Africa-Press – Gabon. Marcel Libama et Simon Ndong Edzo ont été embastillés pour avoir revendiqué leurs droits. L’amélioration de condition ou de leur environnement professionnel ne devrait pas dépendre de leur capacité à se battre.
Les messages de soutien à Marcel Libama et Simon Ndong Edzo, placés sous mandat de dépôt le 21 janvier courant, s’expliquent et se comprennent. Enseignants, défenseurs des droits humains, militants associatifs, responsables politiques ou citoyens lambda clament ainsi leur stupeur, proclament leur attachement aux libertés et droits fondamentaux. Même si les partis politiques représentatifs et les principales organisations de la société civile n’ont jusque-là pas donné de la voix, les animateurs de l’espace public sont saisis d’émoi voire inquiets. Quand bien même les dénonciations et condamnations se font à titre individuel, la société semble traversée par un malaise. Comme si le climat social s’était brusquement crispé. Comme si on était revenu aux heures les plus sombres du régime déchu, quand la répression était la seule réponse à toute revendication, fut-elle légale ou légitime.
Liberté syndicale en danger
Peu importe les griefs retenus, les faits parlent d’eux-mêmes: deux leaders syndicaux ont été embastillés pour avoir revendiqué leurs droits. Un peu plus de deux ans après le 30 août 2023, on peine à se le représenter. On croit parler d’une actualité survenue sous un régime moyenâgeux, dans une monarchie absolue ou un Etat théocratique. Pourtant, ça s’est passé au Gabon, huit mois après «l’aurore d’un nouveau départ démocratique». Comment et pourquoi sommes-nous arrivés là? Sans passion et en toute objectivité, il faut répondre à cette question. Au lendemain de la mise en place des institutions de la Transition, particulièrement le Parlement, nombre d’observateurs avaient déjà alerté sur les risques inhérents au recyclage du personnel du régime déchu. Depuis lors, ils n’ont eu de cesse de dénoncer une sournoise perpétuation des pratiques du passé. En pure perte. Au lieu de faire l’effet d’une piqûre de rappel, ces inquiétudes ont été systématiquement balayées d’un revers de main.
Aujourd’hui, nul ne gagne à se cacher derrière son petit doigt. La liberté syndicale vient d’être rudement attaquée, mise en danger par un juge. Consacrée par la Constitution, elle donne pourtant aux fonctionnaires le droit de défendre leurs intérêts. Certes, toute grève doit se faire «dans les limites fixées par les textes en vigueur». Certes, elle doit toujours «être précédée d’un préavis et de la mise en place d’un service minimum». Mais, le manquement à ces règles ne constitue pas une infraction pénale. Pis, dans le cas d’espèce, la détention préventive se justifie difficilement. Mesure d’exception, elle ne peut devenir la règle. Y avait-il risque de voir Marcel Libama ou Simon Ndong Edzo quitter le pays, faire pression sur d’éventuels témoins ou détruire des pièces à conviction? Nul ne saurait l’affirmer.
Donner à la profession ses lettres de noblesse
Depuis trop longtemps, les enseignants se plaignent de leurs conditions de vie et de travail, se définissant comme des «précarisés». Depuis plus de trois décennies, ils portent les mêmes revendications: paiement des rappels de solde, reclassements, ouverture de nouveaux postes budgétaires… Le mandat de dépôt ne constitue nullement la réponse à ces préoccupations. Avant d’être présenté au juge, Simon Ndong Edzo avait livré sa part de vérité à travers une tribune libre intitulée: «Mon combat pour la dignité». Revenant sur sa carrière, il disait avoir «supporté les retards de salaire, les classes surchargées…» pendant 37 ans. Se présentant comme «créancier de l’Etat», il affirmait devoir se «battre pour qu’on (lui) paie ce qu’on (lui) doit», précisant avoir «à peine de quoi payer (son) loyer, (ses) soins médicaux et nourrir (sa) famille». A la retraite ou en activité, aucun enseignant ne devrait se plaindre de la sorte. L’amélioration de leur condition ou de leur environnement professionnel ne devrait pas dépendre de leur capacité à se battre.
L’Etat doit prendre la mesure des enjeux pour s’attaquer enfin aux questions de fond. Doit-il nommer un médiateur? Peut-être. Doit-il prendre des mesures urgentes? Sans doute. Mais, il doit surtout songer à donner à la profession d’enseignant ses lettres de noblesse, à la placer au cœur de la promesse républicaine et du combat pour le développement. Au Luxembourg, les enseignants jouissent d’un statut social avantageux. Ils sont même considérés comme la crème de la Fonction publique. Pourquoi le Gabon serait-il incapable d’une telle évolution? Au lieu de les contraindre à de récurrentes revendications, le pays doit valoriser ses formateurs. Au lieu de chercher à brider leurs libertés, il doit les entendre. Ainsi, plus jamais un prof ou un syndicaliste n’ira en prison pour avoir réclamé un dû.





