[Tribune] De la dangerosité d’une citoyenneté « souche-racine » au Gabon

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[Tribune] De la dangerosité d’une citoyenneté « souche-racine » au Gabon
[Tribune] De la dangerosité d’une citoyenneté « souche-racine » au Gabon

Africa-Press – Gabon. La remise en cause de l’égalité citoyenne au Gabon suscite de vives inquiétudes. Pour l’historien Fabrice Nfoule Mba*, conditionner l’accès à certaines hautes fonctions de l’État à des critères ethniques constituerait un dangereux recul historique et une grave régression civique. Revenant sur les luttes contre les discriminations coloniales, il rappelle le chemin parcouru pour asseoir l’égalité entre citoyens gabonais. Un glissement vers une quête d’une «pureté» du sang irait à rebours de cette marche vers l’universalité des droits civiques. Au lieu de ressusciter ces vieilles lunes, l’universitaire prône de juger les aspirants sur leurs compétences à relever les défis socio-économiques actuels.

En voulant verrouiller l’accès à certaines magistratures politiques, il est recommandé notamment pour la présidence de la République que les postulant(e)s soient de père et de mère gabonais, tout comme leurs épouses ou époux. Le même préalable devrait également être observé pour les fonctions ministérielles régaliennes ; laissant ainsi logiquement prospérer le ruissellement logique vers d’autres domaines techniques et sociétaux jugés stratégiques. Or, si de telles préconisations peuvent à tort ou à raison se justifier par un traumatisme du corps social résultant des travers d’une gouvernance antérieure récente, il n’en demeure pas moins que la formalisation et, a fortiori, leur application introduiraient sournoisement la notion de « souche-racine » dans la citoyenneté ; ce qui serait lourd de sens et de conséquences pour le vivre-ensemble.

Aussi importe-t-il de faire mémoire des dangers des expérimentations précédentes d’une tel procédé dans d’autres espaces étatiques souvent au prix des pires atrocités au cours de l’histoire d’une part, et du fait de la significative régression de la jouissance des droits civiques qui en résulterait d’autre part, tant il contreviendrait à la dynamique historique de la construction de l’égalité citoyenne universelle et gabonaise.

L’insidieux glissement vers la pureté

L’un des travers à craindre d’une lecture « souche-racine » de la citoyenneté serait que socialement s’instaure une quête à la pureté, d’abord dans le choix des principaux gouvernants, puis par extension pour d’autres pans de la vie en société avec le temps. En effet, identifier des pans entiers du corps institutionnel excluant certains Gabonais est une altération dont résulteraient une catégorisation, et conséquemment, une hiérarchisation des citoyens, en l’occurrence fondées sur un imaginaire absurde de pureté du sang au détriment d’un attachement à la terre. On se retrouverait vraisemblablement face à une citoyenneté inégale avec au sommet des « originaires» jouissant de toute la plénitude de la citoyenneté quant à elle amoindrie pour la catégorie « sang-mêlé » dans laquelle se fondraient les compatriotes issus des unions entre Gabonais(es) et partenaires étrangers(ères) ainsi que les naturalisés.

Dans cet entendement, la couche inférieure et considérée comme « abâtardie » se cantonnerait des activités sportives, économiques, commerciales, tout au plus des fonctions politiques ou publiques subalternes. Il ne serait donc pas exclu qu’un repli sur soi s’opère alors perfidement au prétexte que souhaitant légitimement préserver à leur descendance et à soi la plénitude de la citoyenneté, les Gabonais « de souche » en arrivent à restreindre, voire carrément à prohiber les unions avec les étrangers. Ils basculeraient ainsi dangereusement dans une quête de la pureté basée sur le sang et péjorativement connotée historiquement.

