Africa-Press – Gabon. Alors que des collectifs spontanés viennent de secouer simultanément l’éducation, le pétrole et l’université, le gouvernement annonce une réforme destinée à «assainir l’action syndicale» et à faire des élections professionnelles le «baromètre exclusif de la représentativité syndicale». Modernisation du dialogue social ou reprise en main stratégique face à une conflictualité devenue imprévisible? Derrière les formules officielles, c’est toute la grammaire du rapport de force qui est en train de changer.
Concernant le syndicalisme, le conclave gouvernemental du 26 février 2026 ne se contente pas d’annoncer une réforme technique. Il trace une ligne politique claire concernant sa pratique. Il faut dire que le «Projet d’ordonnance fixant le régime des organisations professionnelles des personnels régis par le Code du Travail en République Gabonaise» ne surgit pas dans le vide. Il intervient au moment précis où le paysage social gabonais connaît une mutation silencieuse mais profonde: l’émergence de collectifs spontanés, horizontaux, non adossés aux centrales traditionnelles, sans leaders identifiés pouvant négocier en off ou en arrière-boutique. SOS Éducation dans le primaire et le secondaire. SOS Pétroliers à Port-Gentil, dans un secteur qui fait trembler le pays à chaque arrêt d’activité. ‘’Intelligentsia’’ dans l’enseignement supérieur, réunissant enseignants-chercheurs, contractuels, vacataires et chargés de cours issus de cinq établissements publics stratégiques. Trois secteurs névralgiques. Trois dynamiques hors cadre classique.
C’est dans ce contexte que le gouvernement annonce un projet d’ordonnance visant à «combler un vide juridique constitutionnel» et à «assainir l’action syndicale».
Reprendre la main sur la représentativité
Le communiqué final du Conseil des ministres du 26 février annonce «la fixation de critères de constitution rigoureux, afin d’éviter la prolifération de “syndicats de circonstance”». L’expression n’est pas anodine. Elle vise explicitement les structures jugées conjoncturelles, opportunistes, éphémères. Or, que sont ces nouveaux collectifs sinon des formes d’organisation circonstancielles, nées d’une crise et structurées en dehors des circuits établis?
Deuxième pilier de l’annonce gouvernementale: «l’institutionnalisation des élections professionnelles, désormais établies comme le baromètre exclusif de la représentativité syndicale». Le terme «exclusif» est central. Il signifie que la légitimité ne découlera plus de la capacité à mobiliser, à bloquer un secteur stratégique ou à imposer un rapport de force médiatique. Elle devra passer par un filtre électoral formel.
Dans le secteur pétrolier, où chaque mouvement a un effet immédiat sur l’économie nationale, la stabilisation devient un impératif. À l’université, où ‘Intelligentsia’ fédère des profils hybrides (fonctionnaires et contractuels) la fragmentation des statuts complique la médiation traditionnelle. Dans l’éducation de base, l’horizontalité de SOS Éducation a court-circuité les structures classiques. Il fallait nécessairement en tirer des leçons. La réponse n’est donc pas ponctuelle. Elle est structurelle.
Du conflit imprévisible à la participation encadrée
Le communiqué du gouvernement ajoute «l’exigence de transparence et de reddition des comptes» ainsi que «la réaffirmation de l’indépendance syndicale, en garantissant la neutralité des organisations vis-à-vis des courants politiques». Ici ont joué les soupçons d’un mouvement d’humeur soufflé ou manigancé, en arrière-plan, par des forces politiques de l’opposition. Et l’ensemble est résumé dans une formule programmatique: passer «d’un syndicalisme de confrontation à un syndicalisme de participation responsable, gage de la paix sociale et de l’attractivité économique de notre pays». Tout est dit.
Il ne s’agit pas de supprimer le syndicalisme. Il s’agit d’en redéfinir les contours. Le rapport de force spontané cède la place à une participation encadrée. La mobilisation horizontale est invitée à se transformer en organisation certifiée.
Peut-on y voir une modernisation du dialogue social? Oui. Peut-on y voir une tentative de reprise en main stratégique du champ syndical? Tout autant. Car lorsque des collectifs émergent simultanément dans l’éducation, le pétrole et l’université, l’enjeu dépasse la revendication sectorielle. Il touche à la capacité de l’État à garder la maîtrise des leviers essentiels.
La réforme annoncée ne répond donc pas seulement à une crise. Elle répond à une recomposition. Reste une question décisive: en voulant transformer la conflictualité sociale en procédure, le pouvoir stabilise-t-il durablement le dialogue… ou cherche-t-il à prévenir l’imprévisible avant qu’il ne devienne incontrôlable?





