Par Olivier Caslin
Africa-Press – Djibouti. Relations avec l’Éthiopie, accord de défense avec la France, médiations au Soudan et en Somalie, litige avec DP World… Nommé en avril 2025, le nouveau ministre djiboutien des Affaires étrangères inscrit ses pas dans ceux de son prédécesseur, Mahamoud Ali Youssouf, élu à la tête de la commission de l’Union africaine. Entretien.
Le 1er avril dernier, le président Ismaël Omar Guelleh (IOG) a nommé Abdoulkader Houssein Omar à la tête du portefeuille des Affaires étrangères. Une petite révolution pour la diplomatie de Djibouti, dirigée pendant près de vingt ans par Mahamoud Ali Youssouf, élu président de la Commission de l’Union africaine (UA) lors du 38e sommet de l’institution, le 15 février 2025. Mais un changement dans la continuité tant le nouveau ministre compte inscrire ses pas dans ceux de son prédécesseur.
C’est ce dernier qui était d’ailleurs allé le chercher, en 2007, au ministère de l’Éducation nationale pour en faire le directeur adjoint de son département des relations bilatérales. Entré dans la fonction publique en tant que professeur de français en 1996, Abdoulkader Houssein Omar avait ensuite gravi les échelons de son administration de tutelle, avant de rejoindre celle des Affaires étrangères. Ce fonctionnaire trilingue (français, arabe, anglais) est passé par l’ambassade de Djibouti au Kenya, dont il est devenu le numéro deux en 2015, avant de rejoindre, en 2021, celle du Koweït, avec le rang d’ambassadeur résident, ainsi que celui d’ambassadeur non résident auprès de la Jordanie et de l’Irak, une triple mission qui prend fin avec sa nomination à la tête du portefeuille des Affaires étrangères.
Abdoulkader Houssein Omar a surtout passé de nombreuses années dans le sillage de son mentor, au point d’apparaître, à 53 ans, comme son successeur désigné. Fin connaisseur de la maison et des rouages diplomatiques de son pays, il sait aussi à quel point son portefeuille relève du domaine présidentiel.
C’est donc sous la surveillance du chef de l’État, mais aussi « avec toute sa confiance », que le nouveau ministre djiboutien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, également porte-parole du gouvernement, ouvre une nouvelle page de la diplomatie de son pays.
Jeune Afrique: Comment succède-t-on à un monument de la diplomatie djiboutienne comme Mahamoud Ali Youssouf?
Abdoulkader Houssein Omar: Je suis du sérail et j’ai longtemps travaillé à ses côtés en tant que conseiller, sous-directeur, puis au sein des ambassades. J’ai beaucoup appris et, bien sûr, une certaine filiation professionnelle s’est créée depuis le jour où il m’a demandé de quitter le ministère de l’Éducation pour venir rejoindre ses équipes aux Affaires étrangères.
Je n’ai pas réfléchi très longtemps lorsque le président m’a honoré de sa confiance en me proposant de lui succéder. Je connais les dossiers et je sais qu’ils ne peuvent pas attendre. La machine ne doit pas s’arrêter.
Le fait que Mahamoud Ali Youssouf soit à la tête de la Commission de l’UA impacte-t-il la diplomatie djiboutienne?
Forcément, puisqu’un certain nombre de fonctionnaires djiboutiens ont rejoint le siège de l’UA, à Addis-Abeba. Notre ambassadeur Mohamed Idris Farah vient d’être nommé envoyé spécial de l’UA pour Madagascar [après la prise du pouvoir par le colonel Michaël Randrianirina, le 14 octobre]. Tout cela offre une plus grande visibilité au pays et renforce notre expertise diplomatique.
L’élection de Mahamoud Ali Youssouf à l’UA peut-elle être vue comme une reconnaissance de cette expertise?
Absolument. Derrière son président, Djibouti a toujours fait le choix de la paix. Nous travaillons pour que le pays reste stable dans une région mouvementée, avec une diplomatie de prévention, d’action et surtout de neutralité. Nous n’avons pas d’autre choix que de rester toujours vigilants et d’assurer la promotion du dialogue. Et s’il devait y avoir bataille, elle doit rester d’ordre juridique et dans le cadre du droit international.
C’est la feuille de route que l’on vous a confiée?
Nous sommes un carrefour entre le monde arabo-musulman et l’Afrique. Notre diplomatie doit donc rester équilibrée et mesurée en situation de crise.
Mieux vaut ne pas s’aventurer sur de nouvelles routes. Notre diplomatie active et proactive fonctionne. Nous savons comment nous comporter avec nos voisins. Nous sommes un carrefour de transit entre le monde arabo-musulman et l’Afrique. Notre diplomatie doit donc rester équilibrée et mesurée en situation de crise, avec l’objectif de toujours préserver notre intégrité territoriale, notre souveraineté et nos populations.
