La dérive des icebergs géants, un phénomène amplifié par le changement climatique

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La dérive des icebergs géants, un phénomène amplifié par le changement climatique
La dérive des icebergs géants, un phénomène amplifié par le changement climatique

Africa-Press – Côte d’Ivoire. Long de 80 km et haut de 30 à 40 m, l’iceberg A23a, d’une superficie équivalente à la moitié de la Corse, ne passe pas inaperçu. Malgré des proportions impressionnantes, ce mur de glace n’est pas une anomalie de la nature. En effet, les icebergs géants ne manquent pas. Le plus grand jamais enregistré, nommé B-15, mesurait 295 km de long pour 11.000 km2, avant de fondre progressivement durant sa remontée.

L’anomalie, c’est plutôt le réchauffement du continent Antarctique, deux fois plus rapide que la moyenne planétaire. Ce réchauffement pourrait rendre le vêlage d’icebergs géants, et les risques associés, plus fréquents.

Iceberg A23a: direction la Géorgie du sud

En 1986, l’iceberg A23a s’est détaché de la calotte glaciaire de Filchner au fond de la mer de Weddell. Coincé près des côtes australes pendant près de 40 ans, le plus vieil iceberg au monde, large de 3.500km2, s’est libéré grâce à la fonte et aux vents. Son nom « A23a », suit la nomenclature du Centre national américain des glaces (USNIC). Le « A » désigne le continent d’origine de l’iceberg, ici l’Antarctique. « 23 », car c’est le 23e iceberg à s’en être détaché, et le « a » correspond au morceau de cet iceberg, au cas où celui-ci se déliterait.

Depuis 2024, A23a poursuit son voyage le long du courant circumpolaire Antarctique, et file tout droit vers la Géorgie du sud. Selon les glaciologues et biologistes marins, l’iceberg représente une menace, principalement pour les populations de manchots papous et d’albatros de l’île, déjà décimées par une épizootie de grippe aviaire depuis deux ans. Il pourrait aussi s’échouer dans les eaux peu profondes au large de l’île, et fondre progressivement.

La voie des icebergs

L’iceberg A23a poursuit actuellement son chemin sur « la voie des icebergs » (Iceberg Valley). Ce terme, inventé par le géologue Bob Anderson, désigne la région de la mer de Scotia (entre l’Amérique du Sud et l’Antarctique), devenue une étroite bande d’océan remplie d’icebergs. Ceux-ci se sont détachés de la calotte glaciaire de l’Antarctique, puis ont été poussés vers le nord par le vent et les courants océaniques jusqu’à atteindre des mers plus chaudes et fondre complètement.

La glaciation de l’Antarctique s’est produite rapidement, il y a environ 34 millions d’années, et a été déclenchée par un refroidissement climatique. Peu après, l’inlandsis (l’immense couche de glace continentale qui, en entrant en contact avec l’océan, forme des icebergs), a commencé à se déverser dans l’océan Austral. « La grande surprise, c’est que les géologues ont trouvé dans les carottes de sédiments marins de l’île des Orcades du Sud (située sur la voie des icebergs), des graviers et des galets de l’Antarctique datant d’il y a 37 millions d’années: 3 millions d’années avant le début de la glaciation antarctique », explique Mark Elbertsen, étudiant à l’Université d’Utrecht (Pays-Bas) et auteur d’une nouvelle étude publiée en février 2025 dans la revue Climate of the Past.

Pour mieux comprendre cette histoire, Mark Elbertsen a mis au point une simulation informatique pour calculer les trajectoires et la taille des icebergs qui ont atteint les Orcades du Sud à la fin de l’Éocène. Cet outil simule également la fonte de l’iceberg le long de sa trajectoire. Le chercheur montre non seulement qu’à la fin de l’Éocène, les Orcades du Sud se trouvaient sur la trajectoire des icebergs en provenance de l’Antarctique, mais également que les régions d’où provenaient ces icebergs avaient le même substrat rocheux que les galets trouvés dans les Orcades du Sud.

