« En Afrique, les pragmatiques sont devenus inaudibles »

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« En Afrique, les pragmatiques sont devenus inaudibles »
« En Afrique, les pragmatiques sont devenus inaudibles »

Rahmane Idrissa

Africa-Press – Djibouti. Pour le chercheur Rahmane Idrissa, « il n’y a en réalité pas de rejet de la politique de la France, pour la bonne raison que la France n’a plus de politique africaine ».
La passion antifrançaise qui semble animer les foules à travers le Sahel central, de Bamako à Niamey en passant par Ouagadougou, a finalement attiré l’attention du monde. C’est qu’elle a apparemment des conséquences. Les gouvernements sont tombés l’un après l’autre comme des quilles, boutés pour ainsi dire hors du pré carré par la botte de militaires acclamés par des foules agitant la bannière impériale russe et déclamant des slogans antifrançais qui fleurent la libération nationale et la lutte contre le colonialisme. Comme si on était reparti comme en 1960, millésime des indépendances

Pour la vaste majorité du monde qui ne s’est éveillée à la question sahélienne que face à ce spectacle, il est évident que la France est en cause. On ne sait pas exactement ce qu’elle a fait, mais tant de fureur ne peut être sans objet. En ma qualité d’expert sahélien du Sahel, j’ai reçu quantité de sollicitations journalistiques visant à me sonder sur les torts spéciaux de la France, sans doute, suppose-t-on, remontant à une aventure coloniale qui a dû être – forcément – pire que celle d’autres métropoles.

Chacun a vaguement entendu parler du franc CFA, parfois de la Françafrique, toutes choses qui suscitent frissons et émois face à ce qu’on imagine être une malfaisance néocoloniale hors du commun. Tant et si bien que l’impression générale est que la France tourmente ses anciennes colonies, ce qui expliquerait le rejet viscéral dont elle est l’objet, bien qu’on puisse déplorer que cela se fasse au profit de Wagner. De ce point de vue, les hommes de feu Evgueni Prigojine sont ainsi le Scylla russe du Charybde français. Et beaucoup se sont d’abord imaginé que le récent putsch gabonais entrait dans la même série que ceux du Sahel : un putsch « wagnérien » et anticolonial.

Il est manifestement temps de se calmer un peu. En Afrique, il n’y a en réalité pas de rejet de la politique de la France, pour la bonne raison que la France n’a plus de politique africaine. La France a eu une seule politique africaine, celle qui fut mise en place par Charles de Gaulle en 1958 et qui visait à mettre les anciennes colonies subsahariennes au service de la « grandeur » de la France – c’est-à-dire d’une certaine mesure d’autonomie vis-à-vis des deux superpuissances, l’URSS et les Etats-Unis – en échange de mesures d’assistance généralement mises en œuvre par une officine dédiée, le ministère de la coopération.

De l’allégeance au partenariat Même le franc CFA était présenté comme une forme d’assistance, ce qui était inexact mais aurait pu être vrai sous certaines conditions. Et, naturellement, un pacte qui repose sur le principe d’allégeance et non sur celui du partenariat doit parfois être mis en œuvre à travers des moyens violents ou corruptifs : d’où les basses œuvres labellisées « Françafrique » de Jacques Foccart, le Monsieur Afrique de de Gaulle, et d’autres personnages moins connus, les interventions militaires à répétition.

Cette politique connut ses grandes heures sous de Gaulle et Pompidou, périclita dans les conditions plus inhospitalières (pour elle) des années 1980 – mondialisation ultralibérale, fin de la guerre froide – et fut liquidée au cours des années 1990, un peu à la sauvette. Certaines de ses pratiques subsistèrent, mais avec l’incohérence qui provient de l’absence d’un plan directeur – l’important étant que l’Afrique permettait à la France de continuer à s’imaginer grande puissance.

L’Afrique aussi a changé dans l’intervalle, et de manière tout aussi ambiguë. Son leadership politique a souvent préservé les habitus liés à la période du pacte, ce qui est particulièrement le cas de ceux – généralement en Afrique centrale – qui sont arrivés au pouvoir lorsqu’il était encore en vigueur (Paul Biya au Cameroun, Denis Sassou-Nguesso au Congo) ou qui l’ont reçu de leur père (Ali Bongo au Gabon, Faure Gnassingbé au Togo, Mahamat Déby au Tchad). Mais ces habitus sont modifiés par le contexte nouveau de mondialisation, de diversification des partenaires et de pratique politique plus ou moins démocratique à l’intérieur des pays, en particulier en Afrique de l’Ouest.

