Africa-Press – CentrAfricaine. L’affaire tchadienne vient d’ouvrir une brèche que Bangui ne pourra plus ignorer longtemps, car les mécanismes sont désormais en marche.
Le 19 janvier 2026, le Conseil de Sécurité des Nations Unies a entendu Nazhat Shameem Khan, procureure adjointe de la CPI, exposer les preuves accumulées sur les crimes commis au Darfour. Images satellites, vidéos, témoignages: tout indique que les Rapid Support Forces ont reçu un appui logistique régional, et plusieurs États voisins apparaissent dans les documents.
Mahamat Idriss Déby, président du Tchad, figure parmi les personnalités citées dans la plainte déposée par l’ONG Priority Peace Sudan. Les accusations portent sur l’acheminement d’équipements militaires depuis les Émirats arabes unis vers les RSF, avec le Tchad comme point de transit.
L’aéroport d’Amdjarass, situé à quelques kilomètres de la frontière soudanaise, aurait servi de plateforme pour ces opérations. Plusieurs généraux et conseillers présidentiels tchadiens sont nommés dans le dossier, accusés d’avoir facilité cette chaîne d’approvisionnement.
Les Émirats, pour leur part, nient toute livraison d’armes et tentent de prendre leurs distances avec N’Djamena, malgré les promesses d’investissements annoncés dans le cadre du plan “Tchad Connexion 2030”.
Cette prudence émiratie intervient alors que la pression judiciaire internationale s’intensifie.
Quelques jours après la médiatisation de cette plainte, Mahamat Idriss Déby s’est rendu à Paris pour une visite qualifiée d’officielle. Le calendrier intrigue, car la plainte a été déposée par une ONG enregistrée en France et défendue par un cabinet d’avocats parisien. Rien ne prouve formellement une tentative d’influence, mais le contexte politique alimente les interrogations. La France joue un rôle majeur dans les équilibres diplomatiques régionaux, et cette visite intervient à un moment où chaque geste compte.
La condamnation d’Ali Kushayb en octobre 2025 a changé la donne. Pour la première fois, la CPI a jugé un chef janjaouid responsable de crimes au Darfour, et cette décision ouvre la voie à des poursuites plus larges. Les enquêtes ne se limitent plus aux auteurs directs: elles englobent désormais ceux qui ont fourni les moyens matériels, financiers ou logistiques permettant la poursuite des atrocités. La procureure adjointe l’a rappelé devant le Conseil de Sécurité: tous les acteurs, y compris les États voisins, entrent dans le périmètre des investigations.
Or, la République centrafricaine partage avec le Tchad une caractéristique commune: celle d’avoir servi de corridor pour les RSF. L’aéroport de Bangui M’Poko a lui aussi fonctionné comme plateforme de réception d’équipements militaires destinés aux mercenaires du groupe Wagner, puis acheminés vers les rebelles soudanais des RSF. Les RSF comptent d’ailleurs dans leurs rangs des éléments issus de la milice russe noire formés par les Wagner, ce qui établit une continuité opérationnelle entre ces deux entités.
Maître Philippe Larochelle a déposé une communication juridique concernant des dossiers centrafricains, et les éléments qu’il a rassemblés pointent vers des connexions entre le régime centrafricain et des nombreux groupes rebelles, dont les RSF. Les preuves existent, et elles sont déjà archivées dans les instances internationales.
Ce qui se passe à N’Djamena aujourd’hui pourrait bien préfigurer ce qui attend Bangui demain. La plainte contre le Tchad montre que la CPI examine désormais le rôle des États qui ont permis, par leur inaction ou leur complicité active, la perpétuation de crimes de masse. Le président Touadéra, mis en cause pour ses liens avec les mercenaires étrangers et son implication dans le soutien logistique aux rebelles soudanais, se trouve dans une situation comparable à celle de son homologue tchadien. Les circuits d’approvisionnement militaire, les alliances régionales douteuses, les témoignages de victimes: tous ces éléments tissent une trame qui ressemble étrangement à celle qui vient de piéger Mahamat Idriss Déby.
Les Émirats arabes unis ont choisi de s’éloigner discrètement du dossier tchadien, conscients que leur exposition juridique pourrait devenir incontrôlable. Cette même prudence pourrait bientôt s’appliquer aux partenaires de la Centrafrique, si les enquêtes internationales commencent à remonter les filières. La dynamique judiciaire a changé de nature: elle ne vise plus seulement les chefs de guerre isolés, mais les réseaux entiers qui les maintiennent en activité. Et dans ces réseaux, les capitales africaines occupent une place centrale.
Le dossier tchadien montre que les alliances diplomatiques ne suffisent plus à protéger un chef d’État lorsque les preuves s’accumulent. Mahamat Idriss Déby peut multiplier les voyages à Paris ou ailleurs, cela ne change rien au fait que son nom apparaît dans une procédure formelle devant la CPI. Pour Faustin-Archange Touadéra, la leçon est claire: le temps de l’impunité touche à sa fin, et les dossiers régionaux sont en train de converger vers La Haye. Les documents existent, les témoignages sont recueillis, et les enquêteurs internationaux ne manquent ni de moyens ni de détermination
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