Un climat chaud accélère le vêlage de grands icebergs

La découverte de ces roches a suscité de nombreuses questions: « Le seul moyen par lequel ces roches antarctiques ont pu être amenées aux Orcades du Sud est le transport par les icebergs, souligne le chercheur. Ces derniers raclent les roches du continent antarctique et les libèrent en fondant dans l’océan Austral ». Mais quelle taille devaient avoir ces icebergs pour pouvoir survivre aux eaux alors relativement chaudes lorsqu’ils flottaient de l’Antarctique vers les Orcades du Sud ?

Le chercheur a découvert que la mer de Weddell était suffisamment froide à l’époque pour transporter des icebergs de taille moyenne jusqu’aux Orcades du Sud. Mais ce n’est pas tout: « L’étude a donc démontré qu’il est tombé suffisamment de neige sur l’Antarctique à la fin de l’Éocène pour faciliter la croissance nécessaire des calottes glaciaires et des icebergs, 3 millions d’années avant l’importante congélation de l’Antarctique. »

C’est finalement le climat plus chaud de l’Eocène qui a permis le détachement d’icebergs suffisamment gros pour survivre à la mer chaude de Weddell et atteindre les Orcades du Sud. Cela peut paraître contre-intuitif. Le continent Antarctique est surplombé d’une épaisse couche de glace, appelée « calotte glacière ». Comme dit précédemment, c’est l’écoulement de cette couche de glace vers l’océan qui créé les icebergs. Lorsque le climat est suffisamment chaud, la base de la calotte glaciaire fond plus vite que sa surface, ce qui accélère son écoulement vers l’océan, et donc la production d’icebergs. Mais un climat plus chaud favorise aussi les précipitations (sous forme de neige) qui viennent ajouter de la matière à la calotte glacière. La calotte glaciaire est plus dense, les morceaux qui s’en détachent pour former les icebergs sont donc plus importants, et plus fréquents !

Des modèles pour anticiper le climat futur

Le lien entre l’A23a et les icebergs du temps de l’Eocène n’est autre que le changement climatique. L’Eocène correspond à une période de réchauffement du climat. Environ 10.000 ans ont suffi pour que la température de la surface mondiale augmente de 5 à 9 °C, atteignant 30 °C. C’est pourquoi l’Eocène est largement étudiée pour sa similitude avec la tendance actuelle. En montrant l’existence d’icebergs assez grands pour suivre la voie des icebergs jusqu’aux Orcades du Sud il y a 56 millions d’années, les chercheurs construisent des modèles pour anticiper le climat actuel et futur.

« Avec la fonte et le détachement des icebergs provoqués par le changement climatique dans les décennies à venir, l’océan Austral recevra une énorme quantité d’eau de fonte, poursuit Mark Elbertsen. Cette eau douce ne participe pas à l’élévation du niveau de la mer, mais les sédiments qu’elle contient peuvent entraver l’absorption du carbone atmosphérique et son stockage dans l’océan ». Or, l’absorption du carbone par l’océan Austral, qui permet de freiner le réchauffement, est l’une des principales incertitudes des scénarios de changement climatique des prochaines décennies. Dans un prochain projet, l’équipe de Mark Elbertsen souhaite répondre à ces questionnements.

Si le changement climatique se poursuit au rythme actuel, l’océan Austral sera bientôt confronté à des icebergs plus nombreux et plus grands que par le passé, sur le modèle de l’A23a. Est-ce un danger ? Outre le risque de collision avec les navires, les icebergs peuvent s’échouer près des îles et bloquer l’accès aux zones de reproduction et d’alimentation des animaux qui y vivent. C’est le cas de l’A23a, dont la trajectoire est surveillée par images satellites. Pour aller chasser, manchots et phoques devraient contourner le bloc de glace: des efforts colossaux qui ne suffiraient pas à subvenir aux besoins de leur progéniture.

Mais en fondant progressivement au large des îles, les icebergs pourraient aussi devenir un garde-manger pour les populations, en libérant une grande variété de sédiments.

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