Nafissatou Dia Diouf : « Écrire l’Afrique, un acte de subversion ? »

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Nafissatou Dia Diouf : « Écrire l’Afrique, un acte de subversion ? »
Nafissatou Dia Diouf : « Écrire l’Afrique, un acte de subversion ? »

Africa-Press – Djibouti. L’oralité a été le mode de transmission par essence pour la plupart des civilisations africaines, à travers les récits, contes et légendes à vocation mémorielle autant que pédagogique. Cette mémoire qui a traversé les millénaires a cependant été fragilisée par les colonisations et l’imposition de langues et de formes de récit étrangers.

À l’exception de quelques civilisations dont les élites maniaient l’écrit (Égypte, Éthiopie….), la production de savoirs empruntait des textualités alternatives, et ce, sur une pluralité de matériaux. Cette transmission a été fragilisée par fait colonial, islamique et européen, qui ont introduit une hiérarchisation, une relégation de l’oralité et parfois un bannissement de l’usage des langues vernaculaires au profit de la langue du dominant créant une véritable dichotomie entre moralité et culture de l’écrit et un rapport asymétrique entre l’un et l’autre

Avec l’arrivée des premiers lettrés dans la langue du colonisateur, on assiste à une volonté par les écrivains de captation de cette culture évanescente par la retranscription du patrimoine immatériel fragilisé. On peut citer les travaux de Djibril T. Niane avec Soundjata ou l’épopée mandingue, Birago Diop avec Les Contes d’Amadou Koumba, ou encore Amadou Hampâté Ba dans toute son œuvre.

Aujourd’hui, et c’est à regretter, ce patrimoine immatériel non sauvegardé disparaît, malgré les tentatives de l’Unesco, louables mais incomplètes par essence et qui tendent même à « garder sous cloche » cette production culturelle immatérielle, figeant son évolution dans le temps.

Les premières publications d’écrivains africains dans un XXe siècle pré et post-indépendances ont permis aux lettrés (dans la langue du colonisateur) de, pour ainsi dire, « retourner l’arme contre l’agresseur » par le biais de ce « butin de guerre », selon la formule célèbre de Kateb Yacine. C’est à la fois un acte créateur et libérateur. Sans surprise, les thématiques tournent autour de la dénonciation du colonialisme et ses conséquences économiques, sociales mais aussi psychiques sur les Africains, la dénonciation de la déstructuration des sociétés africaines traditionnelles.

On peut citer le cultissime Tout s’effondre de Chinua Achebe (1958) qui fustige les effets de la colonisation, le bouleversement des communautés et la montée de l’individualisme, sans tomber dans la nostalgie et sans rejet du progrès. Le non moins culte L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane quant à lui met en scène le jeune Samba Diallo, pour qui le choc culturel et la tentative d’acculturation seront fatals, signe de l’impossible réconciliation des deux mondes.

Après l’euphorie des indépendances viennent rapidement, dès les années 1970, la désillusion et les espoirs déçus : régimes dictatoriaux, injustices, iniquités sociales, guerres sont les thématiques phares de la période post-indépendance. On se souvient d’Allah n’est pas obligé, (prix Renaudot 2000) avec au passage une réappropriation de la langue, assez originale pour l’époque (on a parlé de malinkisation). Ce fut également tout le propos d’Ousmane Sembène dans sa bibliographie et sa filmographie.

Les écrivains africains se rendent ainsi coupables d’une double transgression : l’acte d’écrire mais aussi le récit de soi, par une toute nouvelle réflexivité du regard. L’Afrique n’est plus racontée, esthétisée, fantasmée à travers les récits de voyages d’Occidentaux mais ose se dire elle-même et se réapproprier ses imaginaires.

Un des premiers écrivains à avoir articulé une pensée décoloniale est le Kenyan Ngugi Wa Thiong’o, dans Le blé jaillira en 1967, mais surtout dans Decolonising the Mind, en 1986, un texte fondateur dans lequel il dénonce l’usage de la langue du colonisateur par les écrivains africains. Lui-même fera le choix militant, à un stade de sa carrière et de sa notoriété, de n’écrire plus qu’en kikuyu.

Ceci fait écho à la dénonciation de ce que l’écrivain-philosophe congolais Valentin Y. Mudimbé a appelé la « bibliothèque coloniale », un corpus de textes sur l’Afrique écrits par des Occidentaux et qui a servi à la production des savoirs pour nombre d’Africains eux-mêmes…

Dans cette génération, on ne peut ignorer la littérature féminine, et notamment le roman épistolaire de Mariama Bâ, Une si longue lettre, traduit en 25 langues, un roman engagé dans lequel la narratrice, Ramatoulaye, s’épanche avec pudeur mais amertume sur le statut des femmes dans une société encore trop conservatrice, hésitant entre modernité et tradition.

