Africa-Press – Gabon. Au lieu de réclamer la manifestation de la vérité, les défenseurs autoproclamés du pouvoir disent en creux une chose glaçante: rudement dénoncées hier par leurs soins, certaines pratiques seraient aujourd’hui tolérées.
Même aux heures les plus sombres de notre histoire, quand les libertés étaient bridées ou confisquées, la torture n’a jamais été un thème banal. Même sous le parti unique, quand la dissidence était assimilée à la sédition, cette pratique était jugée contraire à la morale. Quand elle était évoquée, c’était à voix basse, dans des cercles fermés. C’est dire la gravité de l’heure. C’est aussi dire si l’atmosphère devient lourde. Depuis la sortie médiatique de Sylvia Bongo, affirmant avoir subi des sévices durant sa détention, le débat public connait une inquiétante dérive. À coups de raccourcis intellectuels ou de témoignages, certains tentent de relativiser l’inacceptable. Comme si la question n’était plus de savoir si ces accusations sont fondées ou non, ils renvoient l’ancienne première dame aux errements du passé. Comme s’il fallait établir une hiérarchie dans la souffrance, ils s’emploient à minimiser son propos. Un tel glissement n’est pas anodin. Il en dit long sur le climat politique.
Un piège politique
Dans certains cercles, une rhétorique d’un autre âge est curieusement de saison. Au lieu de réclamer la manifestation de la vérité, certains préfèrent revenir sur les détentions controversées ou les traitements naguère infligés à Brice Laccruche Alihanga et Bertrand Zibi Abeghe. Comme si une injustice pouvait en effacer une autre. Comme si la souffrance des uns pouvait servir d’alibi à celle des autres. Prétendument défensive, cette stratégie est en réalité un piège politique. En minimisant les accusations portées par l’épouse d’Ali Bongo, les défenseurs autoproclamés du pouvoir produisent exactement l’inverse de l’effet recherché. En établissant des parallèles hasardeux, ils défendent une thèse insupportable: au Gabon, la torture serait, selon eux, une pratique connue, admise, presque normale. Implicitement, ils installent cette idée dans l’opinion. Ce faisant, ils enferment le pouvoir dans une contradiction dangereuse.
Officiellement dénommé «coup de libération», le putsch du 30 août 2023 n’avait pas pour objectif un simple changement à la tête de l’État. Il se voulait une rupture avec le passé, avec les pratiques décriées du régime déchue. Tel était, du moins, le serment fondateur du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI). C’était aussi l’engagement solennel de Brice Clotaire Oligui Nguéma. Or, cette promesse est aujourd’hui contredite, battue en brèche par des zélateurs en mal d’inspiration. En justifiant l’injustifiable, ils disent en creux une chose glaçante: rudement dénoncées hier par leurs soins, certaines pratiques seraient aujourd’hui tolérées. Autrement dit, la rupture se réduit aux apparences. Elle se limite au changement d’acteurs et de visages. Pas de principes ni de méthodes. Ce discours ne discrédite pas seulement la parole publique. Il porte aussi atteinte à l’autorité du président de la République. À terme, il risque de nuire au pays tout entier. Au grand bonheur de… Sylvia Bongo.
Une logique dangereuse
Pourtant, le Gabon est signataire de plusieurs instruments internationaux prohibant la torture, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques. En son article 7, ce texte dispose: «Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants.» Loin d’être une formule creuse, cet engagement emporte des droits et devoirs. Peu importent les noms des victimes, leur passé, leurs idées ou leur statut social, on ne peut s’accommoder d’actes attentatoires à la dignité humaine. Surtout, dans un contexte où d’autres signaux préoccupants apparaissent. Et pour cause: les libertés publiques ne sont pas des variables d’ajustement. Même si la tentation de les restreindre sous prétexte d’ordre public n’est jamais loin, elles constituent le socle de la bonne gouvernance.
Dans un pays où les frustrations demeurent fortes, la question de l’État de droit ne peut être reléguée au second plan. Les droits civils et politiques ne sont pas une coquetterie. Ils protègent les droit économiques et sociaux. Ils garantissent la dignité pour tous. D’où les craintes suscitées par la rhétorique à la mode. Si les injustices d’hier servent à justifier celles d’aujourd’hui, on glisse droit vers une logique dangereuse: la concurrence entre victimes. Or, une injustice ne corrige pas une autre. Elle l’aggrave. De ce point de vue, la torture ne peut être ni excusée ni banalisée. Quand une société commence à débattre de sa légitimité ou de son acceptabilité, elle franchit une ligne. Et quand un pouvoir laisse prospérer un tel discours, il prend un risque: voir cette banalisation se retourner contre lui. Un jour ou l’autre.





