Africa-Press – Gabon. Dans un dossier foncier qui oppose, depuis 2022, la multinationale Olam Gabon SA à des occupants de la zone d’Angondjé, la société poursuit l’exécution d’une décision de justice contestée, alors même qu’une expertise contradictoire ordonnée par le tribunal est en cours. Entre confusion cadastrale, suspension ignorée et accusations de « passage en force », ce litige met en lumière les fragilités persistantes du système foncier gabonais.
Le quartier Angondjé, dans la commune d’Akanda, est à nouveau le théâtre d’un bras de fer foncier d’une rare intensité. D’un côté, 218 employés d’Olam Gabon SA revendiquent la propriété des parcelles n°115 et 116 (section YQ1), acquises auprès de la Société Nationale Immobilière (SNI). De l’autre, des citoyens gabonais, dont Lucien Poungui, soutiennent, preuves cadastrales à l’appui, que leurs investissements se situent sur la section voisine: la YT5.
Alors que les procédures judiciaires s’enchaînent, Olam Gabon SA est accusée par ces riverains de procéder à des déguerpissements musclés et à l’obstruction de domiciles. Entre documents cadastraux contradictoires et procédures de référé « d’heure à heure », le droit de propriété semble ici se heurter à une forme de loi du plus fort, aux contours juridiques flous.
Le nœud gordien: YQ1 contre YT5
Au cœur du différend réside une confusion persistante sur les limites parcellaires. Un procès-verbal d’expertise cadastrale, daté du 8 juillet 2024, établit que «les deux sections YQ1 et YT5 sont toujours juxtaposées et séparées par une voie projetée de 30 mètres de largeur, constituant un domaine public de l’État non susceptible d’appropriation privée». L’Agence Nationale de l’Urbanisme (ANUTTC) aurait également confirmé cette séparation physique.
«Nos investissements sont dans la section YT5. L’expertise a clairement clarifié que ces deux sections sont séparées. Il y a un vide juridique dans le litige exhibé par Olam», martèle Lucien Poungui. Pourtant, le 21 janvier 2026, les bulldozers sont entrés en action sous protection de la force publique.
Une exécution judiciaire controversée
Le 27 juin 2025, le Tribunal de Première Instance de Libreville ordonnait l’expulsion de neuf personnes de la parcelle n°23521 (assimilée à la section YQ1). Problème: Lucien Poungui n’a jamais été convoqué à cette audience. «Nous n’avons pas eu un procès équitable. D’après eux, ils n’avaient pas pu nous identifier sur le terrain», explique-t-il, dénonçant une violation flagrante du principe du contradictoire.
Face à cette zone d’ombre, le Procureur de la République a suspendu l’exécution de l’ordonnance le 12 septembre 2025. Dans la foulée, le 12 décembre, le juge des référés ordonnait une expertise contradictoire pour «déterminer si les parcelles de Poungui Ruch Duphy et autres se trouvent dans les limites de celle d’Olam».
Malgré ces garde-fous, Olam aurait maintenu ses opérations. La requête en référé déposée le 20 janvier 2026 indique qu’entre décembre 2025 et janvier 2026, la société a procédé à la construction d’une barrière empêchant l’accès direct au domicile du requérant, au mépris de la suspension du Procureur.
Ce 21 janvier 2026 a marqué une nouvelle étape dans l’escalade. «Cette fois, ils sont revenus avec la force publique pour continuer les destructions», décrit Lucien Poungui, qui dénonce une entreprise agissant «dans une logique de force». En riposte, les occupants ont saisi le juge des référés en urgence, réclamant la remise en état des lieux et la réouverture des accès sous une astreinte record d’un milliard de FCFA par heure de retard.
Olam invoque le droit social et la légalité
De son côté, Olam Gabon SA affiche une sérénité inébranlable. Dans un communiqué publié le même 21 janvier 2026, l’entreprise se félicite d’une «évolution significative» et d’une «reprise progressive des parcelles par les bénéficiaires légaux». L’argument se veut social: concrétiser un projet de logements pour 218 familles gabonaises.
La multinationale réaffirme que ces terres ont été «acquises légalement auprès de la SNI» et rappelle «le rôle central de la justice dans le règlement des litiges». Elle évoque également une démarche de concertation avec les occupants dont les constructions étaient déjà achevées en octobre 2025.
Cette bataille de sections dépasse le simple conflit de voisinage. Elle interroge la fiabilité des titres délivrés par l’administration et la capacité de l’État à protéger le citoyen face aux géants industriels. Si le projet social d’Olam est légitime, la méthode employée contestée pour violation de suspension de procédure fragilise l’image d’une résolution «apaisée». Le juge des référés devra désormais trancher. En attendant, sur le terrain la tension reste vive entre le rêve de propriété des employés d’Olam et le droit au domicile des occupants de la section YT5.





