Cacao Côte d’Ivoire Ghana Alliance à Étendre

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Cacao Côte d'Ivoire Ghana Alliance à Étendre
Cacao Côte d'Ivoire Ghana Alliance à Étendre

Par Estelle Maussion

Africa-Press – Côte d’Ivoire. Forte volatilité des cours, impact croissant du réchauffement climatique, réglementation européenne qui se fait attendre… Antonie Fountain, expert du secteur du cacao, analyse les défis que doivent relever les deux premiers producteurs mondiaux de fèves, Abidjan et Accra.

6 000 dollars la tonne. C’est le prix auquel le cacao termine l’année 2025, soit moitié moins qu’un an auparavant lorsqu’il avait atteint les 12 000 dollars la tonne. Ce grand écart illustre la volatilité croissante des cours dans une industrie alimentée par deux principaux producteurs de fèves, la Côte d’Ivoire et le Ghana, qui assurent 60 % de l’approvisionnement mondial.

C’est un monde qu’Antonie Fountain suit depuis plusieurs décennies, réalisant tous les trois ans le « Baromètre du cacao », publication de référence du secteur, tout en dirigeant le réseau Voice qui rassemble des organisations engagées en faveur du cacao durable. « D’importants progrès ont été accomplis en matière de réglementation et de collaboration », souligne la dernière édition du « Baromètre » publiée en octobre.

Mais dans le même temps, « des luttes acharnées ont rendu le marché plus volatil que jamais » et « les pénuries de récoltes ont provoqué une hausse des prix sans précédent » suivie, depuis lors, d’une chute des cours. Comment les leaders de la production naviguent-ils dans cet environnement tendu? Quel est le bilan des efforts déployés pour rendre la filière plus durable? Comment muscler le rapport de force avec l’Union européenne et les États-Unis, principaux marchés de consommateurs de chocolat? En réponse à ces questions, Antonie Fountain appelle l’ensemble des acteurs de la filière à jouer davantage collectif.

Jeune Afrique: Récolte de fèves en baisse, volatilité accrue des cours, coûts de production en hausse… L’industrie du cacao sort d’une période de fortes turbulences qui a mis l’ensemble du secteur sous pression. En a-t-on fini avec cette perfect storm?

Antonie Fountain: Pour l’heure, cela semble le cas. Après avoir flambé toute l’année, les cours ont chuté et l’actuelle tendance baissière devrait se maintenir. Je table d’ailleurs sur une chute des cours dans les deux à trois ans en raison d’une surabondance de l’offre par rapport à la demande. Cela dit, il est extrêmement difficile de faire des prévisions: le secteur du cacao est cyclique, les marchés qui fixent son cours sont plus volatils que jamais et les producteurs de fèves, en premier lieu la Côte d’Ivoire et le Ghana, numéro un et deux mondiaux, font face à l’impact croissant du réchauffement climatique. Autrement dit, le scénario de perfect storm pourrait très bien se reproduire.

Le niveau de prix fixé permet enfin d’assurer un revenu décent aux producteurs de cacao ivoiriens et ghanéens, une première depuis des décennies !

Vous dites que l’on pourrait assister à une situation de crise en Côte d’Ivoire. Pourquoi?

Plusieurs signaux en attestent. D’une part, des coopératives expliquent avoir des difficultés à trouver des acheteurs pour leurs fèves, ce qui les met sous pression. D’autre part, en raison de la chute significative des cours intervenue ces derniers mois, plusieurs négociants sont contraints, ou vont l’être, de vendre une partie de leurs volumes à perte, ce qui va engendrer des difficultés financières. Enfin, on sent une certaine fébrilité liée à la crainte d’un décalage entre le prix d’achat officiel du cacao – fixé à 2 200 F CFA (environ 3,35 euros) le kilo début octobre – et le tarif effectivement pratiqué sur le terrain – reflet lui de l’évolution au jour le jour des cours – une situation qui risque de tirer à la baisse les revenus des petits producteurs. Ces tensions à différents niveaux de la chaîne vont compliquer la donne dans le secteur de l’or brun ivoirien.

La Côte d’Ivoire et le Ghana, associés depuis 2018 dans une alliance baptisée « Opep du cacao », ont fait de la hausse de la rémunération des cacaoculteurs un cheval de bataille. Quel est le bilan sur ce point?

Dans ces deux pays, le prix d’achat des fèves est réglementé. Résultat: à l’inverse de ce qui se produit dans un système cacaoyer libéralisé comme au Nigeria et au Cameroun, la flambée des cours a mis du temps à être répercutée sur les revenus des planteurs puisqu’il a fallu attendre deux récoltes. Mais depuis octobre, c’est le cas: le niveau de prix fixé permet enfin d’assurer un revenu décent aux producteurs de cacao ivoiriens et ghanéens. C’est une première depuis des décennies !

Pour autant, il reste deux ombres au tableau. D’abord, la dépréciation du cédi face au dollar au Ghana rogne les gains liés à la hausse du prix d’achat des fèves. Ensuite, cette victoire n’est pas le fruit d’une amélioration des pratiques au sein de la filière mais seulement le résultat d’un concours de circonstances lié à des conditions de marché particulières. Si la situation venait à changer, les cacaoculteurs seraient à nouveau les premiers à en faire les frais et à voir leur rémunération s’effondrer.

Quelles stratégies peuvent adopter Abidjan et Accra pour muscler leur action?

