Estelle Maussion
Africa-Press – Côte d’Ivoire. La montée des cours de l’or brun met sous pression le premier producteur mondial de fèves, engagé dans un bras de fer avec les industriels autant que dans une course à la traçabilité.
« Morosité ». C’est le mot qui revient dans la bouche de plusieurs acteurs de la filière du cacao ivoirien pour qualifier la période actuelle. Alors que la campagne principale – temps fort annuel de la récolte et vente des fèves – s’est ouverte début octobre, les volumes attendus, le niveau des prix et les relations entre la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de fèves, et les acheteurs d’or brun, principalement les multinationales du secteur que sont Cargill, Barry Callebaut et Olam, nourrissent les crispations.
Après avoir été un temps rassurant, le Conseil café cacao (CCC), organe qui régule la filière ivoirienne, a acté le fait que la récolte en cours (2023-2024) serait moins importante qu’annoncée, confirmant les remontées de ces dernières semaines de nombre d’acteurs privés. La Côte d’Ivoire s’attend à une récolte principale (d’octobre à mars) en recul de 25 % par rapport à l’an dernier en raison de mauvaises conditions météorologiques, a ainsi indiqué le patron du CCC, Yves Brahima Koné, sollicité par Reuters.
« Évasions » de fèves
Outre cet aléa climatique, provoqué notamment par le phénomène El Niño, qui rend les pluies moins régulières et prévisibles, d’autres facteurs expliquent la contre-performance, selon des connaisseurs du secteur : la Côte d’Ivoire, comme le Ghana voisin, deuxième producteur mondial d’or brun, est confrontée au Swollen Shot, maladie qui attaque les cacaoyers, ainsi qu’au vieillissement de ses plantations, synonyme d’une moindre productivité. Sans oublier les récurrentes « évasions » vers l’ouest, via le Liberia et la Guinée, où les fèves sont achetées à 1 200 voire à 1 300 francs CFA (entre 1,83 et 1,98 euro) le kilo, contre 1 000 francs CFA en Côte d’Ivoire (et l’équivalent de 1 100 FCFA au Ghana).
En dépit du fait que la campagne pourrait s’allonger dans le temps, permettant de compenser dans une certaine mesure l’actuel démarrage poussif, elle devrait demeurer difficile, ce qui signifie des difficultés d’approvisionnement pour les acheteurs-broyeurs, de moindre revenus pour les planteurs, et des recettes d’exportation en baisse pour les États, Abidjan produisant ces dernières années environ 2 millions de tonnes par an, et Accra près d’un million.
Cette fébrilité, qui est loin d’être une première dans une histoire de l’or brun marquée par les aléas des récoltes comme par la volatilité des cours des fèves, se double justement d’une flambée des prix sur les marchés mondiaux. Depuis fin 2021-début 2022, le cours du cacao échangé à Londres par le biais de contrats à terme (futurs) ne cesse d’augmenter, en hausse de plus de 77 % sur un an, pour dépasser les 3 300 livres la tonne en octobre. Même chose outre Atlantique, à New-York, où l’or brun s’échange à plus de 3 700 dollars la tonne.
Ventes au ralenti
Cette situation crée des difficultés pour la Côte d’Ivoire et le Ghana, alliés depuis 2018 dans une « Opep du cacao » pour peser davantage sur le marché mondial et obtenir un meilleur revenu pour leurs planteurs, premier maillon de la chaîne du cacao mais aussi le moins rémunéré. Historiquement, la majorité de la récolte est en effet commercialisée par anticipation (un an à l’avance). Autrement dit, le cacao actuellement récolté a déjà été vendu l’an dernier, au tarif de l’époque, bien moins avantageux que les prix présents. Abidjan et Accra ne pourront tirer profit du contexte porteur que pour un volume très limité de fèves.
Mais, à cet écueil connu du système de commercialisation mondialisé des fèves, s’ajoute un autre problème. Les prix élevés compliquent aussi les ventes en cours, celles portant sur la récolte 2024-2025 et qui devraient battre leur plein. Or, les industriels, refroidis par des cours faisant peser un risque sur la revente en cas de retournement, reportent leurs achats, demandant, en outre, la suppression des primes qui s’ajoutent au prix d’achat au kilo du cacao.
Une revendication rejetée par le CCC et les pays producteurs, engagés dans un bras de fer ces dernières années pour sanctuariser ces primes, l’une liée à l’origine et à la qualité des fèves, l’autre, instaurée au forceps, baptisée « différentiel de revenu décent » (DRD) et fixée à 400 dollars la tonne, devant rééquilibrer le partage des revenus en faveur des paysans.
Redressement fiscal
Alors que cette bataille promet de durer, la filière connaît d’autres sources de tensions. En Côte d’Ivoire, plusieurs industriels-broyeurs, dont Cargill, doivent gérer un redressement fiscal, les deux parties ne s’entendant pas sur l’application des règles de prix de transfert qui régissent les transactions entre une filiale et sa maison mère. Ce sujet ancien, qui tend régulièrement les rapports entre industriels et administration, est à nouveau sur le tapis, sans qu’une issue définitive ne semble se dessiner.
Sans oublier le défi, posé à l’ensemble du secteur, de la traçabilité des fèves. Si tout le monde s’accorde sur la nécessité de progresser sur le dossier, c’est la mise en œuvre qui est complexe, d’autant qu’elle doit se faire avant l’entrée en vigueur fin 2024 de la législation de l’Union européenne bannissant de son marché les produits, dont le cacao, responsable de déforestation importée.
Malgré de notables avancées – via la distribution de carte de planteurs, la mise en place de système de paiement électronique, et l’organisation de formations par le CCC ainsi qu’un renforcement des efforts de la plupart des acteurs privés en matière de transparence sur l’origine des fèves – il reste de nombreuses interrogations sur la capacité de la filière à être prête à temps et surtout sur le mode de financement des réformes en cours.
Source: JeuneAfrique
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