Assurance : jusqu’où peut aller le big bang nommé SanlamAllianz ?

7
Assurance : jusqu’où peut aller le big bang nommé SanlamAllianz ?
Assurance : jusqu’où peut aller le big bang nommé SanlamAllianz ?

Africa-Press – Côte d’Ivoire. Le rapprochement opérationnel de Sanlam et d’Allianz, débuté en 2024 dans plusieurs pays, promet un bouleversement majeur dans le paysage, encore restreint, de l’assurance.

Les projections sont sans appel. En Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Cameroun, où le rapprochement du sud-africain Sanlam, 6e assureur africain (1,6 milliard de dollars de revenus d’assurance en 2023) selon notre classement des 300 Champions de la finance 2024, et de l’allemand Allianz, 4e assureur mondial (148 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2023) ont été actés cette année, la nouvelle entité, SanlamAllianz, 3 milliards de chiffre d’affaires en 2023, phagocyterait ainsi la première place.

Sur la terre d’Éburnie, les deux compagnies d’assurances occupent déjà les deux premières places. SanlamAllianz Côte d’Ivoire pourrait en effet tabler sur plus de 153 millions de dollars de chiffre d’affaires et plus de 18 % de parts de marché sur l’assurance non-vie, très loin devant son dauphin, Axa (42,5 millions de dollars de chiffre d’affaires et 5 % de parts de marché en 2022). Au Cameroun, l’écart serait moins net avec Axa, encore deuxième, (9,51 % contre 8,48 % de parts de marché), mais l’entité dépasserait trois importantes assurances nationales – SAAR, Chanas et Activa de Richard Lowe.

Pour l’heure, les régulateurs ont autorisé la fusion dans cinq pays: Côte d’Ivoire, Sénégal, Cameroun, Rwanda et Ghana. Elle est en cours en Tanzanie, en Ouganda, au Kenya, à Madagascar, au Nigeria et à Maurice. La majeure partie des rapprochements et des rebranding sera finalisée d’ici à la fin du premier semestre 2025, selon le nouveau groupe international basé en Afrique du Sud. De quoi rebattre les cartes du secteur en profondeur. Dans notre classement, SanlamAllianz Africa, aujourd’hui détenu à 41 % par Sanlam et à 49 % par Allianz, se classe déjà 9e. Les capitaux propres de la coentreprise dirigée par Heinie Werth (ancien responsable des marchés émergents à Sanlam) s’élèvent à 35 milliards de rands (1,8 milliard d’euros).

27 marchés sous une seule bannière

Dans les grands marchés, si nous n’avons pas la place de leadership, il serait important pour nous de voir si nous pouvons réaliser une croissance organique ou bien si nous devons racheter. Les deux options sont sur la table.

Nommée en septembre 2023 directrice générale General Insurance de SanlamAllianz, Delphine Traoré (ex-responsable Afrique chez Allianz) voit encore plus loin, comme elle le dévoilait à Jeune Afrique, en décembre, en marge de l’Africa Financial Summit: « Dans les grands marchés, si nous n’avons pas la place de leadership, il serait important pour nous de voir si nous pouvons réaliser une croissance organique ou bien si nous devons racheter. Les deux options sont sur la table. Quand vous voyez le Ghana [en 2023, Sanlam était 13e et Allianz, 17e, en parts de marché sur le secteur de l’assurance non-vie] ou le Nigeria [ni Sanlam ni Allianz n’apparaissent dans le top 10], ce sont deux très gros marchés où notre présence est très loin de la position que nous aimerions avoir. Par ailleurs, si des marchés se révèlent intéressants alors que nous ne sommes pas présents, nous avons la possibilité de l’investir. Notre croissance doit perdurer. » Et la révolution ne sera pas que comptable.

La dirigeante burkinabè, élue CEO de l’année lors de l’Africa CEO Forum en 2023, compte mettre à profit les synergies induites par l’alliance des deux géants pour renverser le marché. La première étape est de profiter d’être le seul assureur du continent à posséder une vue d’ensemble sur 27 marchés en temps réel. Au Nigeria, les assurés peuvent déclarer et se faire rembourser d’un petit sinistre en 24 heures. « Nous sommes en train de dupliquer ce service au Ghana, souligne Delphine Traoré. Au Kenya, nos agences se montrent aussi intéressées. Résultat, les équipes des deux pays collaborent. » En Afrique francophone, le réseau SanlamAllianz réfléchit à étendre le service « hospicash » (indemnité quotidienne que l’assuré peut percevoir lors d’une hospitalisation) très populaire au Sénégal. Les entreprises panafricaines et multinationales seront également bénéficiaires de cet effet d’échelle. Les clients SanlamAllianz n’auront plus à gérer différents assureurs selon les régions où elles possèdent une filiale ou une activité.

Consciente de l’image d’un Goliath de l’assurance risquant de tout rafler sur son passage, SanlamAllianz veut rassurer. Les États d’abord. Delphine Traoré met en avant la société de réassurance SanlamAllianz Re basée sur le continent: « Nous ne sommes pas obligés d’aller chercher de la réassurance hors de l’Afrique. Notre société de réassurance a une très forte capacité de financement pour soutenir nos grands clients. » SanlamAllianz Re doit permettre de réduire la fuite de devises en direction de l’Allemagne ou de la Suisse, siège des géants mondiaux Munich Re et Swiss Re. En Afrique subsaharienne, le taux de cession en réassurance dépasse 9 % en Afrique subsaharienne, contre 5 % au niveau mondial. Delphine Traoré brandit d’autres chiffres pour se défendre de toute tentative hégémonique: 0,9 %, la part de l’Afrique sur le marché mondial de l’assurance ; 3,5 %, le taux de pénétration de l’assurance et 46 dollars, la prime moyenne par habitant. Le gâteau n’est pas encore à partager, il est toujours au stade de la confection. Et là encore, SanlamAllianz possède les ingrédients pour le faire grossir.

