Quentin Velluet
Africa-Press – Côte d’Ivoire. Orange, MTN et Moov constatent depuis plusieurs trimestre une stagnation, voire une baisse des revenus globaux de leur secteur alors que la Côte d’Ivoire connaît une croissance de PIB. Comment expliquer cette situation ?
Avril a été marqué par ce que le secteur ivoirien des télécoms appelle désormais « la crise de la data« . Du jour au lendemain, une fronde médiatique s’abat sur Orange, MTN et Moov après qu’une hausse des tarifs de l’internet mobile a été décidé par le régulateur pour garantir de meilleurs revenus dans un secteur en difficultés.
Plus qu’une anecdote, cette crise qui s’est conclue par un retour aux prix antérieurs – en attendant une nouvelle décision mieux étudiée et concertée – a révélé à quel point le prix de la donnée mobile en période inflationniste est un sujet sensible, tant pour les consommateurs que pour les opérateurs.
L’événement a permis néanmoins à ces derniers de rappeler aux autorités l’urgence de redéfinir un modèle d’affaires rentable pour un secteur qui contribue à environ 11 % du produit intérieur brut (PIB) annuel.
1. Pourquoi le marché ivoirien stagne-t-il ?
En Afrique de l’Ouest, il n’y a qu’en Côte d’Ivoire que la croissance de l’industrie des télécoms stagne, voire baisse. Avec un taux de pénétration de la téléphonique mobile (nombre de cartes SIM en circulation dans le pays) de plus de 165 %, le pays est depuis quelques années considérée comme un marché mature par l’industrie des télécoms. À l’inverse d’autres grands marchés voisins comme le Sénégal, il dispose de trois opérateurs relativement puissants – aucun d’entre eux ne capte plus de 50 % du marché.
Dans ce contexte, les bases de clients évoluent peu et les leviers concurrentiels apparaissent limités. La seule option pour les trois acteurs est de proposer des prix toujours plus bas, afin qu’une plus grande part d’abonnés décrochent des concurrents. Problème : tandis que les prix forfaits baissent, les coûts de production des opérateurs ne cessent d’augmenter, surtout depuis la pandémie liée au Covid et le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Dans le même temps, l’arrivée de Wave a cassé la croissance des revenus de l’activité mobile money, principal relai de croissance du secteur. Ces derniers ne parviennent plus à compenser la baisse de revenus sur les communications classiques (voix et SMS), lesquels sont captés par des applications comme WhatsApp ou Telegram, qui ne participent pas aux financements des réseaux de communications.
2. Quelles charges pèsent sur les opérateurs ?
Pour permettre aux usagers d’utiliser des applications et de surfer sur internet, les opérateurs ont besoin d’aller chercher de la capacité à l’étranger et de développer ou de moderniser leurs propres réseaux en investissant lourdement (entre 15 et 20 % de leur chiffre d’affaires annuel) dans des câbles sous-marins et des réseaux terrestres (fibre optique et antennes).
En parallèle, faire fonctionner ces réseaux consomme de l’énergie – électricité et carburant pour les groupes électrogènes –, tandis que les frais de transports des différents matériels explosent, tout comme les revendications salariales des employés, qui, faisant face à la hausse du coût de la vie, réclament une évolution de leurs revenus. « Nous payons nos fournisseurs en devises, pour lesquels les coûts des transferts ont atteint des niveaux que je n’ai jamais connus », observe un dirigeant d’opérateur.
Enfin, le secteur ivoirien des télécoms est le plus taxé du pays. Selon l’un de ses acteurs, la pression fiscale directe et indirecte sur les entreprises du secteur est de 30 %, contre 25 % pour les autres industries. Entre injonctions aux investissements, charges fixes qui explosent, revenus qui baissent et fiscalité lourde, les marges dégagées par Orange, MTN et Moov ne suffisent plus à absorber les capitaux investis dans les réseaux.
3. Quels résultats financiers les opérateurs affichent-ils ?
Selon un acteur du secteur, le recul des revenus du marché ivoirien des télécoms a débuté en 2021. Au premier trimestre de 2023, le chiffre d’affaires global du secteur a néanmoins atteint près de 380 millions d’euros, en hausse de 2,2 % par rapport à la même période l’an passé. L’ensemble du secteur s’accorde à dire que la crise de la data d’avril continuera d’avoir un impact sur leurs résultats à long terme.
Au cas par cas, Orange Côte d’Ivoire a enregistré en 2022 une croissance nulle de son chiffre d’affaires (CA), à 965 milliards de F CFA (environ 1,4 milliard d’euros) pour un résultat net en retrait de 1,51 % à 153 milliards de F CFA. x y z ab ac ae af ag ah ai aj ak » dir= »ltr »>Dans le même temps, les investissements de la filiale du géant français ont connu une hausse de 2,9 %, à 158,5 milliards de F CFA, soit 16,4 % de son CA.
On retrouve la même croissance nulle du côté du chiffre d’affaires de MTN, qui s’est établi à 8,9 milliards de rands (près de 440 millions d’euros) pour un résultat net en retrait de 4,7 %, à 2,9 milliards de rands. Quant à Moov, il ne communique pas ses résultats pour la Côte d’Ivoire, tout juste sait-on que le parc d’abonnés a connu un recul de 5 % en 2022, lequel n’est pas forcément dû aux difficultés que l’on présente ici.
4. Quels risques courent le secteur et les utilisateurs ?
Selon les opérateurs, si rien n’est fait rapidement, le secteur risquerait de ne pas pouvoir financer sa modernisation. Une grande bascule des clients de la 2G vers la 3G et de la 3G vers la 4G est en effet en cours à travers le pays. Sans parler de la volonté des pouvoirs publics de lancer rapidement la coûteuse technologie 5G, sans qu’aucun véritable modèle rentable n’ait encore été trouvé.
À terme, une baisse du dynamisme du secteur pourrait avoir un impact sur le budget de l’État – dont il est le principal contributeur – et dégrader la qualité des réseaux et donc de l’internet, à l’heure où le numérique est placé au centre de la croissance économique des États.
5. Qu’en pensent les principaux concernés ?
S’ils se réjouissent de la numérisation de la Côte d’Ivoire permise par leur politique de prix bas, les opérateurs s’inquiètent vivement de l’impact à moyen terme de la situation actuelle dans un pays qui connaît pourtant une croissance de son PIB d’environ 7 % par an. « Si nous n’enregistrons pas une croissance de 10 % cette année, nous ne pourrons pas rattraper les pertes dues à cette crise », affirme de dirigeant de l’un d’eux. « Je joue la carte de la résilience et de la maîtrise des coûts », se rassure un autre, convaincu que l’État, voyant ses recettes baisser, finira par réagir.
« Nous avons un travail de pédagogie à faire auprès des populations et des pouvoirs publics pour justifier les prix appliqués, car pour beaucoup encore, la data ne coûte rien puisqu’elle ne serait adossée à aucune infrastructure », poursuit cette même source.
Quant aux solutions envisagées pour sortir de l’impasse, les idées diffèrent selon les acteurs. Certains réclament de nouveaux prix plancher leur garantissant des revenus pertinents. D’autres en appellent à une réelle discussion avec les plateformes comme Meta ou Google pour que ces dernières participent davantage aux investissements dans les réseaux. C’est notamment l’ambition d’Orange, qui souhaite pousser ce sujet dans les différents marchés où il est présent en Afrique. Tous les opérateurs semblent en tout cas unanimes sur la trop forte pression fiscale que l’État fait peser sur leurs épaules.
La Source: JeuneAfrique.com
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