27 Janvier, Le Jour Où La République A Refusé L’Oubli

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27 Janvier, Le Jour Où La République A Refusé L'Oubli
27 Janvier, Le Jour Où La République A Refusé L'Oubli

Africa-Press – Congo Kinshasa. Il existe des dates que l’histoire interdit d’oublier, sous peine de trahir les morts et d’absoudre les bourreaux. Des jours où le silence devient une faute, et l’amnésie, une complicité.

Le 27 janvier 2026 appartient désormais à cette catégorie, celle des journées où une nation se regarde en face, mesure ses plaies, honore ses morts et proclame qu’elle ne capitulera ni devant la violence, ni devant l’effacement de sa mémoire.

Un an après la chute de Goma, la République démocratique du Congo a choisi de se souvenir. Non pas comme on ressasse une douleur stérile, mais comme on érige la mémoire en arme morale, en fondement de résistance et en socle d’unité nationale.

À l’Académie des Beaux-Arts, l’État congolais a élevé la mémoire au rang de devoir républicain en décrétant cette date Journée de mémoire aux victimes des atrocités perpétrées par la coalition de l’armée rwandaise et de l’AFC-M23. De Bunagana à Uvira, l’est congolais qui est martyrisé, depuis trop longtemps, paie le prix du sang.

Suminwa: la mémoire comme boussole politique

Présidant cette journée de mémoire, la Première ministre, Judith Suminwa a donné le ton. D’emblée, elle a refusé toute approche routinière, toute commémoration vidée de sa substance. Ici, point de formules creuses, point de compassion mécanique. Son intervention a résonné comme une adresse directe à la conscience nationale. Avec une émotion contenue, elle a rappelé que cette journée n’était pas un simple rappel de la douleur, mais la reconnaissance d’existences brutalement interrompues, de familles durablement meurtries et d’un peuple confronté à l’une des épreuves les plus exigeantes de son histoire récente.

La cheffe de l’exécutif central a fermement dénoncé une guerre ni fortuite ni accidentelle, mais pensée, structurée et méthodiquement conduite, visant l’occupation, le pillage et l’humiliation. Face à cette entreprise de dévastation, Mme Suminwa a appelé à l’unité sacrée, à la solidarité nationale et à la mobilisation derrière les Forces armées, garantes de l’intégrité territoriale et de la souveraineté du pays.

Son message a traversé la salle en avertissant l’ennemi: la République ne se fragmentera pas, la mémoire ne se négociera pas, la dignité nationale ne sera jamais bradée.

Muyaya: refuser l’oubli, refuser la banalisation

Prenant la parole, Patrick Muyaya, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, a salué le leadership constant de la Première ministre, rappelant son engagement sans relâche depuis la résurgence de la guerre. Sa présence à cette cérémonie, a-t-il souligné, incarne une gouvernance qui ne fuit ni la douleur ni la responsabilité. Mais c’est surtout sur le sens profond de cette journée que le ministre s’est attardé.

Cette commémoration, a-t-il martelé, n’était ni un rituel de façade, ni une séquence symbolique détachée de l’action publique. Elle relevait d’un choix politique, celui de:

refuser l’oubli,

refuser la banalisation de la violence,

refuser que la souffrance des populations de l’est soit reléguée aux marges de l’indifférence.

La mémoire, a martelé Patrick Muyaya, est un acte de responsabilité. Elle oblige l’État, engage la nation et rappelle que ce qui se joue dans l’est concerne chaque Congolais, où qu’il se trouve. L’architecture même de la journée traduisait cette exigence à savoir: une exposition photographique, non pas pour choquer, mais pour regarder la réalité sans fard, des panels thématiques, pour analyser la guerre dans toutes ses dimensions et un temps de recueillement, parce que certaines douleurs exigent le silence.

Regarder l’horreur, a-t-il expliqué, ne pas céder à l’émotion facile. C’est refuser l’abstraction, refuser l’impunité, refuser la négation. Reconnaître, c’est déjà résister.

La guerre vécue dans la chair des civils

Sur le plan humanitaire, le discours du porte-parole du gouvernement a atteint une intensité particulière. Patrick Muyaya a rappelé que la guerre ne se vit pas d’abord sur les cartes militaires, mais dans les corps meurtris, les destins brisés et les communautés déracinées.

