Africa-Press – Gabon. Sous une douce pluie, le calme règne dans le campus de l’université de Tokyo situé en plein cœur de la capitale japonaise, troublé uniquement par le tambourinement des gouttes. Dans un laboratoire niché dans l’un de ses bâtiments historiques, un scientifique parmi les plus en vogue dans l’archipel, Toshitaka Suzuki, étudie depuis presque vingt ans la « langue » de la mésange de Chine (Parus minor), une espèce de la famille des paridés endémique en Asie de l’Est. Il soutient que ces oiseaux noir et blanc de la taille du moineau ont développé une grammaire.
« Les mésanges de Chine ont plus de 200 combinaisons de cris et communiquent entre elles en suivant une certaine règle « , raconte l’éthologue, qui consacre une bonne partie de l’année à Karuizawa, au nord-ouest de Tokyo, à ses études de terrain. Celles-ci, publiées dans des revues scientifiques comme Nature Communications et Annual Review of Ecology, Evolution and Systematics, attirent l’attention des éthologues du monde entier. En 2022, il fut le premier scientifique asiatique à donner une conférence plénière au congrès de la Société internationale d’écologie comportementale.
Sa théorie suscite fascination et débats
Dans le monde de l’éthologie, sa théorie suscite fascination et débats. Depuis les années 1970, de nombreuses études ont été menées sur les capacités linguistiques des animaux. « Jusqu’à présent, les ‘phrases’ produites par les animaux étudiés restent relativement courtes et simples « , indique Sébastien Derégnaucourt, professeur d’éthologie à l’université Paris-Nanterre.
Toshitaka Suzuki est avant tout un passionné, obsédé par les comportements des mésanges de Chine. Sa fascination pour les oiseaux remonte à l’adolescence: « Ils sont un peu comme nous: bipèdes et percevant le monde grâce à la vision et à l’ouïe « , raconte-t-il. Lycéen, il s’adonne donc à corps perdu à l’observation ornithologique. Étudiant, il part jumelles à la main dans un refuge à Karuizawa. La mésange de Chine, qui émet des sons « particulièrement variés « , attire son attention. « Très vite, j’ai compris que les cris correspondaient à des objets ou à des gestes spécifiques, explique-t-il. Par exemple, le son ‘jijjiji’ qu’émettent les mésanges de Chine quand elles ont trouvé quelque chose à manger, sert à regrouper les individus de leur groupe dans un même endroit. Quand elles font ‘pîtspi’, c’est pour mettre les autres oiseaux en état d’alerte. Et le cri ‘jajaja’, c’est pour avertir de la présence d’un serpent. »
Concernant la « grammaire » de ces oiseaux, il en a déjà eu de premiers aperçus à l’époque: « J’avais remarqué qu’il y avait des combinaisons de sons et que cela fonctionnait comme des phrases, assure Toshitaka Suzuki. Par exemple, quand ils trouvent une pie-grièche bucéphale, un de leurs prédateurs, ils font ‘pîtspi-jijiji’ pour réunir d’autres oiseaux de leur groupe et la chasser collectivement. » Comment prouver, avec des données scientifiquement solides, que la mésange de Chine communique bien par un langage? Pour commencer, comment s’assurer que le son “jajaja” désigne bien un serpent?
Il entreprend d’enregistrer les sons et de les diffuser par un haut-parleur en faisant bouger une branche d’arbre qui ressemble à un serpent. Alors qu’elles restaient indifférentes en l’absence du cri, « les mésanges sont allées vérifier attentivement ce que c’était. Vu leur réaction, il est évident qu’elles l’ont prise pour un serpent. » Si ces résultats sont globalement acceptés auprès des autres éthologues travaillant sur la communication animale, la tâche était plus ardue pour prouver l’existence d’une « grammaire ». En choisissant le son « pîtspi-jijiji » comme objet de sa recherche, l’éthologue diffuse l’enregistrement de la combinaison inverse, « jiji-pîtspi ». Pas de réaction ! Pour aller plus loin, il décide de s’inspirer de l’humoriste nippon Lou Ohshiba, dont les blagues consistent à remplacer certains mots japonais par leur équivalent en anglais. « Pour que le public comprenne ces phrases, il faut réunir deux conditions: connaître les mots en anglais et respecter la grammaire du japonais. L’objectif de mon expérimentation était de savoir si les mésanges ont la même capacité syntaxique que nous « , explique Toshitaka Suzuki.