Est-ce que la présence des bases militaires étrangères constitue un outil diplomatique pour Djibouti?
C’est en effet un moyen de dissuasion pour un petit pays comme le nôtre, en même temps qu’un outil objectif de sécurité et de stabilité pour l’ensemble de la région.
À la suite de la reconduction de l’accord de défense (2025-2045) – publié au Journal officiel le 1er septembre 2025 –, où en sont les relations avec la France?
La France reste notre premier partenaire politique, économique, sécuritaire et culturel.
Nous avons renégocié cet accord pour satisfaire au mieux les deux parties, et la concrétisation de ce nouveau traité illustre parfaitement la confiance qui existe aujourd’hui entre les deux nations. La France reste notre premier partenaire politique, économique, sécuritaire et culturel, et nous ne cesserons jamais de l’interpeller pour que nos liens se renforcent encore. La France aussi doit faire des choix.
Que pensez-vous des rumeurs persistantes de « bruits de bottes » entre l’Éthiopie et l’Érythrée autour du port d’Assab?
Un risque de conflit est toujours inquiétant, à commencer par les déplacements de population provoqués. Nous plaidons évidemment pour que la paix puisse prévaloir, dans le respect du bon voisinage.
S’il y a nécessité pour l’Éthiopie de disposer d’un accès à la mer, cela doit se faire dans un esprit commercial et dans l’intérêt de tous. Personne n’a quoi que ce soit à gagner à ce qu’il y ait une guerre.
Quelle est la position de Djibouti sur le dossier, également brûlant, du grand barrage éthiopien de la Renaissance, inauguré le 9 septembre?
En tant que président de l’Igad [Autorité intergouvernementale pour le développement], Djibouti ne pouvait être absent de la cérémonie d’inauguration. La plupart des chefs d’État des pays membres de l’organisation [Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Kenya, Ouganda, Somalie, Soudan, Soudan du Sud] avaient fait le déplacement. L’UA a mis en place un cadre qui doit permettre aux deux pays concernés de négocier. Et nous encourageons bien sûr la poursuite de telles discussions.
Comment évoluent vos relations avec votre voisin éthiopien?
L’Éthiopie a un besoin vital de nos ports. C’est la meilleure offre qu’ils ont en main.
Les relations entre Djibouti et l’Éthiopie sont, pour les deux pays, d’une importance fondamentale, tant leurs économies sont interdépendantes. Nous vivons ensemble, dans le respect mutuel du droit de souveraineté absolue. Nos infrastructures ont été développées pour servir l’Éthiopie, qui a un besoin vital de nos ports, lesquels sont de loin les plus performants de la région. C’est la meilleure offre qu’ils ont en main.
Les dirigeants des deux pays se connaissent bien et ont beaucoup d’estime l’un pour l’autre. En proposant en début d’année le port de Tadjourah aux Éthiopiens, nous espérions apporter une solution à leur problème d’enclavement, mais cela ne s’est pas fait et ce n’est plus d’actualité puisque le port a été confié à un consortium saoudien.
Comment faut-il voir l’arrivée de ce dernier, alors qu’un contentieux portuaire oppose Djibouti au dubaïote DP World depuis plusieurs années?
Il n’existe aucun lien entre les deux affaires. Je rappelle que l’Arabie saoudite a toujours été un partenaire stratégique pour Djibouti. Les Saoudiens sont venus nous voir avec un projet de développement qui nous intéressait, avec des investissements importants sur le port de Tadjourah [Nord]. Nous allons là où sont nos intérêts.
Quant à DP World, nous avons en effet eu un problème commercial avec eux et nous avons fait valoir notre souveraineté sur les ports et le littoral du pays.
La souveraineté de nos ports et de notre littoral n’est pas négociable.
Le dernier avis donné par la Cour d’arbitrage international de Londres [en septembre] a ceci de très important qu’il oblige dorénavant les Émiratis à prendre conscience qu’il existe d’autres solutions que les tribunaux. Nous sommes toujours disposés à nous asseoir pour discuter, sachant que la souveraineté de nos ports et de notre littoral n’est pas négociable.
Cela étant dit, nous faisons la distinction entre les relations diplomatiques qui existent entre les deux pays et le différend avec DP World. Les Émirats arabes unis comptent toujours parmi les premiers partenaires commerciaux de Djibouti.
Djibouti est-il toujours fortement investi sur le dossier de résolution de la crise au Soudan?
Nous sommes toujours très impliqués. Et nous veillerons à ce que l’intégrité du Soudan soit préservée. C’est très triste de voir le pays dans cet état. Il faut que les ingérences étrangères cessent et que toutes les parties impliquées puissent se réunir autour d’une table pour enfin ouvrir les négociations, dont les premiers bénéficiaires seront les Soudanais eux-mêmes.
Source: JeuneAfrique
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