Les dirigeants africains ont-ils perdu le sens de l’État ?

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Les dirigeants africains ont-ils perdu le sens de l’État ?
Les dirigeants africains ont-ils perdu le sens de l’État ?

Georges Dougueli

Africa-Press – Djibouti. Les dirigeants actuels ont tendance à considérer les grandes figures d’antan comme de « doux rêveurs » à ne surtout pas imiter. Alors, pour réussir en politique, faut-il placer ses intérêts personnels avant ceux de l’État ?

Encore une révolution pour rien. Pauvres Soudanais ! Ils éprouvent le goût amer de la désillusion qu’ont connu avant eux d’autres peuples africains. Le scénario se répète : à chaque fois qu’un régime autoritaire est renversé, que les entraves à la liberté tombent, la période qui suit voit surgir des monstres avides de pouvoir qui s’empressent de remettre en cause tous les droits que la rue croyait avoir conquis.

Voilà les Soudanais pris en étau entre deux chefs de guerre rivaux soutenus, l’un comme l’autre, par des alliés sulfureux : les islamistes pour Abdel Fattah al-Burhane, et le groupe Wagner, l’organisation criminelle à la solde du Kremlin, pour Mohammed Hamdane Dagalo. Les deux généraux se font la guerre sans autre projet que la prise de contrôle du pouvoir central, qu’ils veulent exercer non pas comme un sacerdoce au service de leurs compatriotes, mais par fascination pour la puissance et les avantages qu’il procure. Les idéologies sont mortes. Les vrais hommes d’État aussi, ceux qui avaient la capacité de s’élever au-dessus des intérêts partisans ou régionalistes pour rechercher le bien commun ; ceux qui ont combattu l’arbitraire de la colonisation et ses avatars d’après les indépendances ou, plus récemment, ceux qui ont vaincu le régime raciste d’apartheid en Afrique du Sud.

Grands manœuvriers et fins tacticiens

À leur place, les générations de gouvernants actuellement aux affaires sont dominées par de grands manœuvriers, de fins tacticiens dont le principal talent est de conquérir des parcelles de pouvoir et de se battre pour les conserver à tout prix. Dans la plupart des pays du continent, les francophones surtout, la vie politique nationale se réduit à une succession de luttes ouvertes ou feutrées, frontales ou par embuscade autour d’un seul centre d’intérêt : le contrôle des ressources et leur captation à travers la patrimonialisation de l’État.

Dès lors, la chronique politique devient un feuilleton qui recense les foyers de contestations de résultats électoraux, qui fait le récit de projets de successions dynastiques et relate les péripéties d’interminables règnes monarchiques déguisés en mandats présidentiels. Ici, on tente de faire sauter la limitation du nombre de mandats pour instaurer des présidences à vie. Ailleurs, on prépare la perpétuation d’une seule et même famille au pouvoir. L’homo politicus de l’époque en cours est obnubilé par un seul destin : le sien.

Ne soyons pas injustes : le comité Nobel a eu raison de distinguer l’Éthiopien Abiy Ahmed. Certes, son image restera entachée par les excès de la guerre civile ethno-régionale qui oppose le gouvernement fédéral éthiopien au Front de libération du peuple du Tigré (FLPT) et au Front de libération oromo (ALO). Il n’empêche, l’histoire retiendra aussi d’Abiy Ahmed qu’il fut l’initiateur courageux d’un vaste programme de réformes, dont la libération de dissidents, d’une ouverture de l’espace démocratique ainsi que du retour à la paix avec l’Érythrée voisine. En clair, qu’il fut un dirigeant dont la conscience aigüe des responsabilités n’est pas partagée par nombre de ses homologues du continent.

Du caractère, une vision

Car la plupart ont abdiqué le combat pour les libertés qu’ont porté les immortels tels que Mohammed V, Nelson Mandela, Thomas Sankara, Patrice Lumumba. Ces hommes d’État avaient du caractère et une vision. Ils savaient dire non, parfois au péril de leur vie. Ces hommes d’État ne mentaient pas et ne faisaient pas de fausses promesses. Chez eux, avoir le sens de l’État, c’était veiller à ne pas confondre intérêt général et intérêt personnel.

Pour certains gouvernants actuels, avoir le sens de l’État c’est tirer sur des manifestants. C’est ne jamais exprimer une émotion face à la souffrance, pour ne pas faire preuve de « faiblesse ». C’est faire juger ses opposants sous l’incrimination fallacieuse de « terrorisme ». Le goût du sacrifice est passé de mode. L’époque est au pragmatisme et au populisme. Cela dit, peut-être sommes-nous sévères à l’encontre de nos contemporains. Dans ce cas, l’Histoire se chargera de leur rendre justice. Ne dit-on pas que le jugement sur un homme d’État se fait après sa mort ?

La Source: JeuneAfrique.com

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