Déconstruisons cette approche en méditant sur les dérives des thèses « germanisantes » d’entre les deux Guerres Mondiales. Au cas où cet exemple nous apparaîtrait excessif et lointain, remémorons-nous la frayeur dans les années 1990 suscitée par les épurations de certaines populations consécutivement à la dislocation de l’ex-Yougoslavie dans la perspective extrémiste de ressusciter ou créer des entités étatiques ethniquement pures et religieusement homogènes. Sur notre continent, rappelons-nous des conséquences d’une « dualisation » de la population rwandaise instrumentalisant deux catégories asymétriques de citoyens dans un même pays et créant, avec les tensions politiques et militaires, les conditions propices d’un génocide endeuillant l’Afrique et toute l’humanité. Le précédent de « l’ivoirité » exaltant la « souche-racine » et discriminant un vivre-ensemble au prix d’une guerre civile pour la République sœur de Côte d’Ivoire devrait enseigner la prudence quant à la dangerosité d’une lecture de la citoyenneté sous le prisme d’une inégalité entre compatriotes de diverses origines.

Ces souvenirs malheureux de la propension à catégoriser les citoyens d’une même patrie devraient modérer, voire annihiler, les prétentions patriotiques affublées d’emblée à une composante de la population a contrario d’autres concitoyens jugés indignes des charges publiques majeures. Historiquement, pour le Gabon, cela équivaudrait indubitablement à plusieurs bons en arrière en matière de construction de la conscience civique universelle et nationale.

La régression civique

En convoquant l’histoire moderne et contemporaine sur ce point spécifique, le Gabon ressemblerait assurément aux Etats aristocratiques de l’Ancien régime européen identifiant trois classes de citoyens, à savoir la noblesse, le clergé et le tiers-Etat. Convenons que ce serait un net recul tant l’arbitraire de ce système a été voué aux gémonies par la Révolution française de 1789 dont s’inspire d’ailleurs l’égalité entre les citoyens appliquée dans tous les Etats de droit aujourd’hui.

Sans pousser le catastrophisme à la similitude avec le ségrégationnisme de naguère aux Etats-Unis ni à celui de l’ancien Apartheid aboli en Afrique du Sud, il n’en apparaîtra pas moins évident que le Gabon ne serait pas très loin de la structuration civique antique dans certaines cités-Etats grecques. Prenons donc conscience de l’obsolescence de ce schéma réservant les charges de direction et de défense aux concitoyens de souche tandis que les autres (les hilotes) se contentaient de nourrir et de construire la cité qui ne pourrait nullement être une avancée ; loin s’en faut. Au-delà de ce comparatif historique attestant de la profondeur de la régression qui adviendrait en matière de droits civiques tant l’archaïsme d’une citoyenneté « souche-racine » est universellement flagrante, il appert que la différentiation des citoyens dans un même espace, tout en débouchant très souvent sur des excès et des rejets, contrevient à l’histoire de la lutte pour l’égalité civique au Gabon.

Le contre-sens historique

Qu’il nous souvienne des restrictions « racialistes » du système colonial d’avant la Grande Guerre excluant les indigènes des colonies des circuits économiques et commerciaux, tout en les cantonnant au mieux dans les tâches subalternes de l’administration et autres factoreries. Convoquons, pour le même objet et en-dessous des colonisateurs, la formalisation d’une sous-citoyenneté pour les colonisés considérant les « évolués » jouissant de certains droits, d’un côté et les « arriérés » soumis aux servitudes de l’indigénat, de l’autre.

