Africa-Press – Côte d’Ivoire. Pascal Affi N’Guessan n’est pas un homme rancunier. Il a passé deux ans en prison après la crise post-électorale de 2010-2011, puis près de deux mois en détention après la réélection du président ivoirien, Alassane Ouattara, pour un troisième mandat controversé en 2020 ; mais cela ne l’a pas empêché de conclure, le 2 mai, un accord de partenariat avec le parti au pouvoir, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP).
Un accord qu’« Affi » a qualifié d’« acte historique » afin de « tourner la page des antagonismes du passé », mais qui n’a pas manqué de faire bondir le reste de l’opposition ivoirienne. Ancien premier ministre de Laurent Gbagbo, un temps considéré comme le dauphin de l’ex-président, Pascal Affi N’Guessan, 70 ans, était jusque-là un adversaire d’Alassane Ouattara.
En s’alliant avec le camp présidentiel, son parti, le Front populaire ivoirien (FPI), cofondé par Laurent Gbagbo, effectue un virage à 180 degrés. Celui qui se décrit comme « socialiste » sait que sa décision peut surprendre : « Cela n’a pas été facile de convaincre la base électorale, reconnaît Pascal Affi N’Guessan depuis sa villa de Cocody, à Abidjan. Mais nous ne pouvons pas être utiles si nous restons dans des camps cloisonnés, sans possibilité de dialogue entre les forces politiques. » Le Mandela ivoirien ?
Nourri d’appel à la cohésion et à la réconciliation, le propos tranche singulièrement avec les positions tenues lors de la dernière élection présidentielle, à l’automne 2020. Porte-parole de l’opposition – qui ne reconnaissait pas la réélection d’Alassane Ouattara –, le chef du FPI avait participé à l’époque au boycott du scrutin puis à la proclamation d’un « conseil national de transition » censé remplacer le gouvernement. Dans une interview accordée au Monde quelques jours avant le scrutin, il comparait même le régime ivoirien à une « dictature » et son dirigeant à « Hitler ».
Notamment accusé par le procureur de la République de « complot contre l’autorité de l’Etat », l’ancien premier ministre avait finalement été arrêté à une centaine de kilomètres d’Abidjan, alors qu’il tentait d’entrer en clandestinité. « Vous avez encore à l’esprit […] les mots que j’ai employés, qui ont été souvent durs, mais vous savez aussi ce que j’ai subi et vécu », a-t-il rappelé le 6 mai devant les militants réunis pour la Fête de la liberté à Man, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire.
Finies les comparaisons douteuses, place aux parallèles glorieux. « Même en prison, je n’étais pas dans une logique de vengeance. Cette expérience m’a, dans une certaine mesure, élevé au niveau national dans l’estime de certains compatriotes. J’ai ainsi prouvé mon engagement au service du pays et ma capacité à prendre des risques », veut-il croire. Au point de se trouver aujourd’hui des points communs avec l’ancien dirigeant sud-africain Nelson Mandela, parce que « malgré ses vingt-sept années passées en prison, il s’est rapproché du pouvoir et a même organisé la transition avec le régime de l’apartheid ».
La réalité ivoirienne est pourtant bien différente de celle de l’Afrique du Sud des années 1990. Au sein de la gauche, où chacun des « éléphants » joue sa propre partition, Pascal Affi N’Guessan n’a jamais semblé aussi isolé. Son ancien mentor, Laurent Gbagbo, a lancé à son retour d’exil, en juin 2021, une nouvelle formation, le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI). A moins de quatre mois des élections régionales et municipales, l’ancien président a engagé des négociations avec le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), d’Henri Konan Bédié, pour présenter des candidatures communes dans certaines circonscriptions.
L’histoire d’un long divorce Entre Laurent Gbagbo et Pascal Affi N’Guessan, c’est l’histoire d’un long divorce. Le premier avait progressivement fait monter le second dans les arcanes du pouvoir, de directeur de cabinet en 1994 à directeur de campagne l’année suivante, puis premier ministre en 2000 et président du FPI quelques mois plus tard. C’est sous ce statut qu’il participera en 2003 aux accords de Linas-Marcoussis signés entre les rebelles et les partis politiques ivoiriens quelques mois après la tentative de coup d’Etat contre le président en place.