Des travaux qui suscitent des débats parmi les chercheurs
Pour cela, il réalise une bande-son en mélangeant le cri de la mésange de Chine avec celui de la mésange boréale. En effet, le scientifique avait déjà établi que le « jijiji » de la première correspondait au « dididi » de la seconde. À l’aide d’un haut-parleur, il fait écouter aux mésanges de Chine la phrase « pîtspi-dididi ». Conclusion: « Les mésanges de Chine y ont réagi de la même manière, mais au son inversé – ‘dididi-pîtspi’ – elles n’ont eu aucune réaction. Cela veut dire non seulement qu’elles s’expriment en suivant une grammaire, mais aussi que celle-ci a une certaine flexibilité « , s’enthousiasme le chercheur.
Il tente alors une autre expérimentation avec une pie-grièche bucéphale empaillée. Quand les sons « pîtspi » et « jijiji » étaient diffusés sur deux haut-parleurs, cela ne provoquait pas de réaction. Mais quand ils le furent par une seule source, les mésanges ont attaqué la pie. « Cela prouve qu’elles ont la faculté de reconnaître deux mots comme une unité « , soutient l’éthologue.
Saluant « l’un des plus importants travaux » de ces dernières années dans le domaine de la communication animale, Philippe Schlenker, linguiste et directeur de recherche CNRS à l’institut Jean-Nicod, relève la similarité entre les résultats de ces études et celles menées sur les cris du chimpanzé par le biologiste français Maël Leroux. « Leurs recherches pourraient permettre de comparer des langages animaux entre eux pour retracer l’évolution biologique de la communication animale « , commente Philippe Schlenker.
Chercheuse à l’université de Zurich (Suisse) spécialisée en communication animale, Mélissa Berthet observe néanmoins que les travaux de l’éthologue japonais, bien qu’approuvés par la majorité des chercheurs, suscitent des débats: « Selon certains scientifiques, il peut y avoir d’autres choses que la grammaire qui entrent en jeu. Les observations pourraient s’expliquer par ‘l’urgence chronologique’, c’est-à-dire que les oiseaux mettent la chose la plus urgente et une autre chose moins urgente après, donnant ainsi l’impression qu’il y a une règle fixe. »
Ses expérimentations, en combinant des cris de deux espèces, ne font pas non plus l’unanimité. « Puisqu’il s’agit d’un son composé, il ne peut pas venir d’un seul individu. Or, les mésanges de Chine le comprennent. Néanmoins, quand le cri vient de deux haut-parleurs différents, ce qui suggère aussi qu’il y a deux individus, les oiseaux ne le comprennent pas. Il manque quelque chose pour certains chercheurs « , poursuit Mélissa Berthet.
Malgré ces objections, Toshitaka Suzuki poursuit ses recherches. Son but: prouver que le langage humain n’est qu’un langage animalier parmi d’autres. D’où ses critiques à l’égard des études menées sur les chimpanzés par le psychologue américain Herbert Terrace dans les années 1970. L’une des plus célèbres avait conclu à l’absence de règles grammaticales et de syntaxe dans la communication du primate. « Ils ont extirpé ces animaux de leur habitat naturel et ont essayé de leur apprendre la langue des signes américaine. Dans ces conditions, il est normal qu’ils n’aient pas pu montrer leurs capacités de communication. Dans leur habitat naturel, ils communiquent de façon très diverse, mais encore aujourd’hui, les études sérieuses sur ce point n’en sont qu’à leurs débuts « , conclut-il.
Quand on voulait faire parler les chimpanzés
Confier un bébé chimpanzé à une famille humaine dans le but de vérifier si le primate a la capacité d’acquérir un langage, tel était l’objectif du programme de recherche du psychologue à la Columbia University (États-Unis) Herbert Terrace. Le projet Nim (du nom du primate, photo) est l’un des plus célèbres dans le domaine de la communication animale.
Lancé en 1973, il fut abandonné quatre ans plus tard sans que Herbert Terrace parvienne à réaliser son but. Nim semblait avoir réussi à apprendre une centaine de mots en langage de signes et même des séquences de mots, mais il s’était avéré que c’était parce que ses professeurs l’incitaient inconsciemment à faire le bon geste une fraction de seconde avant lui. Par ailleurs, après avoir connu plusieurs changements de mères « adoptives » humaines, Nim commençait à montrer une certaine agressivité..