En tous les cas, ce statut civique inférieur attestant d’une discrimination d’abord par rapport au colonisateur, puis entre les populations autochtones fut âprement combattu par les peuples colonisés. S’agissant spécifiquement du Gabon, citons le boycott commercial orchestré en 1922 par la Section Librevilloise de la Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen sous le leadership de Jean Baptiste NDENDE figure emblématique de la lutte pour la reconnaissance des droits des indigènes gabonais sur leur sol. Bien que réduites par les autorités coloniales au rang de simples troubles à l’ordre public, les actions de défiance de cette « Ligue » dès sa création en 1916 débouchèrent sur un début d’insertion des indigènes dans la vie économique et administrative. La lutte contre les iniquités du colonialisme qui n’eut de cesse de réclamer une égalité des droits et devoirs entre les colonisateurs et les colonisés s’esquissa alors au Gabon en se généralisant aux associations mutualistes portées par les pères fondateurs du futur Gabon indépendant. On leur doit l’émergence des premiers grands entrepreneurs, particulièrement les exploitants forestiers et commerçants indigènes, l’intégration de nos ressortissants au sein des commissions et conseils d’administration municipaux, la Chambre de commerce et le Conseil du gouverneur….

A bien des égards et au même titre que les résistants des autres colonies, leurs revendications trouvèrent un écho favorable dans les lois égalitaires « Lamine GUEYE » du 27 octobre 1946 et du 30 juin 1950 instaurant une égalité parfaite entre métropolitains et ultramarins au sein de l’empire colonial devenu, Union française. Cette législation sera d’ailleurs renforcée par les avis du Conseil d’Etat français du 23 avril 1947 et du 12 mai 1949 affirmant le principe d’égal accès aux emplois publics dans l’ensemble des territoires et des départements de cet espace institutionnel dont le Gabon fit assurément parti.

Voyons-y donc les fondements originels d’une égalité des droits et devoirs civiques acquise après la Seconde Guerre mondiale et accentuée avec l’indépendance sous le sceau d’une citoyenneté identique pour tous. La propension à distinguer les citoyens apparaît ainsi comme un rétropédalage historique exhumant une iniquité déjà largement décriée en son temps. En plus d’être aux antipodes d’une évolution universelle des droits fondamentaux élargis aux droits humains, elle est en contradiction avec l’évolution d’une terre où, au plus fort des travers du colonialisme, l’activisme de PME AKANDA, Georges DAMAS ALEKA… s’objecta d’une tentative de « créolisation » voulant structurer et singulariser une classe de « mulâtres » au Gabon. Soulignons que, pour ce faire, l’administration essuya la menace d’un refus de certains compatriotes de défendre au besoin les couleurs de la puissance coloniale ; cela bien en dépit de la rigueur des sanctions encourues. Historiquement, cette opposition à la transposition d’une facette de la société antillaise française alors organisée sous le prisme esclavagiste d’une hiérarchie négroïde s’opérant en deçà du Blanc, illustre bien la profondeur de l’aversion d’une catégorisation entre compatriotes de ceux qui furent à la base de la construction de la conscience citoyenne au Gabon.

Pour conclure, la lecture « souche-racine » de la citoyenneté ne s’accorde pas avec les références historiques en matière de lutte et d’acquisition des droits et devoirs civiques au Gabon et ailleurs dans le monde. Le corps social est certainement malade des déviances d’une gouvernance antérieure blâmable entre autres du recul du niveau de revenu, de l’aggravation de la pauvreté consécutive à un accroissement du chômage frappant massivement les Gabonais dans leur propre pays qu’ils savent paradoxalement extrêmement riche. Mais au lieu d’en rechercher les solutions dans une sulfureuse citoyenneté « souche-racine » en contre-sens des dynamiques historiques de construction de l’égalité entre concitoyens, c’est plutôt sur les aptitudes à solutionner opportunément lesdits problèmes que devraient être jaugées les capacités des aspirants aux plus hautes responsabilités de l’Etat. Ne pas s’y résoudre dans un contexte où le chômage de masse touche des Gabonais dont les 1/3 vivent en-dessous du seuil de pauvreté et, où en plus de l’insécurité galopante et le phénomène exponentiel des stupéfiants, la vie chère sévit avec le corolaire des retards de développement, équivaudrait à dégoupiller une grenade sociale susceptible d’exploser à tout moment.

*Fabrice NFOULE MBA

Maître de recherche CAMES

Historien de l’administration et des institutions

IRSH/CENAREST

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