Africa-Press – CentrAfricaine. C’est sans doute la plus vaste réserve de trésors au monde. Plus de 3 millions d’épaves, selon l’Unesco, reposeraient sur les fonds sous-marins, dont 120.000 à 200.000 dans les eaux françaises. Trières grecques, boutres arabes, langskips (drakkars) vikings, jonques chinoises, galions espagnols, flûtes néerlandaises, porte-avions japonais… Chaque époque a vu les navires et cargaisons coulés attirer les pillards et chasseurs de trésors.
Mais ce n’est qu’au début du 20e siècle, avec les travaux du Français Alfred Merlin, que la valeur de ces vestiges comme témoignage historique sera reconnue. Aidé de pêcheurs d’éponges grecs employés comme scaphandriers, ce directeur du service des antiquités de Tunisie explore entre 1907 et 1913 un navire du 1er siècle avant notre ère repéré au large de Mahdia (Tunisie). Sculptures en marbre et en bronze, éléments architecturaux… la qualité des pièces qu’il remonte convainc les savants de l’énorme potentiel des abysses. Sans pour autant les décider à affronter eux-mêmes les périls d’une expédition sous-marine.
La mise au point, en 1943, du scaphandre autonome par Jacques-Yves Cousteau et Émile Gagnan va changer la donne. Cependant, la fouille du site antique du Grand Congloué, réalisée entre 1952 et 1957 au large de Marseille, s’achève sur un bilan mitigé: réussite technologique, échec scientifique. En effet, l’équipe animée par Cousteau est incapable de comprendre qu’elle explore non pas une, mais deux épaves d’époques différentes, coulées au même endroit. La mésaventure servira de leçon.
Dans le Drassm (Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines) qu’André Malraux crée en 1966, à Marseille, au sein du ministère de la Culture, les plongeurs seront tous des archéologues. « Premier du genre dans le monde, ce département a été conçu comme un service national en charge de la gestion administrative et scientifique du patrimoine immergé. Et non comme un laboratoire attaché à un musée », explique Michel L’Hour, directeur du Drassm de 2006 à 2021. La tâche confiée à ce département est ambitieuse.
En effet, sa compétence est étendue aux 11 millions de kilomètres carrés de la zone économique exclusive (ZEE) française, Outre-mer compris. Or, ses archéologues ne disposeront longtemps que d’un seul navire, l’Archéonaute, pour mener à bien leur mission de recensement, de protection, d’étude et de valorisation des vestiges sous-marins. Ils vont d’abord se concentrer sur des vaisseaux antiques en Méditerranée. Puis intervenir, après les années 1980, dans l’Atlantique et la Manche. Faisant bondir le nombre d’épaves connues et inventoriées de 49 en 1966 à plus de 6.000 en 2025.
Navires, sous-marins, aéronefs – dont le P38 Lightning d’Antoine de Saint-Exupéry -, restes de constructions, traces d’occupation ancienne: les vestiges inventoriés sont de nature diverse et peuvent avoir été repérés aussi bien en mer que sur le littoral, cachés sous le sable ou dissimulés dans des cavités ennoyées, telles les peintures rupestres de la grotte Cosquer, près de Marseille, mises au jour dans les années 1990. En tout, 1.600 sites ont été expertisés ou étudiés en près d’un demi-siècle.
Mais le monde change. La généralisation de la plongée sportive et le développement de la pêche au chalut viennent peu à peu menacer les épaves jusqu’à grande profondeur. Longtemps considérées comme inaccessibles, ces dernières connaissent désormais le risque d’être pillées ou détruites avant même qu’on ait pu les enregistrer. Ce constat va pousser le Drassm à se pourvoir d’une instrumentation adaptée. Car les robots opérés par les industriels et la Marine nationale n’ont pas été conçus pour manipuler un fragile matériel archéologique. En 2007, la Lune, un vaisseau de Louis XIV coulé par 90 mètres de fond au large de Toulon, est utilisée comme « chantier laboratoire » pour accueillir les essais des prototypes créés par les – rares – équipes spécialisées du monde entier. Plusieurs machines y sont testées, dont Ocean One K, l’étonnant robot humanoïde du Stanford Robotics Lab (Californie), qui parviendra en 2022 à atteindre les 850 mètres de profondeur au large de Cannes.
Le Drassm va alors s’équiper d’une flottille de robots dont certains, comme le ROV Arthur, sont conçus pour travailler à une profondeur pouvant atteindre 2.500 mètres. Il se dote aussi de deux navires de recherche pour les diriger: l’André Malraux, en 2012, l’Alfred Merlin, en 2021. « Ces bâtiments peuvent évaluer le matériel archéologique présent en amont de l’intervention d’aménageurs offshore: opérateurs de câbles ou gestionnaires de fermes éoliennes, explique Arnaud Schaumasse, l’actuel directeur du Drassm. Pour l’Alfred Merlin, s’ajoute la possibilité de mettre en œuvre le ROV Arthur en eaux profondes et de traverser l’Atlantique pour aller travailler, par exemple, aux Antilles ». L’arrivée de ce robot a considérablement facilité le travail de l’équipe. En juillet 2023, par 350 mètres de fond au large du cap Corse, il est parvenu à remonter d’une épave romaine une série d’objets exceptionnels: lingots de verre, pièces de vaisselle, bassin en bronze et amphore en terre cuite.
Un leadership de plus en plus contesté à l’étranger
Toute cette activité a contribué au rayonnement international du Drassm, qui incarne presque à lui seul l’archéologie sous-marine française et dont on a souvent sollicité l’expertise à l’étranger: dans le lac Michigan (États-Unis), à l’occasion de la recherche du Griffon, le navire de l’explorateur français Cavelier de La Salle (1643-1687) ; au sultanat de Brunei, lorsqu’il a dirigé l’équipe internationale impliquée dans la fouille, à 60 mètres de profondeur, d’un bateau asiatique du 15e siècle, dont le chargement comprenait pas moins de 4.600 pièces de porcelaine de l’époque Ming ; à Vanikoro, dans le Pacifique Sud, pour les besoins de deux expéditions parties sur les traces de Lapérouse (1741-1788), qui ont abouti à l’identification des épaves de La Boussole et de L’Astrolabe. Quelques exemples parmi d’autres…
Un remarquable bilan, sur lequel les archéologues français auraient tout intérêt à ne pas se reposer, estime Michel L’Hour. « Nombre de pays sont décidés à rattraper leur retard sur la France, qui perd peu à peu son rôle de leader. Certains l’ont déjà largement dépassée en termes de moyens logistiques et humains. La Chine, bien sûr, mais également la Corée du Sud, dont le service d’archéologie sous-marine compte, pour un nombre bien moins important d’épaves, des effectifs deux fois supérieurs à ceux du Drassm. » Ce dernier ne repose toujours que sur une quarantaine de personnes, dont une douzaine d’archéologues…
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