Luc-Roland Kouassi
Africa-Press – Côte d’Ivoire. L’affaire avait défrayé la chronique: en 2022, un vaste réseau de trafic international de cocaïne était démantelé à Abidjan. Depuis la fin du mois de décembre dernier, ses principaux suspects sont jugés par la justice ivoirienne.
Plus de deux tonnes de cocaïne sud-américaine, pour une valeur totale estimée à 41,1 milliards de francs CFA. En avril 2022, la police ivoirienne effectuait cette saisie record à Abidjan et à San Pedro, et participait au démantèlement d’un vaste réseau de trafic international de drogue. Après des mois d’enquête, l’affaire se joue désormais devant les tribunaux ivoiriens, lors d’audiences en français et en espagnol des trafiquants et de leurs complices présumés.
Ce jeudi 29 février, c’est le quatrième jour d’audience au pôle pénal économique et financier d’Abidjan, présidée par le magistrat hors grade Blanche Essoh Abanet. La liste des accusés est pléthorique: dix-neuf individus et quatre sociétés sont venus répondre aux chefs d’accusation de trafic international de drogue et complicité, fraude fiscale, association de malfaiteurs et coups et blessures volontaires. La petite salle climatisée du pôle économique et financier est presque trop exiguë pour tous les contenir.
Le premier appelé est Sylvain Agnero Memel, qui se présente comme le propriétaire d’une maison de Koumassi, à Abidjan, où une des saisies a été effectuée le 15 avril 2022. Il est venu formuler une requête: la restitution de sa propriété. Sa villa avait été louée par l’Espagnol Miguel Angel Devesa Mera, le principal accusé, par l’intermédiaire d’un gérant immobilier, un certain « Guissa ». Sylvain Agnero Memel se dit innocent, et affirme n’avoir jamais rencontré ni les bailleurs ni les locataires. Sa requête est rejetée par la cour, qui argue que la procédure judiciaire n’en est qu’à ses débuts.
Sociétés-écrans
C’est ensuite au tour de Marcelle Akpoué Assa-Bla, la gérante de Kibor Africa, une société-écran détenue par Miguel Angel Devesa Mera et son associé et compatriote, Picabea Carnes Aitor. Comparaissant à la barre pour complicité de trafic international de drogue et association de malfaiteurs, la jeune femme plaide l’innocence. « Je ne suis impliquée en rien », clame-t-elle à la barre.
Marcelle Akpoué Assa-Bla aurait établi tous les documents pour la création de Kibor Africa, mais aussi rédigé des factures pour une deuxième société-écran, nommée Sentinelles Compagnies, pour laquelle Miguel Angel Devesa Mera se serait associé à Dramane Koné. C’est cette société qui détenait le bateau La Civelle, qui aurait été utilisé pour des transbordements de drogue au large du golfe de Guinée. « Je ne connaissais pas les activités secrètes de Kibor Africa et de Sentinelles compagnies, jure Marcelle Akpoué Assa-Bla. J’ai juste voulu aider Miguel Angel Devesa Mera et Picabea Carnes Aitor à constituer leur entreprise, comme je l’ai fait pour beaucoup d’expatriés ! »
Dubitative, la cour lui demande pourquoi s’être autant impliquée dans la création de ces sociétés-écrans et le gain qu’elle pensait en retirer. Mais l’accusée plaide la simple « bienveillance », puisque les trafiquants présumés « ne parlent pas le français et ne maîtrisent pas le terrain ». « Je les aidais dans les démarches administratives sans réellement connaître leurs activités, affirme-t-elle. Ils n’ont pas eu le courage de m’avouer leurs véritables intentions, sinon je n’allais jamais collaborer avec eux. »
Miguel Angel Devesa Mera décontracté
Appelé à la barre après Marcelle Akpoué Assa-Bla, Miguel Angel Devesa Mera confirme que celle-ci « n’a rien à avoir avec le trafic, mais a pêché par naïveté ». L’air décontracté, se montrant collaboratif avec la justice, Miguel Angel Devesa Mera déballe posément la création de ses deux sociétés-écran. « J’ai créé Kibor Africa avec Picabea Carnes Aitor et Sentinelles Compagnies avec Dramane Koné », avoue celui qui semble être le cerveau du trafic. Mais il ajoute, sarcastique, que « rien qu’en cherchant sur internet, on peut retrouver mon nom associé au narcotrafic ». Il pointe à la fois la naïveté de Marcelle Akpoué Assa-Bla et celle de certaines autorités ivoiriennes, grâce auxquelles Picabea Carnes Aitor et lui-même ont pu bénéficier de laissez-passer pour leurs voitures.
