Africa-Press – Gabon. La décision pour le moins controversée de la Haute autorité de la communication (HAC) n’en finit plus de susciter des réactions. Contrairement à la majorité des usagers, dans cette tribune, Scholastique Ayoli Letsina, Consultante en stratégie du développement, défend la décision de l’institution de suspendre TikTok, YouTube et Facebook au Gabon. Pour l’enseignante en Techniques d’expression, loin d’être une atteinte aux libertés, la mesure constitue «une pause nécessaire pour rétablir la responsabilité dans l’espace public numérique», face à des plateformes devenues, selon ses mots, «des machines à produire de la désinformation, de la haine et de la division sociale».
La décision de la Haute Autorité de la Communication (HAC) de suspendre TikTok, YouTube et Facebook au Gabon a provoqué, sans surprise, un concert d’indignations: “censure”, “liberté bafouée”, “recul démocratique”. Ces réactions, compréhensibles dans leur attachement aux libertés publiques, se heurtent pourtant à une réalité que personne ne peut honnêtement ignorer: sans encadrement, ces plateformes sont devenues des machines à produire de la désinformation, de la haine et de la division sociale. Il est temps de le dire clairement.
Une mesure ciblée, pas un black-out
Dissipons d’abord la confusion entretenue par certains. Internet fonctionne normalement au Gabon. Les e-mails circulent, les transactions bancaires sont opérationnelles, les outils professionnels — Zoom, Microsoft Office, Google Workspace, Alibaba — restent pleinement accessibles. Ce que la HAC a suspendu, ce sont des espaces où le désordre informationnel et comportemental était devenu ingérable, pas la connectivité du pays.
Présenter cette suspension ciblée comme une coupure générale d’Internet relève soit d’une ignorance crasse des faits, soit d’une volonté délibérée d’amplifier la polémique pour servir d’autres agendas. Dans les deux cas, ce n’est pas rendre service au débat public.
Liberté d’expression et responsabilité: on ne choisit pas l’une sans l’autre
Soyons nets: la liberté d’expression n’a jamais été absolue dans aucune démocratie digne de ce nom. Elle s’arrête là où commence le droit des autres — à ne pas être diffamés, harcelés, exposés à la haine ou victimes de mensonges délibérément propagés. Ce principe n’est pas négociable. Pourquoi ce qui est interdit dans l’espace public physique serait-il tolérable en ligne?
Ce que nous avons laissé prospérer sur ces plateformes ces dernières années est proprement scandaleux. Des règlements de comptes familiaux étalés en spectacle pour divertir des inconnus. Des rumeurs fabriquées amplifiées jusqu’à devenir des “vérités” pour des milliers de personnes. Des railleries systématiques sur nos coutumes, nos institutions, nos dirigeants. Un dénigrement obsessionnel de tout ce qui constitue notre identité collective. Appelons les choses par leur nom: ce n’est pas du débat démocratique, c’est du défoulement irresponsable érigé en mode d’expression.
TikTok, Facebook, YouTube ne sont pas des forums citoyens. Ce sont des algorithmes commerciaux, conçus et optimisés pour maximiser l’engagement en favorisant précisément les contenus les plus clivants, les plus provocateurs, les plus émotionnellement chargés. Leur accorder le statut de piliers de la démocratie, c’est confondre le bruit assourdissant avec la parole constructive. C’est une erreur intellectuelle que nous ne pouvons plus nous permettre.
Nous avons vécu sans eux, et nous vivions bien
Il y a vingt ans à peine, ces plateformes n’existaient pas. Nous communiquions, nous débattions, nous entreprenions, nous bâtissions des familles et des entreprises, nous forgions des liens sociaux solides — sans TikTok, sans Facebook, sans YouTube. Ces outils ne sont pas des organes vitaux de la nation. Ce sont des instruments, comme d’autres avant eux. Et comme tout instrument, leur valeur dépend entièrement de l’usage qu’on en fait.
Oui, les réseaux sociaux offrent des opportunités réelles: apprentissage, promotion commerciale, valorisation des talents, rayonnement culturel. Ces usages positifs existent, ils méritent d’être protégés et encouragés. Mais c’est précisément pour les protéger qu’il faut impérativement encadrer les usages toxiques qui les parasitent et les discréditent. Un outil qui peut aussi bien éduquer que détruire une réputation en quelques secondes ne peut pas rester dans un vide juridique permanent.
La régulation n’a jamais tué l’économie — les faits sont là
L’argument économique brandi contre cette suspension ne tient tout simplement pas face aux exemples internationaux. La Chine a construit la deuxième économie mondiale en développant ses propres plateformes souveraines, entièrement en dehors de l’écosystème Facebook-TikTok. L’Inde a banni TikTok en 2020: son économie numérique a continué de croître, et des alternatives locales ont émergé, créant de nouveaux secteurs d’activité. Le Rwanda, au nom de la cohésion nationale, applique depuis des années une régulation stricte des contenus en ligne — et ce pays est aujourd’hui cité comme modèle de développement en Afrique subsaharienne, attirant les investisseurs sérieux sur tout le continent.