Les deux pays agissent de concert sur plusieurs volets: l’offre de fèves, le prix d’achat fixé, la durabilité, la constitution d’un front commun face au reste de la filière et, plus récemment, la lutte contre la maladie du swollen shot [une maladie virale incurable du cacaoyer]. C’est à saluer.

Cela dit, ils auraient intérêt à faire évoluer leur stratégie et ne pas se contenter de l’objectif actuel de maximisation des recettes d’exportation tirées des ventes de cacao mais le combiner à la mise en œuvre de politiques ambitieuses de développement rural. Ce qui suppose, notamment, d’améliorer la transparence au niveau des régulateurs du secteur, à savoir le Conseil café cacao (CCC) ivoirien et le Cocoa Board (Cocobod) ghanéen.

En Côte d’Ivoire, si le CCC rend public le barème qui fixe le prix d’achat des fèves, il demeure un flou sur l’utilisation des recettes issues des ventes de cacao et, en particulier, sur la part qui est réinvestie localement dans la filière. Au Ghana, on part d’encore plus loin puisque les modalités de fixation du prix d’achat ne sont même pas clairement explicitées.

L’initiative ivoiro-ghanéenne intervient dans un contexte de montée en puissance d’autres producteurs, africains et sud-américains. Comment le paysage va-t-il évoluer à moyen terme?

Aujourd’hui, la majorité de la production est assurée par un duo ouest-africain, la Côte d’Ivoire et le Ghana. Demain, elle sera réalisée par un quintet composé de quatre pays africains et d’un Sud-Américain: la Côte d’Ivoire restera leader avec une production d’environ un million de tonnes suivie de quatre challengers, à savoir l’Équateur, le Ghana, le Nigeria et le Cameroun.

Il y a une incertitude sur l’entrée dans ce groupe d’un autre Sud-Américain, le Brésil, dont la production augmentera si les cours du cacao remontent et se maintiennent à un niveau suffisamment élevé pour convaincre ses producteurs de se détourner de leurs cultures actuelles pour planter des cacaoyers.

La mise en œuvre de la réglementation européenne contre la déforestation est un véritable fiasco

Antonie Fountain

Abidjan et Accra travaillent, non sans difficulté, à étendre leur alliance aux autres pays africains, le Nigeria et le Cameroun. Faut-il viser plus large à travers une association entre tous les producteurs, y compris sud-américains?

C’est non seulement souhaitable et possible mais nécessaire afin de bâtir une filière véritablement durable. Évidemment, il n’est pas possible de former une association sur le modèle de l’Organisation des pays producteurs de pétrole (Opep): on ne peut pas ouvrir ou fermer le robinet des fèves comme on le fait avec le brut.

Dans le cas du cacao, l’idée, c’est, au-delà de la centralisation de la production, d’aligner les politiques nationales des producteurs pour que tous en profitent. Il s’agit de jouer collectif plutôt qu’individuel dans une situation de dilemme du prisonnier où la tentation est forte d’abandonner l’intérêt général au profit de son bénéfice propre. C’est un défi de longue haleine mais c’est le seul moyen de contrer la volatilité des marchés et d’éviter les crises à répétition…

L’autre enjeu majeur, c’est la durabilité qui perd du terrain au niveau mondial. Aux États-Unis comme dans certains pays européens, des dirigeants politiques rejettent le développement durable au motif qu’il nuit à la compétitivité des entreprises. La filière de l’or brun en pâtit-elle?

Ce contexte explique en grande partie pourquoi la mise en œuvre de la réglementation européenne contre la déforestation et la dégradation des forêts (RDUE), qui concerne notamment le cacao, est un véritable fiasco. Elle pourrait valoir à l’Union européenne le prix de la pire mise en œuvre d’un règlement. Adopté en juin 2023, le texte devait entrer en vigueur fin 2024. Mais son application, reportée une première fois à fin 2025, a de nouveau été décalée: le texte doit faire l’objet d’une révision qui sera présentée en avril 2026 et devra valider ou non sa mise en œuvre…

Ce flottement est désastreux, et coûteux, tant sur le plan financier qu’humain et environnemental. Les différents acteurs investissent pour se mettre en conformité sans être rémunérés pour leurs efforts. Le cacao continue à être cultivé au prix d’une importante déforestation. Et, pour l’Union européenne, le risque réputationnel s’accroît, la filière doutant du fait que la réglementation entre un jour en vigueur. C’est cette situation d’incertitude et de flou – et non le fond du règlement – qui est mauvaise pour l’industrie du cacao.

Comment sortir de l’ornière?

Malgré ces difficultés, il y a des motifs d’espoir. Tout d’abord, il faut souligner qu’en termes de durabilité la filière du cacao a pris une longueur d’avance sur nombre d’autres secteurs industriels. Cela tient au fait que la plupart des multinationales et des chocolatiers ont compris depuis longtemps que, pour durer, il faut lier durabilité et compétitivité, la première alimentant la seconde. Il faut donc capitaliser sur cet acquis pour aller de l’avant.

Ensuite, en dépit des reculs temporaires, la conjugaison à long terme du réchauffement climatique et de l’évolution réglementaire ne peut que forcer le passage d’un cacao fruit de la déforestation à des fèves respectueuses de l’environnement. Enfin, la coopération que l’on observe déjà – que ce soit entre pays, entre acteurs de la chaîne ou même au niveau des opérateurs comme les coopératives ou les broyeurs – doit déboucher sur une plus grande traçabilité et équité. Ce sera décisif pour rendre le système plus juste et plus robuste.

Source: JeuneAfrique

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