Médicaments: le PièGe des Ordonnances À Rallonge

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Médicaments: le PièGe des Ordonnances À Rallonge
Médicaments: le PièGe des Ordonnances À Rallonge

Africa-Press – Congo Brazzaville. Les piluliers de nos aînés sont bien remplis, c’est un fait. Antidouleurs, médicaments pour la santé cardiovasculaire ou digestive, antidiabétiques, anxiolytiques, somnifères ou antidépresseurs, etc. Pris séparément, chacun d’entre eux est censé améliorer la santé du patient. Mais les effets d’une prise simultanée restent méconnus, en particulier chez les seniors dont le métabolisme est modifié.

En utilisant les données de l’Assurance-maladie, des chercheurs du groupement d’intérêt scientifique de pharmaco-vigilance EPI-Phare ont mesuré qu’entre 2011 et 2019, presque la moitié des plus de 75 ans avait pris au moins cinq médicaments différents, potentiellement en même temps, au cours des trois derniers mois. Chez les plus de 90 ans, c’était les trois quarts en 2022.

Cette polymédication atteint même le cas extrême de 10 médicaments ou plus chez un quart des plus de 75 ans et un tiers des plus de 90 ans. Des prescriptions multiples qui peuvent présenter des risques. Une méta-analyse australienne et néo-zélandaise de 2010 estimait ainsi que 6 à 30 % des hospitalisations de seniors seraient liées aux interactions médicamenteuses et qu’elles auraient pu être évitées dans 30 à 55 % des cas.

En France, plus d’une personne sur cinq a plus de 65 ans et, à l’échelle mondiale, le nombre de soixantenaires et plus devrait doubler d’ici à 2050 selon l’OMS, pour dépasser les 2 milliards d’individus. Si l’augmentation de l’espérance de vie est indéniablement liée aux progrès de la médecine moderne, et au meilleur traitement des pathologies qui se développent avec l’âge, gérer la multipathologie reste un défi.

Les personnes âgées sont particulièrement vulnérables. La majorité des individus âgés de 90 ans et plus ont des comorbidités comme l’hypertension (3 sur 4), les maladies cardiovasculaires (1 sur 2) ou la démence (1 sur 5). « Plus on a de pathologies différentes, plus on est susceptible d’avoir un nombre de médecins important, décrit Sylvain Pichetti, chercheur à l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes). Généraliste et spécialistes, chacun va vouloir prescrire, et on se retrouvera avec plein de médicaments.  »

L’ibuprofène peut provoquer des hémorragies

Parfois, ces prescriptions à rallonge sont inévitables et nécessaires pour assurer la bonne santé du patient. Mais dans d’autres cas, des médicaments superflus ou incompatibles entre eux s’invitent dans le pilulier, sans qu’aucun médecin n’ait validé le traitement dans son ensemble. Effets secondaires, erreurs de prises et oublis, interactions médicamenteuses, ou encore molécules inadaptées au métabolisme des personnes âgées: si l’on n’y prend pas garde, les risques associés à la polymédication peuvent dépasser les bénéfices pour le patient.

« Certains médicaments communs chez le sujet âgé donnent lieu à des interactions ou une potentialisation des effets indésirables « , pointe Mahmoud Zureik, directeur d’EPI-Phare. Une étude australienne de 2025 montre que le paracétamol ou l’ibuprofène pourraient diminuer l’efficacité des traitements antibiotiques et renforcer le risque de résistance. Autre exemple: ibuprofène et anticoagulants peuvent tous deux provoquer des hémorragies, un risque qui s’accroît s’ils sont pris en même temps. « L’ibuprofène à répétition, on peut parfois s’en passer. Il faut voir pour quelle indication il est donné et s’il y a des alternatives « , estime le chercheur clinicien dont la ligne directrice est d’utiliser un médicament « uniquement quand c’est nécessaire « .

