Africa-Press – Gabon. « Bienvenue dans un nouvel épisode de ‘Combien de temps ça prend vraiment?' » En peignoir et lunettes de soleil, la vidéaste Christine Newrutsen s’est fait une spécialité sur les réseaux sociaux de se filmer et se chronométrer en train de réaliser une tâche qu’elle repousse depuis des semaines, des mois ou des années. Derrière la banalité de la procrastination sur laquelle repose la popularité de ce contenu, il y a un circuit cérébral que des chercheurs viennent de réussir à désactiver chez le macaque.
« Dans la vie quotidienne, nous sommes souvent confrontés à des tâches nécessaires mais désagréables. La plupart d’entre nous connaissent bien ce genre de situations: nous savons que nous devons agir, mais quelque chose nous empêche de faire le premier pas. Nos résultats suggèrent que la voie liant le striatum ventral vers le pallidum ventral (VS-VP, deux régions du cerveau, ndlr) joue un rôle dans ce type d’hésitation comportementale », explique auprès de Sciences et Avenir le biologiste à l’université de Kyoto (Japon) Ken-Ichi Amemori, qui a dirigé ces travaux publiés dans la revue Current Biology. « En termes simples, ce mécanisme pourrait être impliqué dans des phénomènes tels que l’avolition (une diminution de la motivation spontanée à agir) et la procrastination, qui consiste à repousser le moment de commencer une tâche désagréable mais nécessaire. »
Observer la motivation chez les macaques
Pour observer les déterminants de ce « premier pas », les chercheurs ont recours à un protocole nommé « approche – rejet ». Face à un écran, deux macaques mâles doivent choisir entre deux boutons pour accepter ou rejeter une tâche qui lui est proposée parmi deux types. Certaines lui permettent d’accéder directement à une récompense (une boisson), et d’autres envoyaient d’abord aux singes des jets d’air désagréables mais non douloureux avant la récompense.
Le nombre de détournements du regard au tout début de la tâche à l’écran est indicatif de sa motivation, tandis que le choix de refuser la tâche traduit une aversion. « Dans notre étude, la motivation est définie comme la volonté d’entreprendre un essai, que nous mesurons en fonction de l’engagement de l’animal dans la tâche avant que tout choix ne lui soit présenté », confirme Ken-Ichi Amemori.
Bloquer un circuit cérébral restaure la motivation
Pour contourner le manque de motivation des macaques, les chercheurs ciblent le circuit de communication entre deux zones cérébrales impliquées dans la régulation motivationnelle et le traitement des récompenses, le striatum ventral et le pallidum ventral. La dysfonction du premier a notamment été identifiée dans la dépression sévère. Pour couper cette voie, les chercheurs utilisent la chimio-génétique, une technique qui modifie génétiquement les neurones du striatum ventral des macaques de façon à ce qu’ils produisent un récepteur inhibiteur.
Quand un produit compatible est infusé, les neurones diminuent drastiquement leur activité et ne communiquent quasiment plus avec le pallidum ventral. En coupant cette voie, le résultat est clair ! Les macaques n’hésitent plus, leur motivation est restaurée. En revanche, cela n’a pas d’incidence sur leur choix d’accepter ou non la tâche. « Cette voie semble influencer le fait qu’une action soit initiée dans des conditions négatives ou désagréables, indépendamment de la manière dont le cerveau évalue l’attrait des résultats », interprète Ken-Ichi Amemori. « Nous interprétons donc ce circuit comme régulant l’engagement motivationnel dans des contextes aversifs plutôt que comme médiateur des réactions d’anxiété ou de peur en soi. »
Rendre la motivation dans plusieurs troubles psychiatriques
L’avolition, le manque de motivation, est une souffrance dans plusieurs pathologies psychiatriques telles que la dépression ou la schizophrénie. Les patients continuent d’accorder de l’importance aux résultats positifs, mais ont du mal à passer à l’action. « Des difficultés similaires à passer à l’action sont également observées dans des troubles neurologiques tels que la maladie de Parkinson, en particulier à ses débuts, lorsque l’akinésie (difficulté à initier un mouvement) est prédominante », ajoute Ken-Ichi Amemori.
L’équipe espère que la compréhension des mécanismes détaillés qui sous-tendent la motivation et le passage à l’action pourraient expliquer l’apparition de ces symptômes et donner des pistes pour les atténuer. Des pistes potentielles pourraient aboutir à des interventions telles que la stimulation cérébrale profonde, la neuromodulation non invasive (comme la stimulation magnétique transcrânienne, dans laquelle des bobines de cuivre apposées sur le crâne génèrent un courant) ou même des traitements pharmacologiques qui devront être très ciblés, ce qui pour l’instant est encore loin d’être possible.
Un frein nécessaire, des considérations éthiques
Mais attention, avertissent les chercheurs, cela devra se faire avec prudence, car ce circuit servant de frein à l’action est utile et permet notamment d’éviter les épuisements ou burn-out. « Si ce circuit est trop réprimé, cela pourrait réduire la prudence adaptative et conduire à des comportements risqués ou impulsifs. C’est pourquoi toute application thérapeutique potentielle devrait être envisagée avec beaucoup de prudence », appuie Ken-Ichi Amemori. « Toute intervention qui modifie la motivation soulève d’importantes questions éthiques, notamment en ce qui concerne l’autonomie individuelle et le risque de pression sociale ou institutionnelle pour recourir à de telles interventions. »





