Gabon Infini: Miroirs aux Alouettes

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Gabon Infini: Miroirs aux Alouettes
Gabon Infini: Miroirs aux Alouettes

Africa-Press – Gabon. Porté par The Nature Conservancy (TNC), ce programme vise à classer, d’ici à 2030, 30 % des terres, 30 % des espaces marins et 30 % des eaux continentales sous régime de protection. Ni la nature du montage financier ni l’opacité entourant ce programme n’incitent à l’optimisme.

Depuis des années, le constat revient, lancinant: sous couvert de lutte contre les changements climatiques ou de protection de la biodiversité, certains Etats pourraient perdre la souveraineté effective sur des portions de leurs territoires. A coups d’instruments financiers complexes, d’accords rédigés dans un jargon à elles et de recours à des institutions internationales, des organisations non gouvernementales leur imposent des options, sans débat national. Présenté le 27 mars, le programme Gabon infini semble s’inscrire dans cette logique. Son objectif affiché est clair: classer, d’ici à 2030, 30 % des terres, 30 % des espaces marins et 30 % des eaux continentales sous régime de protection. En apparence, une louable ambition écologique. En réalité, une transformation du rapport du pays à son espace.

Instrument ad hoc

Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), une aire protégée est «un espace géographique (…) géré (…) afin d’assurer (…) la conservation de la nature, ainsi que les services écosystémiques et les valeurs culturelles qui lui sont associées.» Peu importent le statut et le mode de gestion, la préservation de la nature demeure la motivation première. Pour garantir la connectivité écologique, des activités peuvent être menées au-delà des limites officielles, c’est-à-dire dans les zones tampons et zones périphériques. De ce fait, la portion couverte par Gabon infini pourrait aller au-delà des 30% annoncés. Quelle sera l’emprise réelle de ce programme? Les populations locales conserveront-elles leurs droits légitimes? Dans l’attente des études et autres documents de classement, nul ne peut le dire. Le pays pourra-t-il engager des projets structurants sans susciter le tollé? Malgré les assurances officielles, on ne peut l’affirmer.

Pourtant, le porte-parole de la présidence de la République s’est montré enthousiaste, évoquant la volonté de «conjuguer souveraineté nationale, responsabilité environnementale et développement durable dans l’intérêt des générations présentes et futures». Ne lui en déplaise, ni le poids et les identités des parties prenantes ni la nature du montage financier ni l’opacité entourant ce programme n’incitent à l’optimisme. D’où proviennent les 200 millions de dollars US annoncés? Quel lien avec les obligations bleues émises en 2023 avec le soutien de The Nature Conservancy (TNC) et de Bank of America? Pourquoi la banque américaine n’est-elle plus mentionnée? Les 121 milliards XAF du Bezos Earth Fund (Bef) constituent-ils toujours une «rémunération pour les services écosystémiques», comme l’annonçait jadis Bloomberg? Si cet accord constitue une «étape décisive» vers la «souveraineté écologique», pourquoi recourir à un instrument ad hoc? Pourquoi ne pas avoir contourné les lois nationales?

Colonialisme vert

Même s’ils sont tous inopérants, la législation nationale prévoit des mécanismes de financement des politiques environnementales: la loi 16/01 annonce la création d’un fonds de «financement des opérations d’aménagement durable des forêts, des programmes de reboisement, de la promotion, de l’industrialisation de la filière bois, de la conservation et de la protection de la forêt et de ses produits» ; la loi 003/2007 permet la mise en place de contrats de fiducie au bénéfice des parcs nationaux ; la loi 2/2014 mentionne un fonds de développement durable censé garantir «l’homogénéité des pratiques (…) sur l’ensemble du territoire national» ; la loi n° 7/2014 parle d’un fonds de sauvegarde de l’environnement destiné notamment à l’«appui aux collectivités locales» et à «la mise en œuvre des conventions internationales». Travaillant au Gabon depuis de nombreuses années, TNC et le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) ne peuvent ignorer ces dispositions. Pourquoi ne les ont-ils pas convoquées? Comment et pourquoi le gouvernement ne les a-t-il pas rappelées et mises sur la table?

Le document de projet de Gabon infini doit être rendu public et mis en débat. Son contenu doit être soumis à l’analyse des ONG nationales, mais aussi des collectivités locales, reconnues comme le «cadre institutionnel privilégié de participation des populations à la vie de la nation». Au fond, l’enjeu dépasse la question écologique: il se rapporte à la capacité du Gabon à définir lui-même sa trajectoire, à faire respecter ses lois et à mobiliser son expertise. S’il ne veut pas céder aux miroirs aux alouettes et garder la maitrise de ses ressources, le pays doit clarifier sa stratégie et s’y tenir. Il doit apprendre à négocier en s’appuyant sur son droit interne et ses experts. A défaut, l’issue est connue: colonialisme vert. Dans une telle perspective, les conséquences pourraient être durables et préjudiciables. Pour l’Etat, comme pour les communautés locales.

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