Africa-Press – Gabon. En marge de la clôture de la Semaine rétrospective du cinéma gabonais, organisée du 16 au 21 février 2025 à Libreville par l’Institut français du Gabon, qui a notamment remis à l’écran «Les couilles de l’éléphant» et «Le singe fou», Gabonreview a rencontré Henri Joseph Koumba Bididi, figure tutélaire du 7e art national. Cinéaste, scénariste et homme de télévision, il pose un regard lucide et sans complaisance sur un cinéma aux promesses indéniables mais aux fragilités persistantes, esquissant les contours d’un secteur encore en quête de structuration.
Gabonreview:Vous êtes considéré comme une figure majeure du cinéma gabonais. Quel regard critique portez-vous sur la nouvelle vague de réalisateurs et les esthétiques émergentes?
Henri Joseph Koumba Bididi : D’abord, soyons précis. De par mon parcours, de la télévision au cinéma, je fais une différence nette entre production cinématographique et production télévisuelle. Des séries ou des téléfilms ne s’inscrivent pas dans le patrimoine cinématographique, c’est une question de format et d’exploitation commerciale originelle. La confusion, d’ailleurs savamment entretenue, voudrait que tout produit audiovisuel soit cinématographique dès lors qu’il peut être projeté sur un grand écran. Il n’en demeure pas moins qu’écrire pour la télévision est une chose, écrire pour le cinéma en est une autre.
Cela dit, soyons réalistes: dans la zone francophone, la nouvelle vague de réalisateurs est portée en majorité par la production télévisuelle, soutenue notamment par Canal +. Par ailleurs, grâce à des mécanismes de financement internationaux et à un relatif soutien des institutions locales, des films se font. Il existe également une production audiovisuelle totalement endogène, underground, qui se développe sans s’embarrasser de codes ni de formats et qui a son public. La différence entre ces deux approches, c’est que la soumission à des ateliers d’écriture puis à des commissions de financement induit une compétitivité qui fait émerger des projets plus structurés et plus matures.
Tout cela pour dire qu’il existe un terrain propice à une possible industrialisation de notre cinéma et de notre paysage audiovisuel. Il suffit de se fixer des objectifs définis dans le temps, de consentir des moyens conséquents, avec une réglementation et une stratégie adaptées. Ce sont les Coppola et Spielberg des années 60 qui ont forgé le cinéma et le rêve américains et ils ont commencé par la télévision.
Assiste-t-on à une véritable rupture générationnelle ou à une continuité dans les thématiques et les ambitions?
H.J.K.B.: La rétrospective à laquelle nous venons d’assister nous a offert un cheminement des thématiques qui traversent notre cinéma depuis ses balbutiements. «Les tam-tams se sont tus» de Philippe Mory (1971) et «Identité» de Pierre Marie Dong (1972) nous plongent, au-delà de l’influence de la Négritude, dans la question existentielle qui nous poursuit jusqu’ici: que sommes-nous capables de conserver de nos atavismes et de nos valeurs face à la mutation qu’impose l’Occident et sa société de consommation?
«Obali» et «Ayouma», coréalisés par Pierre Marie Dong et Charles Mensah, s’imposent comme une réponse directe à cette interrogation fondamentale, en confrontant les défis de la vie moderne au respect des usages coutumiers qui ont fait la grandeur de nos cultures. De la résilience qui en sort se dessine la naissance d’un nouveau monde. Plus tard, «Le singe fou» que j’ai réalisé en 1985 et «Raphia» de Dread Pol Mouketa (1986) portent le regard sur l’homme dans la société moderne, ce que confirmeront «L’auberge du salut» dans les années 90, puis «Dolè» d’Imunga Ivanga. Dans les productions endogènes, il faut également citer André Ottong, Patrick Bouemé ou encore Melchy Obiang.
C’est pourquoi je ne parlerai pas de rupture générationnelle. Il y a plutôt une réalité économique qui, tant que nous n’amorçons pas une réelle industrialisation, contraint à produire selon les attentes des instances de financement disponibles. C’est aussi, en cela, une capacité d’adaptation pour exister.
Vos films continuent de résonner avec l’actualité sociale et politique. Comment expliquez-vous cette intemporalité?
H.J.K.B: Je vous mentirais si je disais que je le sais précisément. Ce qui me frappe souvent dans les films qui traversent le temps, c’est la qualité du récit, son traitement cinématographique et sa pertinence. La réalité n’étant pas la vérité, nous vivons dans un monde où, si nous n’avons pas une base de valeurs inviolables, tout se vaut. C’est sur cette base-là que je m’engage dans tout ce que j’entreprends librement.
Je fais un cinéma d’éveil. J’aime travailler sur des sujets très sérieux en les désacralisant, de telle sorte qu’ils soient accessibles au plus grand nombre. Lisez ou relisez Molière, c’est l’une de mes références. Corriger les mœurs en riant, c’est bien mieux que de verser dans l’intégrisme.
Le cinéma gabonais souffre-t-il réellement d’un déficit de visibilité internationale?
H.J.K.B.: Je ne formulerais pas les choses ainsi. Le Fespaco, les Journées de Carthage ou Cannes restent des références, mais ce ne sont plus les seuls espaces. De nouveaux pôles d’échanges interculturels existent, où le Gabon a récemment été honoré à travers des films de Melchy Obiang. David Mboussou vient, lui, de présenter son long-métrage «Afrotopia» en Inde. Des noms comme Samantha Biffot, Jérémie Tchoua, Nadine Otsobogo, Nelly Obono, Nathalie Pontalier, Matamba Kombila, ou encore les comédiens Jean-Claude Mpaka et Serge Abessolo, actuel DG de l’IGIS, parlent bien au-delà du Gabon et même du continent.
Je pense que quand nous y croirons vraiment et quand nous mettrons en route un vrai programme d’industrialisation du secteur, les choses iront vite.
S’agit-il d’un déficit de transmission, de financement, de formation, de diffusion ou d’un manque de politique publique cohérente?
H.J.K.B.: Tous ces problèmes sont liés. Est maître des lieux celui qui les organise et je précise bien: celui qui veut les organiser. Tout doit commencer par la régulation.
En 2015, une première tentative avait été engagée par Madame Mekamne Edzidzie épouse Taty, alors ministre du secteur, avec la promulgation d’un nouveau Code de la Communication comportant deux lois distinctes: l’une pour la presse écrite et numérique, l’autre pour l’audiovisuel et le cinéma. Ce code a été rapidement enterré pour, officiellement, endiguer une «permissivité» qui ne concernait que des questions d’édition et de publication, nous ramenant à une loi fourre-tout qui est malheureusement la base de travail de l’actuel garant qu’est la HAC.
Il serait temps d’y revenir et de le réexaminer de plus près, car de là découlerait toute l’organisation et la réglementation nécessaires pour amorcer une industrialisation viable de l’audiovisuel et du cinéma au Gabon. Il est incompréhensible que le sort du paysage audiovisuel et cinématographique soit assujetti à un débat sciemment politisé pour le contrôle de l’information sur notre territoire. Si cela doit passer par l’érection de l’actuel IGIS en régulateur spécifique de l’audiovisuel et du cinéma, et nous renvoie à de nouvelles études pour la réorganisation rationnelle du secteur, que cela soit.





