Dans la peau d’un journaliste africain, par François Soudan

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Dans la peau d’un journaliste africain, par François Soudan
Dans la peau d’un journaliste africain, par François Soudan

François Soudan

Africa-Press – Djibouti. Comment, en Afrique, les périodes de crise et de tension – à plus forte raison après un putsch – sont redevenues, trente ans après, synonymes de politiques liberticides à l’égard des médias.

Cet éditorial est une synthèse actualisée de la conférence donnée par l’auteur en ouverture de l’université d’été organisée par Jeune Afrique Media Group (JAMG) et la fondation Odon Vallet à Cotonou, le 7 août 2023).

ÉDITORIAL – Une liberté sans expression. Et si c’était à cela que se résumait, en Afrique francophone, un paysage médiatique comme frappé de bipolarité ? Les législations évoluent, de plus en plus libérales, les hautes autorités de la communication fleurissent un peu partout, le droit du public à l’information est garanti dans les Constitutions, mais pour la quasi-totalité des pouvoirs en place, la liberté d’expression se limite toujours aux faits et aux idées qui leur conviennent, et ils se refusent à comprendre que parler de liberté n’a de sens qu’à condition que ce soit celle de leur dire ce qu’ils n’ont pas envie de lire ou d’entendre.

Tout change pour que rien ne bouge en quelque sorte et, parfois, comme en cette année 2023, pour que tout semble régresser, au point que l’on assiste dans certains pays à un véritable « remake » des années post-indépendances, quand le contrôle absolu de l’information était perçu comme une nécessité politique nationale.

Des fonctionnaires au service de l’État

Les priorités qui animaient les leaders de cette période étaient claires : stabilité, unité, développement. Nous sommes à l’époque des partis uniques, les médias sont la propriété de l’État et le quotidien national, tout comme la radio et la télévision, sont conçus et reçus comme la voix du pays et du régime avec un objectif unique : mettre en valeur et en perspective l’action de l’État et de son chef, mobiliser les énergies vers l’unité nationale, combattre les particularismes régionaux et communautaires, traquer et dénoncer la moindre déviance politique.

Soldats du développement ou promoteurs du militantisme révolutionnaire suivant le camp – « modéré » ou « progressiste » – dont se réclame le gouvernement, les journalistes sont alors des fonctionnaires au service de l’État. De Houphouët à Sékou Touré, de Bongo à Sankara, d’Ahidjo à Kérékou, révolutionnaires et françafricains appliquent la même règle de plomb : toute critique du régime est assimilée à un acte de subversion et doit être punie comme tel.

C’est ce mantra, sur fond de propagande et de culte de la personnalité, qui a dominé le paysage médiatique africain jusqu’aux années 1990. Et c’est au retour de ce passé que l’on croyait révolu que l’on assiste, trente ans plus tard, dans toute une partie de l’Afrique francophone – celle où des régimes militaires sont au pouvoir, comme au Mali, au Burkina Faso, en Guinée ou au Niger.

Quand le colonel Goïta exhorte les organisations de la presse malienne à « prêcher les bonnes paroles pour ne pas démoraliser les populations et les forces armées », ou quand le capitaine Traoré déclare que, en contexte de guerre, quand on veut parler dans les médias, il faut se poser d’abord la question « est-ce que c’est bien pour la patrie ou est-ce que c’est mal ? », l’injonction à pratiquer l’autocensure est limpide.

D’autant que ce que les dirigeants de Bamako appellent « le traitement patriotique de l’information » – un traitement défini non pas par les journalistes mais par le pouvoir en place en fonction de ses propres intérêts – s’accompagne systématiquement d’intimidations et de menaces à l’encontre des réfractaires. Une régression qui n’est d’ailleurs pas le monopole des militaires : au Sénégal, lors des troubles de juin dernier, au Cameroun, avec l’assassinat de Martinez Zogo, en RD Congo, avec l’interpellation et la détention de notre correspondant Stanis Bujakera, les périodes de crise et de tension sont de nouveau synonymes de politiques liberticides à l’égard des journalistes.