Invité par la cour à détailler ses propos, Picabea Carnes Aitor raconte avoir été « beaucoup racketté lors de barrages routiers en Côte d’Ivoire, peut-être à cause de [sa] couleur de peau [l’accusé est blanc] ». « J’en avais marre, poursuit-il, donc j’en ai parlé à Marcelle Akpoué Assa-Bla, qui a décidé de m’aider à avoir des laissez-passer pour ne plus être embêté », poursuit-il. Cette déclaration met en fureur la procureure de la République, qui s’exclame: « Dites plutôt que vous vouliez un laissez-passer pour pouvoir gérer vos sombres activités, plutôt que de jeter le discrédit sur la police nationale ! Il y a de nombreux expatriés qui vivent dans ce pays sans être inquiétés aux barrages routiers. »
Au milieu des auditions, un accusé crée la surprise en demandant la parole sans y avoir été invité. Il s’agit de Herbert Perez, de nationalité colombienne. « Je suis victime de chantage par un policier de San Pedro, dénonce à la barre le frêle quinquagénaire devant l’assemblée médusée. Il me réclame de l’argent, en me menaçant d’ajouter des preuves contre moi dans mes chefs d’accusation. Il a déjà envoyé des documents à mon fils. » La présidente de la Cour promet d’examiner sa requête, et demande à l’accusé d’adresser une plainte afin d’enquêter sur ce policier.
Un commissaire impliqué
Autre policier impliqué dans ce procès, et non des moindres: Dosso Karamoko, commissaire et chef de la police criminelle de San Pedro. Il fait partie des accusés pour trafic international de drogue et association de malfaiteurs. Le commissaire, qui dit s’être lié d’amitié à Miguel Angel Devesa Mera en décembre 2021, soutient avoir été présenté à l’accusé principal par César Ouattara, conseiller régional de San Pedro, poursuivi également pour trafic international de drogue et association de malfaiteurs. « Je ne pouvais pas penser que César Ouattara, une autorité morale de la ville, me présenterait un bandit », lance Dosso Karamoko. « Pourquoi avoir accepté tous ses cadeaux [de Miguel Angel Devesa Mera] ? », demande la cour. « Je pensais avoir affaire à un opérateur économique généreux, mais honnête », répond le commissaire.
Il avoue avoir reçu de Miguel Angel Devesa Mera près de deux millions de francs CFA en espèces, en carburant et en matériel divers, notamment des batteries pour l’électricité de son école en construction. Dosso Karamoko a aussi mis un de ses agents permissionnaire au service de Miguel Angel Devesa Mera pour sécuriser un de ses voyages de San Pedro à Abidjan. À la question de savoir pourquoi l’accusé devrait être accompagné par un agent de la loi pendant son séjour, le commissaire prétexte une simple mesure de sécurité, car « les expatriés, et surtout les vendeurs de matières premières, sont souvent la cible de coupeurs de route qui sévissent dans la région ».
Prochaine audience le 7 mars
La cour l’interroge alors sur son grand nombre de biens et leur origine. Le commissaire énumère et explique: « J’ai eu ma Chevrolet en 2018, grâce au destockage du garage de la police nationale. J’ai des terrains grâce au rappel de salaire à la sortie de mes études. Et un bienfaiteur m’a offert un autre terrain parce que j’avais résolu une grosse affaire où il avait été extorqué. »
L’enquête révèle également que le commissaire a appelé le lieutenant Bakayoko, chef de la Direction de la police nationale chargé des stupéfiants et des drogues (DPSD), qui fait aussi partie des accusés, pour lui demander un coup de main en vue d’aider Miguel Angel Devesa Mera, après la perquisition et la découverte de la drogue à son domicile de Koumassi.
Le commissaire prétend ne pas connaître la vraie nature de la perquisition et avoir juste voulu aider un ami. « Pourquoi avoir appelé le lieutenant Bakayoko de la DPSD et pas quelqu’un de votre département ? Et n’avoir pas pris les choses en main pour arrêter Miguel Angel Devesa Mera quand vous avez appris la nouvelle de son inculpation », lui demande la cour. « J’étais timoré parce que j’étais en contact avec Miguel Angel Devesa Mera. Qu’un chef de police comme moi soit en contact avec un narcotrafiquant peut paraître suspect, mais je n’ai pas empêché la perquisition et j’ai œuvré avec les autorités pour qu’ils soient arrêtés », répond-t-il. Sur ces paroles du commissaire, la présidente de la chambre clos l’audience et fixe la prochaine au 7 mars.
Source: JeuneAfrique
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