La rumeur raconte qu’à son retour en Côte d’Ivoire, Pascal Affi N’Guessan avait été giflé par l’influente première dame, Simone Gbagbo, furieuse que les accords aient été signés. L’anecdote a été maintes fois démentie par les intéressés, mais qu’elle soit juste ou pas, elle est révélatrice des dissensions au sein du FPI.
Plus d’une décennie plus tard, après deux années passées en prison à Bouna (nord-est) suite à la crise post-électorale, Pascal Affi N’Guessan avait fait campagne pour reprendre les rênes du FPI et était allé jusqu’à demander l’invalidation de la candidature de Laurent Gbagbo, alors entre les mains de la Cour pénale internationale (CPI), à la présidentielle de 2015. Le parti s’était alors scindé entre le « FPI légal » et les pro-Gbagbo, surnommés « GOR » (Gbagbo ou rien). Ils ne se réconcilieront jamais.
Pour Jean Bonin Kouadio, ancien vice-président du FPI, ce partenariat avec le pouvoir est aussi le fruit d’une « déception » : « Affi a toujours cru que le retour de Laurent Gbagbo allait favoriser la réunification de toute la gauche, de tous ceux qui se sont dispersés. Mais cette dislocation a profondément marqué Affi », estime celui qui a quitté le parti en 2021, déçu lui aussi par cette réconciliation manquée entre les deux hommes.
Désormais, « Affi » n’hésite pas à critiquer vertement son ancien allié, avec qui la rupture est totale, comme lorsqu’il décrit sa vision de la gauche : « La nôtre est intègre, elle rassemble, elle ne divise pas, elle n’est pas xénophobe, pas tribaliste. Au sein du FPI, la clarification s’est faite autour des valeurs. »
« Un partenariat de dupes »
Du côté du PPA-CI, les positions et l’attitude de Pascal Affi N’Guessan choquent et déçoivent. « Avec le pouvoir, c’est un partenariat de dupes, Affi se saborde, lâche Navigué Konaté, un ancien proche aujourd’hui au PPA-CI. Sa relation avec le président Gbagbo, c’est une symphonie inachevée. » L’entourage de Pascal Affi N’Guessan estime que les deux hommes n’avaient tout simplement pas la même ligne politique. « Affi est un social-démocrate alors que Gbagbo s’apparente plus aux Insoumis d’extrême gauche en France », relève un de ses proches.
Au sein du parti au pouvoir, certains s’étonnent de ce partenariat et des bénéfices pour le RHDP. Le FPI souhaite apporter une touche sociale à un parti libéral. Mais les observateurs politiques y voient plutôt une stratégie trouvée par le président Ouattara pour éliminer à moyen et long termes un opposant trop virulent par le passé.
Entre le FPI et le RHDP, les accords électoraux se feront « au cas par cas », assure « Affi » : « Tous les schémas sont possibles. Etant donné que c’est un scrutin de liste, ce seront des listes communes dirigées par le RHDP dans certains cas et le FPI dans d’autres cas, en fonction des négociations. Là où il n’y aura pas de consensus, on ira aux élections. » Et face à ceux qui le taxent d’opportunisme, il a affirmé à Man que ce partenariat n’était « pas un partage de postes et de gâteaux : notre pays n’est pas une friandise et le pouvoir n’est pas un restaurant ».
Candidat dans le Moronou (centre-est), sa région d’origine, Pascal Affi N’Guessan dit aussi viser la présidentielle de 2025. Et si le chef de l’Etat fait appel à lui pour intégrer un ministère avant cette échéance, il est prêt : « Si les circonstances l’exigent, nous sommes au service de la République, promet-il. Plus le gouvernement sera ouvert, moins il y aura de tensions politiques, mieux nous pourrons faire avancer les questions qui sont d’intérêt commun. »
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