Femmes exposées à des violences disproportionnées, enfants arrachés à l’école, familles condamnées à l’errance, déplacés vivant dans une précarité prolongée: l’est de la RDC porte les stigmates d’une insécurité chronique qui bafoue les principes fondamentaux du droit humanitaire international. Cette réalité, a insisté le ministre Muyaya, pose une exigence de justice. Aucune stabilisation durable ne peut s’édifier sur le déni, le silence ou l’effacement des victimes, a-t-il indiqué.

Selon le patron de la Communication et des médias, la paix ne se construit pas sur les tombes ignorées, mais sur leur reconnaissance pleine et entière. La reconnaissance officielle des souffrances, a-t-il souligné, constitue la première étape vers la justice et la réparation.

Premier panel: humanitaire et justice, la vérité sans filtre

Le premier panel a donné une dimension concrète à ces paroles. Le témoignage d’un médecin ayant exercé au cœur des zones de conflit a exposé une réalité inquiétante: blessures de guerre, traumatismes psychologiques durables, vies suspendues dans les camps de déplacés. Un représentant de la Monusco a ensuite rappelé les défis de la protection des civils, tandis que le ministre d’État, ministre de la Justice, Guillaume Ngefa, a prévenu qu’aucun crime commis contre les populations civiles ne sera couvert par des arrangements politiques. La justice, a-t-il épinglé, demeure une exigence non négociable. La paix ne se construira pas sur l’oubli ni sur l’impunité.

Le garde des Sceaux congolais, a levé toute ambiguïté: aucune amnistie ne couvrira les crimes commis. Pour Ngefa, les accords ne signifient ni oubli ni renoncement. La justice suivra son cours, implacablement, a-t-il laissé entendre.

Panel économique: quand la guerre devient un système de prédation

Le second panel, consacré à l’économie du conflit, a mis en lumière une autre dimension de la tragédie de l’est, celle d’une guerre devenue un véritable système de prédation. L’intervention du ministre du Commerce extérieur, Julien Paluku, a déplacé le regard vers une autre vérité, souvent tue: cette guerre est aussi une guerre économique.

Avec une précision glaçante, il a démonté les ressorts d’une stratégie visant à détruire le capital humain congolais, à anéantir la capacité productive locale et à transformer les territoires occupés en zones de prédation. Sept millions de déplacés, a-t-il rappelé: l’équivalent de plusieurs États africains.

Derrière ces chiffres, une réalité, celle d’une main-d’œuvre arrachée à ses terres, une économie paralysée, une société volontairement fragilisée. Le secteur minier, pilier de cette économie de guerre, a été largement évoqué. De 70 millions de dollars de revenus miniers à plus de deux milliards, l’explosion des chiffres rwandais interroge, choque et accuse. L’or, les minerais, les récoltes, autant de richesses arrachées au sol congolais, réexportées sous d’autres labels et intégrées à des circuits illicites soigneusement structurés.

« Le Rwanda a une stratégie, la première, c’est de détruire le capital humain, parce que le capital humain est un facteur important. Comme vous le savez, nous avons plus de 7 millions d’habitants qui sont déplacés, et vous pouvez vous rendre compte que 7 millions de déplacés, c’est l’équivalent de la population du Lesotho, du Botswana et du Togo. Donc le Rwanda a pour premier objectif de détruire ce capital humain qui est un facteur de production. Mais pourquoi? Parce que le Rwanda a 10 millions d’habitants et le marché le plus sûr, c’est la République démocratique du Congo. Voilà pourquoi le Rwanda détruit la capacité productive locale, c’est le premier élément. Deuxièmement, c’est le secteur minier qui fait l’objet de pillage. Lorsque j’ai été élu gouverneur en 2007, le revenu minier du Rwanda était de 70 millions de dollars avec la prédation du RCD soutenu par le régime de Kigali à l’époque. En 2025, aujourd’hui, le revenu du pays de Paul Kagame dans le secteur minier est de 2 milliards, ça explose. De 70 millions à 2 milliards de dollars. Vous comprenez pourquoi la guerre s’est étendue sur Bukavu. Les gens disent que le Rwanda veut traquer les FDLR, non c’est faux. Les premiers FDLR s’appellent les récoltes, et les deuxièmes FDLR s’appellent les minerais. Je le dirai toujours ».

