Protéger le Patrimoine Culturel et Naturel

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Protéger le Patrimoine Culturel et Naturel
Protéger le Patrimoine Culturel et Naturel

Africa-Press – Gabon. Au terme de la présentation des conclusions des programmes Total Gabon Vert (TGV) et Total Gabon Bleu (TGB), conçus sous l’égide de l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN) et en partenariat avec TotalEnergies EP Gabon, le Dr Geoffroy de Saulieu, archéologue et directeur de recherche à l’IRD, revient sur une importante découverte: les anciennes pratiques agricoles en Afrique centrale ont non seulement enrichi la biodiversité, mais ont également contribué au stockage massif du carbone dans les sols. Une révélation qui bouleverse notre compréhension de l’impact humain sur l’environnement tropical: «l’agriculture ancienne n’a pas dégradé la forêt gabonaise ; elle l’a enrichie».
Gabonreview: Votre présentation a mis en lumière un lien inattendu entre agriculture ancienne et séquestration du carbone. Expliquez donc cette découverte.

Dr Geoffroy de Saulieu: C’est un changement de paradigme majeur. Pendant longtemps, on a pensé que les activités humaines, et notamment l’agriculture, étaient néfastes à la nature. Mais l’archéologie, depuis plusieurs décennies, démontre que l’agriculture tropicale pratiquée en Afrique centrale n’a pas du tout contribué à abîmer l’environnement. Au contraire, nous avons découvert que les sols des anciennes zones agricoles, parfois cultivés depuis 2 000 ans, sont plus riches que les sols naturels. Dans la zone Ramsar, notamment dans le Bas-Ogooué, ces sols contiennent plus de carbone et contribuent ainsi au stockage du carbone atmosphérique. Ce carbone qui est dans le sol, c’est un carbone qui n’est pas dans l’atmosphère. Et ça, c’est directement lié aux activités agricoles des agriculteurs du passé.

Quel type d’agriculture permettait cet équilibre écologique exceptionnel?

Il s’agit d’une agriculture sur champs surélevés, aujourd’hui abandonnée au Gabon, bien que quelques zones au Congo pratiquent encore cette méthode. C’est une technique absolument typique de l’agriculture intertropicale, qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Le principe consiste à accumuler la matière organique en faisant des tas dans des zones humides, puis à planter les végétaux sur ces monticules. Régulièrement, on cure les canaux de drainage et on ajoute les boues sur ces buttes où poussent les plantes cultivées. Ce sont des systèmes extrêmement vertueux qui ont des conséquences à long terme sur le stockage du carbone. Ces pratiques anciennes différaient probablement de ce qui subsiste aujourd’hui, mais elles témoignent d’une gestion remarquablement durable de l’environnement. Ces champs surélevés créaient des anthroposols des sols transformés par l’homme qui agissent comme de véritables éponges à carbone sur le temps long.

Comment comparer les pratiques agricoles traditionnelles actuelles et l’agriculture industrielle moderne face à cet héritage

Les agricultures actuelles sont très différentes. Les villageois pratiquent aujourd’hui l’abattis-brûlis: on déforeste une parcelle, on fait sécher la végétation, on la brûle et on cultive pendant environ trois ans. Contrairement aux idées reçues, cette pratique n’est pas forcément négative si elle est menée avec intelligence. Des études écologiques montrent que le gibier profite des anciens abattis en recrue forestière, où la végétation est souvent plus riche. Les gorilles, sangliers, cochons sauvages et singes sont plus nombreux grâce à l’abondance d’arbres fruitiers. Ces effets cumulés sur des milliers d’années font qu’aujourd’hui, notre forêt tropicale est très différente de ce qu’elle serait sans occupation humaine. En revanche, l’agriculture industrielle monoculturale est beaucoup moins favorable à la préservation de la biodiversité sur le long terme. On ne peut pas mettre sur un pied d’égalité les pratiques traditionnelles anciennes et les pratiques modernes industrielles.

Justement, vous évoquez un «carbone oublié» par les modèles de calcul actuels. Pourquoi les estimations de séquestration du carbone au Gabon sont-elles, selon vous, incomplètes?

Jusqu’ici, on s’est focalisé sur le «carbone sur pied», c’est-à-dire la biomasse végétale et le volume de bois. Mais l’archéologie révèle l’existence d’un stock massif de microcharbons accumulés dans le sol par l’activité humaine sur des milliers d’années. Ces microcharbons forment des couches parfois très épaisses qui n’ont jamais été quantifiées. Nous travaillons actuellement à caractériser et mesurer ce volume de carbone prisonnier. L’enjeu est de taille: ce carbone enfoui est stable tant qu’il reste dans le sol.

Vous évoquez le concept de « microcharbons » dans les sols. Quelle est leur importance pour la séquestration du carbone?

C’est une dimension totalement négligée jusqu’ici. On a toujours fondé les estimations du carbone sur la végétation, c’est-à-dire le carbone sur pied le volume de bois qui pousse sur une parcelle. Mais nous avons découvert qu’il existe un autre carbone, jamais quantifié: les microcharbons accumulés dans le sol par les activités humaines anciennes sur le temps long. Ces microcharbons peuvent parfois produire des sols extrêmement épais. Nous mettons actuellement en place, en partenariat avec d’autres instituts de recherche, des méthodologies pour caractériser ces types de carbone et quantifier leur volume dans les anciens sols agricoles. C’est crucial car lorsqu’on abîme un site archéologique, on dégage potentiellement du carbone dans l’atmosphère.

Cela signifie-t-il que la destruction d’un site archéologique pourrait avoir un impact climatique direct?

Absolument. C’est là que le lien entre culture et nature devient physique. Quand on abîme un site archéologique par des travaux industriels ou une urbanisation non maîtrisée, on ne détruit pas seulement des traces du passé: on risque de «dégazager» ce carbone ancien dans l’atmosphère. Nous devons faire comprendre aux décideurs que protéger le patrimoine culturel, c’est aussi un acte de préservation environnementale. Un site archéologique est un réservoir de carbone qu’il ne faut pas percer.

Quelles implications cette découverte a-t-elle pour la gestion du patrimoine au Gabon?

C’est fondamental: on se rend compte aujourd’hui que protéger le patrimoine culturel, c’est aussi protéger le patrimoine naturel. Les sites archéologiques ne sont pas seulement des témoins de notre histoire, ce sont aussi des réservoirs de carbone qui jouent un rôle dans la régulation climatique. La biodiversité actuelle et la richesse du patrimoine naturel sont en grande partie issues des interactions entre ces agricultures anciennes et leur environnement. Cela change complètement notre vision de la conservation: préserver ces sites archéologiques devient un enjeu écologique autant que culturel. C’est une révolution dans notre compréhension de l’impact humain sur les écosystèmes tropicaux.

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