Sources mutiques

Le premier défi auquel sont confrontés aujourd’hui les professionnels des médias est donc celui de leur propre liberté. Le droit à une information libre est on le sait inscrit sous une forme ou sous une autre dans toutes les Constitutions, mais on sait qu’il est rarement respecté, tant les coercitions visant les médias sont nombreuses, articulant le formel et l’informel. Pressions via la hiérarchie pour retirer des articles, renvoi de présentateurs télé ou radio dont le ministre de la Communication a demandé la tête, suppression de marchés publicitaires publics, harcèlement fiscal, procès, coups de fil menaçants, confiscation de matériel, perquisitions dans les locaux des médias, passages à tabac pendant les manifestations….

Cette panoplie quasi quotidienne d’atteintes aux droits des journalistes fait dire à Reporters sans frontières (RSF) que l’exercice de leur métier peut-être considéré comme dangereux dans au moins 40 % des pays africains. Intitulé « Dans la peau d’un journaliste au Sahel », le dernier rapport de RSF, paru en juin, montre à quel point nos consœurs et confrères qui opèrent dans cette région sont pris entre le marteau des groupes jihadistes et l’enclume des juntes militaires au pouvoir.

Il est impossible de se rendre dans les zones de conflit, impossible d’enquêter au Mali (tout comme en Centrafrique) sur la milice Wagner et très risqué de se hasarder à mettre au jour les rapports de force au sein des juntes militaires. Les sources se raréfient ou deviennent mutiques, la pénalisation carcérale des pseudo-« délits de presse » au nom du moral des troupes et de la nation devient une quasi-règle, le temps du journalisme aux ordres est de retour.

Le second défi est celui des conditions matérielles de travail. La plupart des médias en Afrique francophone n’ont pas de modèles de financement stables, le concept d’entreprise de presse dans un univers où le marché publicitaire est restreint n’étant pas encore ancré dans le paysage économique. Sites d’information compris, le Mali compte pas moins de 700 médias, le Sénégal et la Côte d’Ivoire plus de 500, le Burkina 430, le Niger 350, le Bénin 220, le Tchad 144. Combien d’entre eux sont-ils financièrement à l’équilibre ? Une infime minorité. On estime qu’environ 20 000 personnes vivent de cet écosystème médiatique en Afrique de l’Ouest francophone. Combien d’entre elles sont suffisamment rémunérées pour exercer leur métier de façon professionnelle et en toute indépendance ? Un millier sans doute.

Très rares sont les pays où une convention collective des journalistes existe, et lorsque c’est le cas, comme en Côte d’Ivoire, on peut compter le nombre de salariés réellement payés selon cette convention. L’objectif doit donc être de favoriser l’émergence de groupes multimédias solides, avec à leur tête des dirigeants soucieux de respecter la crédibilité et la déontologie de leurs employés autant que de dégager des profits. Sans investissements privés conséquents ni accompagnement des pouvoirs publics, il sera difficile à atteindre.

Le défi de l’image

Liberté d’expression, indépendance financière, les deux étant étroitement liées : c’est à ce prix que les journalistes africains relèveront le troisième défi, celui de leur propre image. Avec le développement des nouvelles technologies, sur le continent comme ailleurs, la réputation du journaliste s’est dégradée parce que la qualité de l’information s’est dégradée. La rumeur et les fake news ont envahi le quotidien des rédactions, et bien souvent les médias traditionnels sont incapables de suivre le rythme de l’information en ligne et d’en identifier les sources.

Désormais privé du monopole de la « nouvelle » brute, le journaliste se doit d’occuper la fonction qui est la sienne et que ses lecteurs et auditeurs ont désespérément besoin qu’il remplisse : celle de l’expertise et de la pertinence, garantes de la fiabilité de l’information, à distance prophylactique de la tentation de toujours courir après l’audience au détriment de la qualité. Certes, l’équilibre, la mesure, la vérification, la recherche et le respect de points de vue contradictoires, tout cela nécessite du temps et de l’argent. Or l’obsession du buzz fait que l’on se soumet à la dictature de l’immédiateté, et l’argent est ce qui manque le plus.

Sauf à en être réduit, pour survivre, à cette alternative impossible entre le griot servile et le détracteur stérile, le chien de compagnie et le chien d’attaque, les journalistes africains n’ont pourtant pas d’autre choix que d’emprunter la voie étroite et semée d’embûches de l’indépendance. Quand des régions entières, comme le Sahel ou les Grands Lacs, tendent à devenir des zones de non-information, ce choix est à haut risque. Celles et ceux qui l’assument méritent notre soutien et notre respect.

Source: JeuneAfrique

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