Des traitements préventifs, aux effets pas toujours bien documentés, viennent aussi alourdir les ordonnances. C’est le cas de la vitamine D – présente sur une ordonnance sur deux des plus de 90 ans sans qu’il y ait nécessairement de carence avérée – ou des statines, prescrites pour réduire les risques d’accidents cardiovasculaires sur le long terme en limitant le mauvais cholestérol. « Pour quelqu’un qui a 90 ans et une espérance de vie de 2 ans, il n’est pas raisonnable de prescrire de la statine à visée préventive. C’est un médicament dont l’effet bénéfique hypothétique serait à plusieurs années, qui peut accumuler des effets indésirables, et dont on ne connaît pas le bénéfice. En revanche, le risque, on le connaît « , déplore le directeur, qui note qu’ « aucune étude n’a montré qu’à cet âge-là on prévenait les maladies cardiovasculaires avec ce type de médicaments « .

La réalité, c’est que les informations manquent pour soigner adéquatement les seniors. « Les personnes âgées sont souvent exclues des essais cliniques parce qu’elles ont potentiellement d’autres maladies et ne vont pas répondre à tous les critères d’inclusion « , souligne Solène Drusch, pharmaco-épidémiologiste, qui a publié trois études sur la médication des 75 ans et plus pendant sa thèse. Résultat, les personnes âgées sont souvent traitées avec des standards que Mahmoud Zureik décrit comme « parfois trop agressifs » car ils correspondent à des attentes légitimes pour des adultes plus jeunes.

L’élimination des composés chimiques ralentit avec l’âge

Le directeur D’EPI-Phare précise: « La pression artérielle augmente naturellement avec l’âge, alors on ajoute un médicament, parfois deux ou plus. Pour le diabète, à 90 ans, on n’a pas toujours besoin d’insuline à des doses aussi élevées, parce qu’il y a d’autres risques, comme l’hypoglycémie qui peut faire tomber la personne ou provoquer des complications encore plus graves.  »

Au-delà de ces exemples, c’est le métabolisme dans son ensemble qui se modifie avec le temps. La vitesse d’absorption des médicaments au niveau de l’appareil digestif diminue, tout comme l’élimination des composés chimiques, qui ont alors tendance à persister plus longtemps dans le corps. En cause, une fonction rénale affaiblie. Des médicaments souvent prescrits, tels les inhibiteurs de la pompe à proton contre l’acidité gastrique, ralentissent aussi les échanges au niveau de la paroi intestinale. « Pour beaucoup de médicaments chez les patients âgés, il n’y a pas de données scientifiques solides, regrette l’épidémiologiste. Il faut générer des connaissances pour mieux gérer le problème  » dans cette population.

Une des clés pour réduire le risque est de réévaluer la prescription dans son ensemble le plus régulièrement possible, en tenant compte de recommandations mettant en garde contre certaines prescriptions inappropriées pour les personnes âgées. « En général, ce sont des consensus d’experts, gériatres, médecins et pharmaciens, qui se sont réunis et ont choisi ces critères. Cela peut être un médicament, une molécule, mais ils peuvent aussi prendre en compte la dose du médicament ou des populations spécifiques, par exemple pour les personnes qui ont une maladie cardiovasculaire « , détaille Solène Drusch.

C’est souvent lors d’un passage à l’hôpital que les ordonnances sont réévaluées, mais en ville les patients polymédiqués peuvent aussi bénéficier de bilans auprès d’un pharmacien. Ceux-ci restent toutefois moins courants car « chronophages et peu rémunérés au regard de l’activité « , constate Hugues Michelon, responsable de la pharmacie de l’hôpital Sainte-Périne, à Paris.

L’intégration de ces critères aux logiciels de prescription, le dossier médical partagé, ou encore la formation continue sont des leviers pour faire évoluer les pratiques. « Quand les médecins sont mieux informés de la nocivité de ces types de médicaments, il y a une baisse de la prescription « , analyse Sylvain Pichetti, qui a par ailleurs mesuré que tous les médecins n’étaient pas égaux dans la qualité de leurs prescriptions.

Pour lui, « c’est aussi une façon de prescrire  » qui est à remettre en cause. « En France, l’équation ‘une consultation égale au moins une prescription’ est très répandue « , observe-t-il. C’est le cas dans près de huit visites sur dix, selon une étude de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques) de 2022.

