Africa-Press – Gabon. Au cours des neuf mois qu’elle s’apprête à passer à bord de la Station spatiale internationale (ISS), l’astronaute française Sophie Adenot va participer à environ 200 expériences internationales. Trois d’entre elles seront directement suivies par le Cadmos (Centre d’aide au développement des activités en micropesanteur et des opérations spatiales), un service du Cnes à Toulouse, et visent à mieux connaître les modifications physiologiques en micropesanteur pour préparer les missions d’exploration de demain.
EchoBones
L’une d’entre elles, EchoBones, ne sera pas réalisée à bord de l’ISS, mais avant le départ de Sophie Adenot et après son retour sur Terre, afin d’analyser la perte osseuse liée à la mission. En microgravité, en effet, les os ne sont plus sollicités comme sur Terre. Résultat: ils perdent environ 1% de leur masse par mois, un phénomène qui peut causer des fractures et est comparable à certaines formes d’ostéoporose. Au retour, il faut plus d’un an aux astronautes pour récupérer un système osseux normal.
Jusqu’à aujourd’hui, l’effet des vols spatiaux sur l’os était étudié par des techniques utilisant les rayons X. L’expérience EchoBones, développée par le CHU d’Angers, l’Inserm et l’université de Delft (Pays-Bas), propose d’utiliser cette fois l’échographie. Ont d’ores et déjà été réalisées des échographies du tibia et de la cheville de Sophie Adenot. Elles serviront de référence au retour de mission pour établir des comparaisons avec les échographies d’après-mission. Les chercheurs veulent ainsi mesurer le rythme de récupération de la masse osseuse. La nouveauté, c’est que la technologie d’échographie est capable d’évaluer non seulement la densité osseuse, mais aussi le flux sanguin intra-osseux, un paramètre non mesurable par rayons X qui permettra de mieux comprendre l’évolution de la structure osseuse. Si tout fonctionne, cette technique d’imagerie à ultrasons pourrait trouver sa place directement dans l’ISS, dans les futures missions d’exploration habitée vers la Lune ou Mars, et ouvrir de nouveaux champs de recherche médicale.
Sophie Adenot lors de la mesure de son tibia. Crédits: Compte X de Sophie Adenot
EchoFinder: l’échographie sans médecin
Dans l’espace, la distance change tout. Si aujourd’hui certaines échographies réalisées à bord de l’ISS peuvent encore être téléopérées depuis la Terre, ce ne sera plus possible lors des missions d’exploration lointaine. Vers la Lune, et plus encore vers Mars, le délai de communication rend toute assistance en temps réel impossible. Conçue par des chercheurs du CHU de Caen et le Medes (Institut de médecine et physiologie spatiales), l’expérience EchoFinder vise à permettre à des astronautes non spécialistes de réaliser des échographies en totale autonomie, grâce à la réalité augmentée et l’intelligence artificielle. Cette expérience nécessitera deux personnes qui joueront le rôle de l’opérateur et du patient.
« Au préalable, nous avons fait une acquisition des organes de Sophie Adenot au sol, explique Jérôme Daniel, du Cadmos, responsable de développement de l’expérience ÉchoFinder. Lorsqu’on fait cette acquisition, on sauvegarde la position de la sonde au moment de la prise de l’image de l’organe, ce qui permet ensuite à notre logiciel de réalité augmentée de reproduire la position de sonde que l’astronaute « opérateur » doit essayer de retrouver. Comme dans un jeu vidéo où le joystick serait la sonde, l’astronaute a juste à remettre des sphères bleues dans des cubes jaunes pour assurer, en théorie, la bonne position de la sonde. Quand l’algorithme d’IA détecte un organe, la prise d’images est automatique. En réalité, on sait qu’en apesanteur les organes bougent, certains plus que d’autres, ou même changent de forme. C’est ce que nous voulons quantifier, pour pouvoir l’intégrer dans le protocole.” Au-delà de l’exploration spatiale, EchoFinder ouvre des perspectives pour la médecine en mer, dans les sous-marins, les zones isolées ou les déserts médicaux. « Il y a aujourd’hui un vrai enjeu sociétal de rendre l’échographie accessible à tout le monde et, sur le plan médical, de pouvoir se passer des experts échographistes, souligne Amir Hodzic, médecin-chercheur à l’université et au CHU de Caen. Mais une des difficultés pour un novice est de faire une acquisition de qualité. C’est pour ça que nous avons inventé ce protocole.”
Sophie Adenot teste l’expérience Echo Finder à Toulouse. Crédits: CNES / Ollier Alexandre, 2025
PhysioTool
Autre expérience majeure de la mission de Sophie Adenot: PhysioTool, un projet de physiologie visant à suivre, sur 24 heures, l’adaptation du corps humain à la microgravité. Une recherche essentielle pour préparer les futurs vols de longue durée vers la Lune ou Mars. Coordonnée entre autres par le CHU d’Angers, l’université de Lorraine et le Medes, l’expérience repose sur différents capteurs physiologiques synchronisés, capables de mesurer simultanément divers paramètres: fréquence cardiaque, pression artérielle, oxygénation du sang, respiration, température corporelle, activité musculaire, ou encore qualité du sommeil. La France a développé, depuis 1996 et le premier vol sur la station russe Mir de Claudie Haigneré, une expertise dans ce domaine, perfectionnant, miniaturisant et intégrant ses appareils au fil des vols, ce qui permet aujourd’hui de disposer d’un système capable d’opérer ces mesures en mode ambulatoire.
Cela va permettre, par exemple, d’étudier l’adaptation du système cardio-vasculaire aux conditions spatiales. « Sur Terre, le système cardio-vasculaire est en permanence stimulé par la gravité, quand on se lève le matin, quand on marche, explique Marc-Antoine Custaud, professeur de physiologie à l’université d’Angers. Toute notre activité physique consiste à contrer la gravité. Dans un environnement spatial, le système cardio-vasculaire devient inactif, avec des conséquences sur les vaisseaux, le cœur, la pression artérielle. » Les astronautes peinent à fournir un effort physique et connaissent un risque accru de syncopes. A leur retour sur Terre, le reconditionnement cardio-vasculaire n’est pas immédiat et des pertes de connaissance peuvent survenir, lorsque le cerveau est temporairement moins bien irrigué, notamment en position debout.
Sophie Adenot a testé l’équipement PhysioTool à Toulouse. Crédits: Medes/Cnes
« Cette expérience est aussi intéressante d’un point de vue cognitif, ajoute Benoît Belmont de l’université de Lorraine. L’idée c’est de pouvoir réaliser une mesure intégrative entre des paramètres physiologiques, psychologiques, mentaux, comportementaux, et de pouvoir identifier la relation qu’il y a entre ces paramètres, puisque, évidemment, on est dans un environnement totalement inédit, exceptionnel, qui va forcément avoir des effets sur le comportement de l’individu.” Dans un environnement spatial, l’altération des fonctions corporelles peut influencer l’attention, la prise de décision ou la fatigue mentale. Comprendre ces interactions est essentiel pour préparer les futures missions de très longue durée.