On s’est éloigné de l’allégeance pour se rapprocher du partenariat. Et, dans ce contexte, l’opinion publique africaine a pris de l’avance. Précisément parce que le partenariat tend à devenir la réalité des rapports entre la France et l’Afrique, les résidus de l’allégeance deviennent de véritables irritants pour elle, d’où par exemple le choc ressenti par le style quelque peu féodal du sommet de Pau où Emmanuel Macron avait convoqué les présidents sahéliens en janvier 2020. Comme le note Hugh Schofield, correspondant parisien de la BBC, dans une analyse pointue du sujet, il y a sans doute une loi psychologique qui veut que « la perception de la gravité d’un problème augmente proportionnellement à son amélioration manifeste ».

Les pragmatiques et les idéologues Mais, même ici il convient de nuancer. L’opinion publique africaine n’est pas un monolithe. Schématiquement, on peut la diviser en trois groupes. L’immense majorité est constituée, ici comme ailleurs, de ce que le penseur américain Walter Lippmann a appelé la « Bewildered Herd », les « masses ahuries », préoccupées surtout par leurs affaires personnelles et facilement déconcertées par les événements soudains ou choquants. Ces gens comptent sur les personnes plus informées pour les éclairer.

Or, en Afrique comme ailleurs, ces personnes plus informées se répartissent en deux groupes, les pragmatiques et les idéologues. En ce qui concerne la France, les premiers aspirent à un aggiornamento qui fasse du partenariat la réalité effective de ses rapports avec l’Afrique, tandis que les seconds prônent une rupture, en invoquant notamment les péchés historiques, la Françafrique et une prétendue essence maléfique de la France. Cette dernière catégorie est minoritaire, comme le sont d’habitude les radicaux et les extrémistes, mais dans les conditions qui sont apparues au Sahel du fait de la crise sécuritaire qui y perdure depuis plus de dix ans, sa voix a porté.

En temps de crise, les « masses ahuries » veulent des explications simples, voire simplistes, et celles des idéologues, qui désignent une cause unique et identifiable de tous les malheurs – la France – répondent à ce besoin. Les pragmatiques sont devenus inaudibles. Ils le sont d’autant plus que les juntes qui se sont emparées du pouvoir dans les trois pays en question – Mali, Burkina Faso, Niger – s’appuient sur les idéologues pour donner une assise populiste à leur pouvoir. D’où l’organisation de manifestations antifrançaises qui n’ont rien de spontané, même si elles exploitent savamment les émotions implantées dans l’esprit des masses par les idéologues – parfois aidés d’officines russes – à travers les réseaux sociaux.

Ces turbulences n’agitent pas « l’Afrique », mais les pays confrontés à la crise sécuritaire. Les idéologues du Sahel ont, par exemple, été décontenancés par le fait que le putsch gabonais ne s’inscrit pas dans la révolution anti-Françafrique qu’ils imaginent en œuvre dans leurs pays. Au vrai, même le putsch guinéen, survenu à proximité de leurs territoires, ne s’y inscrit pas : les manifestations antifrançaises, les bannières russes sont restées remarquablement absentes à Conakry. Les mêmes idéologues existent dans ce pays, et, en fait, à travers toute l’Afrique (y compris non-francophone), mais leur voix porte moins dans des conditions plus paisibles et plus favorables aux pragmatiques.

Il est certain que la France renforcerait la position de ces derniers en adoptant de façon cohérente une attitude partenariale en Afrique francophone. Mais ne faisons pas d’erreur de diagnostic : ce qui est en cause en ce moment, ce n’est pas tant sa politique que la détresse et la désorientation où la crise sécuritaire persistante a jeté les populations du Sahel central, et qui s’expriment, en partie, à travers une sorte de rejet rituel de la France.

Et le défi véritable est de savoir comment aider ces populations à se tirer de l’ornière où, en se débattant, elles se sont empêtrées elles-mêmes.

Source: Le Monde.fr

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