L’économie gabonaise repose sur le pétrole, le bois, le manganèse et les services. Elle n’a structurellement aucune raison de dépendre de TikTok. Les investisseurs qui comptent ne consultent pas les tendances Facebook pour décider où placer leurs capitaux. Mettons fin à cet argument fantoche.
Une pause pour nous recentrer sur ce qui compte vraiment
Disons-le sans détour: nos priorités nationales n’ont rien à voir avec les réseaux sociaux. Le chômage des jeunes, des infrastructures défaillantes depuis trop longtemps, des hôpitaux qui peinent à assurer des soins dignes, des ressources naturelles sous-exploitées, des frontières à sécuriser, un système éducatif à repenser de fond en comble à l’ère de l’intelligence artificielle — voilà les chantiers qui devraient mobiliser toute notre énergie collective, toute notre intelligence, toute notre créativité.
Cette suspension est un signal d’alarme que nous ferions bien d’entendre. Les études de l’OCDE sont formelles: les distractions numériques réduisent la productivité des salariés de 20 à 30 % en moyenne. Imaginons concrètement ce que cette énergie récupérée pourrait produire au Gabon, si elle était réorientée vers la création de valeur, l’innovation, l’amélioration du service aux citoyens. La question mérite d’être posée sérieusement.
Ce que nous devons exiger: un cadre législatif à la hauteur
Je ne plaide pas pour une censure permanente. Je plaide pour ce que les démocraties les plus avancées ont déjà compris et mis en œuvre. La loi française Avia, le Digital Services Act européen, les politiques britanniques de protection des mineurs en ligne — toutes ces initiatives convergent vers le même constat sans appel: livrées à elles-mêmes, les plateformes numériques produisent plus de dommages sociaux que de bénéfices civiques.
Le Gabon doit se doter d’un cadre législatif solide, ambitieux et non négociable, articulé autour de quatre axes: une protection stricte des mineurs contre les contenus nocifs, une réglementation du métier d’influenceur et d’activiste numérique avec formation éthique et responsabilité légale clairement établie, une lutte organisée et outillée contre la désinformation et le cyberharcèlement, et une exigence de transparence algorithmique imposée aux plateformes opérant sur notre territoire.
S’improviser “journaliste” ou “leader d’opinion” sans règle, sans formation, sans aucun garde-fou — ce n’est pas exercer une liberté. C’est de l’irresponsabilité organisée, et la société gabonaise n’a plus les moyens de la financer de son propre tissu social.
L’absence de régulation a un coût, l’histoire nous le prouve
L’Éthiopie et le Nigeria en ont fait la douloureuse expérience: des violences communautaires directement alimentées, organisées, amplifiées par la désinformation sur les réseaux sociaux. Leurs dirigeants appellent aujourd’hui, trop tard pour certains, à une régulation beaucoup plus stricte. Le Gabon n’a ni la vocation ni l’obligation de reproduire ces tragédies pour finalement comprendre que la cohésion nationale est un bien infiniment plus précieux que le droit de poster n’importe quoi, à toute heure, sans aucune conséquence.
Construisons le numérique que nous méritons
Lorsque les réseaux sociaux seront rétablis — car ils le seront, dans un cadre renouvelé —, servons-nous-en. Mais servons-nous-en intelligemment. Pour apprendre, entreprendre, valoriser notre pays, amplifier les voix qui construisent et les talents qui rayonnent. Pas pour y déverser nos frustrations, y régler nos querelles ou y laver notre linge collectif en public.
En attendant, mettons cette pause à profit. Travaillons à créer des emplois, à repenser notre école, à améliorer nos hôpitaux, à exploiter intelligemment nos richesses, à sécuriser notre territoire, à encourager la création de valeur à tous les niveaux de la société. C’est cela, la véritable liberté responsable. C’est cela, la promesse d’un pays qui grandit.
La question n’est pas de savoir si nous voulons des réseaux sociaux. La question est de décider collectivement quels réseaux sociaux nous voulons pour notre pays. Des espaces de libertés encadrées, au service du progrès et de la dignité de tous — ou des zones de non-droit numérique où prospèrent la haine, le mensonge et la médiocrité? Ce choix nous appartient. Il est temps de le faire.
Régulons, éduquons, construisons. C’est ainsi que nous grandirons ensemble.
*Scholastique Ayoli Letsina est Consultante en Stratégie du développement, Experte en Relations publiques et enseignante en Techniques d’expression.





