Africa-Press – Côte d’Ivoire. Les montagnes s’effondrent souvent. Quelle est la force à l’origine de ce phénomène ? », nous demande Konate Ibrahim sur notre page Facebook. C’est notre Question de la semaine. Merci à toutes et tous pour votre participation. Comme nous l’expliquions dans un précédent article, publié en 2018 et intitulé « Pourquoi les Alpes s’effondrent« , les écroulements en montagne constituent un phénomène largement naturel à l’origine (mais exacerbé par le réchauffement climatique).
Sans l’érosion, le mont Blanc serait aujourd’hui haut comme l’Everest !
L’érosion est une partie essentielle de la vie des Alpes. L’eau et le vent agissent bien plus rapidement sur les roches que la convergence des plaques tectoniques africaine et européenne qui explique la surrection de 1,5 mm par an toujours en cours du massif. « Après les lois de la gravité, l’eau sous ses différentes formes (glace, neige) est le second facteur d’érosion, détaille Jean-Louis Mugnier, directeur de recherche CNRS à l’Institut des sciences de la Terre (ISTerre) de Gières (Isère). Le massif du Mont-Blanc perd ainsi chaque année 100 000 m3 de matériaux évacués par la rivière Arve vers le Rhône, ce qui représente une diminution de l’altitude de 1 mm en moyenne par an. » Sans ce travail de sape, le mont Blanc (4 810 m), point culminant des Alpes, serait aujourd’hui haut… comme l’Everest (8 848 m).
« La gravité n’explique pas tout »
Comment – dès lors – faire la part entre l’action de la nature et l’influence du réchauffement climatique dû à l’activité humaine ? Depuis 2005, Ludovic Ravanel s’y emploie. Cet alpiniste aguerri, membre de la Compagnie des guides de Chamonix, est aussi chercheur CNRS au laboratoire Edytem. Cette double étiquette l’a amené à regarder de très près les roches sur lesquelles il pose les pieds. « Je me suis intéressé aux déstabilisations de plus de 100 m3 pour montrer que la gravité n’explique pas tout, indique le chercheur. La dégradation du pergélisol est un élément essentiel ». Le pergélisol (ou permafrost), c’est cette couche de sol ou de roche des environnements froids qui ne dégèle pas lors de la saison chaude pendant au moins deux années consécutives. On le rencontre dans les hautes latitudes comme la Sibérie, mais aussi dans les montagnes.
Dans les Alpes, on le trouve en « taches » plus ou moins étendues suivant l’exposition des versants au Soleil et la topographie du relief (voir le schéma ci-dessous). « Mais on considère qu’au-dessus de 3300 m, il est présent partout », poursuit Ludovic Ravanel. Des températures moyennes inférieures à -10 °C au cœur des montagnes indiquent qu’il a par endroits certainement subi plusieurs glaciations et s’est formé au moins depuis la dernière période glaciaire, il y a plus de 12.000 ans. Les chercheurs ont commencé à étudier ces secteurs à partir des années 1990 pour tenter de définir ses relations avec les couches neigeuses.
Mais l’évolution du réchauffement climatique a amené Ludovic Ravanel et ses collègues à s’intéresser à son impact sur les zones sensibles que sont les parois verticales entourant les glaciers, en contact direct avec l’atmosphère et le pergélisol superficiel couvert d’un manteau neigeux saisonnier. Car, en théorie, la glace et une température négative constante « cimentent » la roche. Que ce liant vienne à trop se réchauffer, et les équilibres sont rompus, provoquant de grands effondrements.

La première solution pour « objectiver » ces mécanismes est de courir la montagne pour l’équiper de dizaines de capteurs de température et d’extensomètres révélant l’évolution des fractures et fissures. Les mesures ont débuté au milieu des années 2000. « Nous avons choisi des sites propices à l’observation de la contraction et de la dilatation de la roche et nous relevons les données tous les ans d’août à octobre, lorsque les parois ont absorbé le maximum de chaleur », poursuit Ludovic Ravanel. Les chercheurs utilisent également le balayage laser pour définir les aspérités du relief en 3D avec une précision qui permet de mieux appréhender leurs évolutions. Ces données, en cours de collecte, ne fourniront cependant des résultats significatifs qu’au bout de plusieurs années car les évolutions sont lentes, disparates et parfois contradictoires. Le « travail » de la roche sous l’effet de la surrection du massif toujours en cours, de l’érosion et de la température atmosphérique restent en effet très mal connu.
Aussi une méthode plus rapide a-t-elle été utilisée pour connaître la fréquence et le volume des écroulements rocheux: interroger le passé. La chance d’Edytem, c’est que la fin du « petit âge glaciaire » – la période climatique froide survenue en Europe et Amérique du Nord entre 1300 et 1850 – a coïncidé avec les débuts de la photographie. Les chercheurs ont donc fouillé les fonds d’archives, visité les musées et sollicité les collections privées, exploitant les premiers daguerréotypes de 1849 et compilant ensuite les clichés des mêmes parois.
Quand la montagne d’Åkerneset s’effondrera et provoquera de gigantesques tsunamis
Depuis des décennies, la montagne d’Åkerneset, mastodonte minéral verdi par la mousse et les arbustes et situé à l’ouest de la Norvège, se scinde: son flanc oriental se désolidarise peu à peu, jusqu’à 10 cm par an, et glisse irrémédiablement. A terme, elle provoquera de grands tsunamis: des vagues de plusieurs dizaines de mètres de haut, susceptibles de toucher une dizaine de villages en quelques minutes. « Cela peut se produire dans deux ou trois ans ou dans 50 ans, on ne sait pas », indiquait en août 2024 le géologue Lars Harald Blikra. En raison du danger qu’elle représente, Åkerneset est sans doute l’une des montagnes les plus surveillées au monde: toute une batterie d’instruments, GPS et topographiques à sa surface et sondes dans ses entrailles, mesure ses moindres mouvements pour sonner l’alarme si nécessaire.
Le lien entre écroulements et température vérifié
La série iconographique de la face ouest des Drus (3754 m) s’est ainsi révélée remarquablement complète. Et elle donne une information précieuse. « Nous avons retracé un historique sur trois périodes. De la seconde moitié du XIXe siècle à la première moitié du XXe siècle, les parois sont restées stables. Depuis les années 1950, on a noté une accélération des écroulements. Mais c’est sur les deux dernières décennies que l’on a constaté les événements les plus importants affectant l’ensemble des aiguilles qui dominent Chamonix et sur les Drus », détaille Ludovic Ravanel.
Si huit effondrements de cette paroi verticale de 1000 m ont été enregistrés entre 1905 et 2005, les deux derniers ont complètement modifié l’esthétique du monument de granit: en août 2003, 65.000 m3 se sont détachés à 3375 m d’altitude ; et le 30 juin 2005, le mythique pilier Bonatti, du nom de l’alpiniste italien qui l’a gravi le premier en 1955, s’est effondré dans le fracas de 292.000 m3 de roche.
Les chercheurs d’Edytem sont ainsi désormais en capacité d’émettre un double constat: il existe bien une augmentation de la fréquence des écroulements de grande ampleur et les volumes emportés sont bien plus importants durant les années de canicule (2003 et 2005). Le lien entre écroulements et température est ainsi clairement vérifié. Pis: les simulations d’une hausse des températures montrent qu’à la fin du siècle, le pergélisol ne sera plus présent qu’au-dessus de 4300 m dans les versants sud et de 3850 m au nord. Une quasi-disparition !
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