Un boom lié aux innovations

Grâce à la position de leader mondial d’Allianz, le cousin africain profite de solutions de pointe dans la gestion. Comme cela se fait dans les agences du géant allemand, l’intelligence artificielle est en train d’être utilisée pour accélérer les règlements des réclamations, la conciliation bancaire [vérification du bon paiement des polices d’assurance auprès des banques] et les souscriptions. « Il n’y a pas forcément besoin d’un individu derrière un bureau pour calculer les primes d’assurance automobile. L’IA doit pouvoir sortir un devis rapidement. Libre aux clients de l’accepter ou non, comme cela se fait ailleurs dans le monde », illustre Delphine Traoré précisant que les innovations viendront en priorité des solutions conçues en interne par Allianz, plutôt que par des partenariats avec des fintechs. En revanche, le groupe a noué un « partenariat stratégique », selon le cabinet d’audit et de conseil KPMG, avec l’opérateur mobile MTN pour proposer ses produits d’assurance à travers la plateforme aYo lancé en octobre 2022.

Les régulateurs en acceptant la constitution d’un mastodonte fractionnera encore un peu plus le chiffre d’affaires des petites compagnies d’assurance. Ces dernières ne disparaîtront pas, mais elles seront encore plus fragilisées

Face à ces arguments, les spécialistes du secteur sont séduits et professent un boom du secteur, lié aux innovations que SanlamAllianz va contribuer à populariser. Mais ils prévoient aussi une rationalisation forte du marché. Car Delphine Traoré est catégorique: SanlamAllianz ne s’aventurera jamais dans la banque. L’assureur préfère multiplier les partenariats avec les banques, réduisant en conséquence les places disponibles pour les petits assureurs nationaux. « SanlamAllianz apporte de nouveaux produits, c’est une excellente chose. Mais les régulateurs, en acceptant la constitution d’un mastodonte, fractionneront encore un peu plus le chiffre d’affaires des petites compagnies d’assurances. Ces dernières ne disparaîtront pas, mais elles seront encore plus fragilisées », prévient Abdou Cissé, président de la société de conseil Cisco2nsulting.

Une concentration inéluctable pour Ridha Meftah, associé au sein du géant du conseil EY et spécialiste de l’Afrique subsaharienne francophone, qui table à terme sur la constitution de trois à cinq groupes panafricains solides. SanlamAllianz en serait en quelque sorte le prototype. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les offres d’Axa et du marocain Wafa Assurances pour racheter la compagnie égyptienne Delta insurance, le 20 décembre.

En attendant, les institutions africaines n’ont pas adopté de position commune sur ce rapprochement. Si la Conférence interafricaine des marchés d’assurance – Cima, qui regroupe des pays d’Afrique de l’Ouest et centrale – a rapidement accepté que SanlamAllianz bouscule ses principaux marchés (Côte d’Ivoire, Sénégal et Cameroun), les régulateurs des pays anglo-saxons mettent plus de temps, car leurs marchés sont plus matures et les impacts seront plus importants.

Une arrivée diversement accueillie

D’ailleurs, dès le début des négociations entre Allianz et Sanlam, l’Afrique du Sud, où siège le premier groupe financier non bancaire du continent, a exigé que son marché soit exclu du deal. La nation arc-en-ciel a représenté, en 2023, 68 % des primes d’assurance (vie et non-vie) du continent, selon l’Organisation des assurances africaines. Il faut dire que le groupe Sanlam est déjà largement premier en termes de chiffre d’affaires sur les assurances non-vie – 112 milliards de rands (5,9 milliards d’euros) et 16,7 % de parts de marché –, et vie – 33 milliards de rands (1,7 milliard d’euros) et 16 % de parts de marché.

Pour le moment, les autorités marocaines freinent des quatre fers. Le Royaume chérifien est le deuxième pays en termes de primes d’assurance, avec 8,7 % des montants du continent. « Je comprends que le Maroc réfléchisse avant d’accepter l’arrivée de SanlamAllianz. Les autorités n’ont pas intérêt à ce que ses champions nationaux soient bousculés par un mastodonte étranger », analyse Abdou Cissé.

Et si le principal frein au développement de SanlamAllianz se situait au 28, Königinstrasse à Munich, siège du groupe Allianz ? Depuis plusieurs années, l’Allemand s’est engagé à réduire ses activités dans les domaines les plus polluants. En 2018, la compagnie avait décidé d’arrêter d’assurer les acteurs de l’industrie extractive du charbon. Trois ans plus tard, elle prenait des mesures dans le secteur du pétrole et gaz pour limiter ses activités dans les projets incluant des sables bitumineux. En Afrique, ce dernier secteur est en pleine croissance. « Allianz est un actionnaire important, il est normal que nous nous alignions sur sa politique de groupe, concède Delphine Traoré. Mais, il est également important d’avoir une discussion avec la société, pour expliquer que nous opérons sur le continent africain. Il faudrait donc une certaine flexibilité pour développer nos activités et soutenir les économies du continent. » Pour SanlamAllianz, les lignes rouges, c’est de ne pas s’impliquer dans les nouvelles explorations et de s’assurer que les sociétés clientes possèdent un plan de transition énergétique.

Pour plus d’informations et d’analyses sur la Côte d’Ivoire, suivez Africa-Press

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here