Fiacre E. Kakpo
Africa-Press – Côte d’Ivoire. Loin du modèle unique du capital-risque, l’Afrique s’essaie à une diversification qui peut sembler pragmatique. La dette progresse, mais le marché saura-t-il s’en accommoder sans sacrifier l’innovation disruptive, sur l’autel de la prudence financière et du diktat des coûts ?
Il y a encore quelques années, le financement des petites pousses africaines était dominé par le capital-risque, véritable sésame pour les start-up du continent. Mais la donne a changé. La dette s’impose de plus en plus comme une alternative crédible aux levées de fonds en equity, en chute libre depuis 3 ans.
D’après le rapport « Africa Investment 2024 » de la firme britannique Briter Bridges, sa part est passée de 5% à près de 20% des transactions financières enregistrées sur le continent entre 2021 et 2022, et s’est depuis stabilisée, autour de 500 millions de dollars par an, en termes de transactions divulguées, malgré les vents contraires. Pendant ce temps, le financement en fonds propres a chuté de plus de 60% depuis son pic de 2021, à un peu moins de 2 milliards de dollars. Résultat: la dette a gagné du terrain et commence à jouer un rôle plus central dans l’écosystème du capital-risque africain. Une progression qui ne doit rien au hasard.
De l’eldorado du capital-risque à la prudence des investisseurs
L’illusion d’un capital abondant s’est dissipée avec la contraction du marché mondial du venture capital. Après une décennie d’euphorie où les start-up africaines levaient des centaines de millions de dollars, les investisseurs scrutent désormais les bilans avec plus de rigueur. En cause, la montée des taux d’intérêt – passés de 0,25% à plus de 5,25% aux Etats-Unis en deux ans – la baisse des valorisations – certaines fintech ont vu la leur chuter de 30 à 500% – et le durcissement des conditions de sortie pour les fonds de private equity.
Conséquence: moins d’equity, plus de dette. Les start-up, contraintes de revoir leur copie, troquent les levées de fonds dilutives contre des financements par emprunt. Une tendance qui bénéficie aux entreprises matures, capables d’afficher une rentabilité plus immédiate et de rassurer les créanciers.
Des acteurs institutionnels entre en jeu
La montée en puissance de la dette dans le financement africain doit aussi beaucoup à la stratégie des bailleurs de fonds internationaux. La US International Development Finance Corporation, British International Investment, le français Proparco ou encore la Société financière internationale ont renforcé leur présence, en injectant des capitaux sous forme de prêts et de garanties. Un choix pragmatique: alors que le capital-risque tarde à trouver des relais de croissance, la dette permet un recyclage plus rapide des ressources et une meilleure couverture des risques.
Mais la dette n’intéresse pas que les institutions publiques. Certains fonds spécialisés comme BlueOrchard, responsAbility et Lendable voient dans ce virage une opportunité d’offrir aux PME et aux start-up africaines des financements mieux adaptés à leurs besoins. Exit la dilution, place aux prêts structurés et aux financements mezzanine, avec des tickets souvent supérieurs aux levées de fonds classiques.

Vers un nouveau modèle de financement ?
Si la dette gagne du terrain, c’est aussi parce qu’elle répond à une évolution structurelle du marché. Les levées de fonds spectaculaires de ces dernières années ont laissé place à un retour aux fondamentaux, où la rentabilité immédiate prime sur les paris hasardeux. Les fintech, les énergies renouvelables et les infrastructures numériques figurent parmi les principaux bénéficiaires de cette mutation. La raison principale est que ce sont des secteurs où les actifs peuvent servir de garantie.
Reste une question: la dette peut-elle réellement remplacer l’equity ? Rien n’est moins sûr. L’accès au financement par emprunt demeure inégalitaire, ce qui favorise les entreprises déjà bien établies. Pour les jeunes pousses, l’equity reste souvent l’unique voie d’accès au capital, à condition d’en payer le prix.
Les défis de la montée de l’endettement
Mais cette montée en puissance de la dette ne se fait pas sans défis. Contrairement au capital-risque, qui repose sur des prises de participation et des horizons de rentabilité plus longs, la dette impose des échéances strictes et des exigences de remboursement immédiates, ce qui augmente la pression sur les entreprises. Les taux d’intérêt élevés, souvent compris entre 9 et 14%, alourdissent le coût du capital et exposent les emprunteurs aux fluctuations monétaires, un risque important dans des économies où les devises locales peuvent perdre jusqu’à 30% de leur valeur en un an face au dollar. Dans une Afrique où les devises locales tanguent face au dollar, rembourser un prêt en devises étrangères peut vite tourner au piège.
De plus, l’accès au crédit reste limité aux entreprises qui présentent des flux de trésorerie stables et des garanties suffisantes, donc inaccessibles pour une grande partie des start-up en phase d’amorçage.
Cette transition vers un modèle plus orienté vers l’endettement pourrait ainsi freiner l’innovation en favorisant les secteurs les plus sécurisés au détriment des industries émergentes et des technologies de rupture, qui nécessitent des investissements patients et une tolérance plus grande au risque.
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