Le danger des benzodiazépines

C’est la prescription inadaptée aux personnes âgées la plus répandue. Un quart des seniors en consomme et la moitié d’entre eux en ferait un usage chronique, dépassant largement la durée maximale d’utilisation de trois mois préconisée par la Haute Autorité de santé. À tout âge, les Français sont particulièrement friands de ces médicaments psychotropes prescrits comme anxiolytiques ou somnifères, mais « chez les sujets âgés, ils vont rester plus longtemps dans le système sanguin et provoquer plus de somnolence et de confusion « , explique Solène Drusch, pharmaco-épidémiologiste.

Une utilisation dans la durée entraîne accoutumance, troubles de la mémoire et chutes. Ce risque est accentué par certaines formulations à longue durée d’action, qui restent encore plus longtemps dans l’organisme, mais sont néanmoins en recul ces dernières années. « Provoquer des chutes chez les personnes âgées, c’est prendre le risque que la personne soit hospitalisée et qu’elle finisse par quitter son domicile « , pointe Sylvain Pichetti, chercheur à l’Irdes. Bonne nouvelle, toutefois, la consommation de benzodiazépines est en légère baisse. Elle est passée de 28 % à 23 % chez les plus de 65 ans entre 2012 et 2022, notamment grâce à des politiques de déremboursement des molécules à effet prolongé. Mais l’essai reste à transformer en privilégiant autant que possible des alternatives non médicamenteuses pour traiter la dépression, l’anxiété et les troubles du sommeil chez les personnes âgées.

Privilégier la prescription d’activité physique adaptée

Des méthodes non médicamenteuses pourraient pourtant être privilégiées, comme des consultations psychologiques ou la prescription d’activité physique adaptée, pour remplacer les psychotropes prescrits pour l’anxiété, la dépression ou les troubles du sommeil. « La prescription de benzodiazépines [psychotropes comme le Xanax ou le Lexomil], c’est rapide, ça ne prend pas trop de temps de consultation et ça ne coûte pas trop cher. C’est une solution très pratique à court terme, mais sa nocivité potentielle pour les patients âgés peut occasionner des coûts de long terme avec les chutes et hospitalisations potentielles. Si on avait une approche de long terme, ce serait mieux de prescrire des alternatives non médicamenteuses « , note le chercheur.

Or, beaucoup d’entre elles demandent un investissement de personnel plus important, difficile à mettre en œuvre dans un système sous tension. Grâce à une sensibilisation croissante, la prescription de médicaments potentiellement inappropriés aux personnes âgées régresse peu à peu: une ordonnance sur deux en contenait en 2012, contre quatre sur dix en 2019. Malgré tout, pour Mahmoud Zureik, « c’est une amélioration graduelle timide. À ce rythme-là, il nous faudra de très nombreuses années pour arriver à une cible acceptable.  »

Pas tous égaux devant la polymédication

En se concentrant sur les benzodiazépines, les chercheurs de l’Irdes ont identifié plusieurs facteurs qui rendent nos aînés plus susceptibles d’obtenir une prescription potentiellement inadaptée à leur âge.

Être une femme: 17 % d’entre elles avaient une prescription inappropriée, contre 10 % des hommes.

Souffrir de troubles psychiques: la moitié des plus de 65 ans souffrant de névroses ou de sautes d’humeur avaient une prescription inappropriée de benzodiazépines.

Vivre en Ehpad: la consommation de benzodiazépines augmente de 10 points à l’entrée dans l’établissement en raison du stress, mais elle est rarement réévaluée par la suite.

Habiter dans certaines régions, notamment en Bretagne, dans les Hauts-de-France, sur le littoral méditerranéen, et dans les territoires où il y a le plus d’anciens ouvriers ou employés.

Consulter un médecin homme et âgé: « Les médecins qui ont les taux de prescriptions potentiellement inappropriées de benzodiazépines les plus élevés, entre 2015 et 2022, sont en moyenne plus âgés et plus souvent des hommes « , mentionne une étude publiée dans Questions d’économie de la Santé (janvier 2026), une publication de l’Irdes. Un effet qui avait déjà été observé pour d’autres médicaments.

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