Écrire l’Afrique passe par ses diasporas, des première ou deuxième générations, qui vivent les problématiques d’intégration (ou plus violent, de tentative d’assimilation) de minorité visibles, mais qui vivent aussi le fantasme d’une Afrique à la fois proche et lointaine. Une distance parfois douloureuse qui leur permet un regard distancié, amusé ou sans complaisance sur le continent. Alain Mabanckou dans Bleu blanc rouge fut un des premiers à revenir sur cette expérience diasporique, mais pas uniquement. Avec des thématiques intrinsèquement locales, l’auteur plonge le lecteur occidental dans une contemporanéité africaine comme dans Verre cassé ou Petit piment.

On retrouve également ces tensions culturelles liées à l’expérience diasporique dans la littérature d’écrivaines comme Ken Bugul ou Fatou Diome dans La Préférence nationale, Le Ventre de l’Atlantique ou ses essais Marianne porte plainte et Marianne face aux faussaires. On ne peut pas ne pas citer Léonora Miano, et notamment La Saison de l’ombre (prix Renaudot 2013) qui, dans ce roman puissant, revient sur la traite négrière et dans lequel se mêlent mystique et croyances.

Enfin, Chimamanda Ngozie Adichie, une des écrivaines les plus marquantes de sa génération malgré son jeune âge (classée en 2017 comme une des personnalités les plus influentes au monde), remarquée depuis son premier roman et consacrée par Americanah qui parle de déracinement culturel et des problématiques de racisme, y compris dans la communauté noire envers les non Africain-Américain. Elle élève sa voix, également pour l’affirmation de soi en tant que femme, notamment dans son petit essai, Nous sommes tous des féministes.

Aujourd’hui, les écrivains contemporains africains ont conscience de vivre dans un monde non plus polarisé par l’Occident, mais dans un monde multipolaire où ils peuvent articuler une pensée critique et décomplexée.

Ces auteurs jettent sur le monde un regard décentré, qui s’affranchit de la dichotomie Nord-Sud en investissant leurs thématiques propres. En ceci, ils se défont de l’assignation de l’écriture sur des thématiques et des régions imposées et attendues. L’écrivain africain ne sent plus l’injonction tacite d’écrire sur l’Afrique, sur les conditions politico-socio-économiques de son pays d’origine, ou autre sujet attendu, ce qui tendrait à conforter l’imaginaire des Occidentaux qui le lisent. Il écrit à partir d’où il est, sur le continent ou ailleurs. L’écrivain africain contemporain milite pour un universel vraiment universel, comme plaide Souleymane Bachir Diagne reprenant Immanuel Wallerstein, le concepteur du Système-monde.

À ce jour, cinq prix Nobel de littérature ont été décernés à des auteurs africains : les Sud-Africains Nadine Gordimer et J. M. Coetzee, l’Égyptien Naguib Mahfouz, le Nigérian Wole Soyinka et plus récemment le Zanzibari Abdoulrazah Gurnah en 2021.

2021 justement a été une année exceptionnelle avec une moisson de grands prix : aux côtés de Gurnah, Mohamed Mbougar Sarr avec La Plus Secrète Mémoire des hommes (co-édition Philippe Rey et Jimsaan) prix Goncourt, le Sud-Africain Damon Galgut a été récompensé du Booker Prize, le Sénégalais David Diop du Booker Prize international, Boubacar Boris Diop du prix Neustadt et la Mozambicaine Paulina Chiziane du prix Camoes, entre autres.

Ceci illustre, si besoin en était, la reconnaissance d’une littérature africaine contemporaine, historiquement sous-représentée, mais qui s’impose désormais sur la scène littéraire internationale.

* Autrice reconnue de plusieurs romans et nouvelles, Nafissatou Dia Diouf a reçu de nombreuses distinctions dont le Prix du jeune écrivain francophone en 1999, le Prix Francomania au Canada, toujours en 1999, le Prix de la Fondation Senghor pour la nouvelle et la poésie au Sénégal en 2000 sans compter la Mention spéciale du jury dans la catégorie littérature pour les Ve Jeux de la Francophonie à Niamey (Niger) en 2005.

Les Ateliers de Saint-Louis en quelques mots

Créés sur les bords du fleuve Sénégal par Amadou Diaw, mécène culturel, créateur entre autres de la première école de commerce privée du Sénégal et du musée de la photographie de l’ex-capitale du Sénégal, les Ateliers de Saint-Louis se veulent un espace et un moment offerts à des personnes d’horizons divers « pour parler la même langue de l’humanité, pour penser le présent et imaginer des manières d’habiter le monde de demain en le rendant plus fécond, plus agréable et plus sûr », pour reprendre les mots même de son fondateur. En octobre dernier, ils se sont tenus en Normandie, à Juvigny-le-Tertre où les idéations sur l’Afrique ont pu s’exprimer.

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