Et de poursuivre: « Le président Félix Tshisekedi, quand il a compris la problématique du pillage de nos minerais pendant plus de 20 ans, a créé une société d’exploitation de l’or ici au Congo. Avant, pendant plus de 20 ans, la RDC n’exportait que presque 2 à 6 kilos d’or par an. Lorsque le président Tshisekedi a appris que tout l’or allait au Rwanda, il a créé une société congolaise, une joint-venture avec une société des Émirats arabes unis, et là, nous avons commencé à produire 800 kilos d’or par mois. Et l’argent de production revenait au Sud-Kivu et au Nord-Kivu. Qu’a fait le Rwanda? Le Rwanda s’est dit: si la RDC commence à produire 800 kilos d’or par mois, cela fera 9 tonnes et demi par an. Le Rwanda a vite compris qu’il fallait attaquer rapidement le Sud-Kivu pour poursuivre les véritables deuxièmes FDLR, qui s’appellent l’or. À chaque fois que vous entendrez parler des FDLR, pensez aux récoltes et aux minerais. C’est la raison pour laquelle les revenus du Rwanda ont explosé. Je peux vous dire que je consultais les statistiques minières du Rwanda depuis 2025, Kigali ne publie plus parce que cela a tellement explosé. Le Rwanda se dit: si nous continuons de publier nos statistiques, cela risque d’attirer l’attention de la communauté internationale. C’est tellement scandaleux parce qu’il n’y a pas autant de gisements miniers au Rwanda », a expliqué le ministre du Commerce extérieur, invitant au passage le peuple à soutenir la vision du chef de l’État consistant à expulser tous ces prédateurs pour revenir aux fondamentaux.

D’après Paluku, chaque évocation des FDLR masque une autre réalité. Et pourtant, a-t-il soutenu avec force, cette rébellion sera la dernière. Les mécanismes de prédation sont identifiés, les complicités exposées, les leviers progressivement neutralisés. « Je prends le risque de dire ici que cette guerre, cette rébellion, est la dernière en République démocratique du Congo. Je prends à témoin la Première ministre. Pourquoi? Parce que la RDC a réussi à détruire toutes les branches sur lesquelles s’appuyait le Rwanda pour piller nos richesses ».

Représentant l’Assemblée nationale, le député national Éric Tshikuma a insisté sur le rôle du suivi parlementaire, la documentation rigoureuse des crimes par les élus nationaux et la dénonciation d’une économie de prédation qui étouffe les PME, appauvrit les populations et prive l’État congolais de ressources vitales. « Je vous assure ici que les prédateurs seront vaincus. Ils vont quitter toutes les zones qu’ils occupent. Bientôt, je vous assure, le Congo retrouvera son intégrité. Les Congolais pourront sillonner librement dans leur pays. Le pays sera unifié », a-t-il rassuré.

Les missions de terrain, les données collectées et les témoignages recueillis constituent, selon l’élu de la Funa, une photographie fidèle de l’occupation et de ses ravages. Dans la même logique, Mukoko Samba, vice-Premier ministre chargé de l’Économie nationale, a souligné l’impact structurel du conflit sur le développement du pays. Il a décrit une économie locale asphyxiée, des marchés déstabilisés et des communautés privées des fruits de leurs propres ressources. Un représentant de la société civile a, quant à lui, dénoncé la marginalisation systématique des populations locales dans l’exploitation économique des zones occupées, appelant à une traçabilité accrue des ressources et à une responsabilité internationale plus ferme.

Une journée pour dire non

Au terme de cette journée, marquée par la visite de l’exposition photographique et la présence de nombreuses personnalités politiques, culturelles et médiatiques, un message a retenu l’attention des Congolais: plus question d’oublier, plus question de tolérer, plus question de se taire.

La République démocratique du Congo a rendu hommage à ses morts, affirmé sa solidarité avec les populations vivant dans les zones sous occupation et proclamé son unité face à l’agression. Ce 27 janvier n’a pas seulement été une date commémorative. Il a été un acte de résistance, de réclamation de la justice, une déclaration de dignité, un refus solennel de l’effacement.

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