Cameroun, Bénin, Guinée-Bissau … Macron en Afrique pour tenter de repositionner l’impérialisme français

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Cameroun, Bénin, Guinée-Bissau ... Macron en Afrique pour tenter de repositionner l’impérialisme français
Cameroun, Bénin, Guinée-Bissau ... Macron en Afrique pour tenter de repositionner l’impérialisme français

Africa-Press – Guinee Bissau. En 2017, lors de sa première élection, Macron avait entamé sa mandature en se rendant au Mali, afin de soutenir les sentinelles de l’opération Barkhane. Cinq ans plus tard, la donne a bien changé et l’impérialisme français continue de décliner. A quelques semaines de la fin du retrait de l’armée française au Mali, chassée depuis par le gouvernement malien qui préfère dorénavant les troupes russes Wagner, Macron entame son second mandat en rendant visite au Cameroun, au Bénin et à la Guinée-Bissau. L’objectif est clair : construire ou reconstruire les liens avec les capitales d’Afrique, pour tenter de se faire de nouveaux alliés, avec en ligne de fond la perte de vitesse de la France sur le continent et la scène internationale.

Ainsi, Macron a commencé ce lundi et mardi sa tournée par le Cameroun. Un premier défi (difficile) pour le président, qui va devoir jongler avec l’opinion publique et les enjeux « stratégiques » de l’impérialisme français. Deux ans auparavant, Macron déclarait avoir « mis la pression » au président Paul Biya, quant aux violences exercées dans la région, suite à l’interpellation d’un jeune camerounais. Cette fois, il n’y va pas pour « donner des leçons ou promouvoir un modèle. » a-t-il déclaré. Un changement de ton révélateur. En ligne de fond, la concurrence avec l’Allemagne, la Turquie, la Chine, l’Inde et, sur un tout autre plan, avec la Russie.

Au Cameroun, la partie s’annonce difficile pour le président

En effet, la partie s’annonce difficile pour le président, qui en train d’opérer un tournant stratégique dans sa politique sur le continent africain, comme il le déclarait lors de son discours aux armées, le 13 juillet dernier. Dorénavant, il s’agirait de « bâtir dans la durée une intimité plus forte avec les armées africaines », un « changement de paradigme » donc, dont cette tournée n’est que la première expression.

Ainsi, même si Macron tente de maquiller sa venue, notamment en mettant en avant le projet FARM (Food on Agriculture Résilience Mission), mis en place par le G7, l’Union Européenne, et l’Union Africaine, c’est plutôt les intérêts de l’impérialisme français qui sont au cœur de ce voyage. Mais pour mener à bien sa mission, Macron va devoir réussir à satisfaire tous ces interlocuteurs, à savoir le président ultra autoritaire et depuis 40 ans au pouvoir, Paul Biya, mais aussi la population du pays, qui a encore en tête l’époque où le Cameroun était en partie une colonie française, et dont la France avait littéralement dirigée la guerre contre-insurrectionnelle.

Pourquoi commencer par le Cameroun donc ? Le journal burkinabé, Le Pays, peut répondre à notre question. Selon lui, le Cameroun représente « une aubaine » pour la France. D’une part, c’est bien le secteur agricole que compte cibler le gouvernement, car le pays dispose d’immenses terres et se situe au carrefour de l’Afrique centrale. De quoi nous éclairer sur la véritable nature du projet, faussement humanitaire, FARM, alors que la guerre en Ukraine a remis au premier plan la question de la famine aux quatre coins du globe, et notamment en Afrique, où les puissances occidentales craignent le retour « des émeutes de la faim ». Un premier secteur donc, dans lequel la France pourrait investir.

Mais ce n’est pas tout : le pays regorge également de pétrole. Une donnée plus qu’importante, car depuis la guerre déclarée par la Russie en Europe de l’Est, l’énergie est devenue de loin l’une des données structurantes de la politique des pays occidentaux. Plus largement, la venue de Macron n’a d’autres objectifs que de replacer ses pions dans son ancienne colonie, très courtisée pour les raisons évoquées plus haut. A ce titre, les entreprises françaises ne représentent plus que 10% de l’économie du pays, contre 40% en 1990, largement investie aujourd’hui par la Chine, l’Inde, et l’Allemagne, rapporte Le Figaro.

Entre autres, Macron déclarait justement ce mardi, à l’adresse de la Chine notamment, qui possède aujourd’hui 60% de la dette bilatérale du Cameroun : « on ne peut pas accepter que des entreprises, venant d’autres régions du monde, considèrent ici que tout est possible ». Faisant référence aux multiples affaires de corruption qui touchent le pays, et dont la France n’est pas exempte, ce qu’a reconnu le Président. Une déclaration qui donne le ton des nouvelles ambitions économiques de la France dans le pays.

Enfin, au-delà des intérêts économiques de la France, vient la question militaire. En effet, alors que la France est en perte de vitesse sur ce terrain (Macron a d’ailleurs à nouveaux rehaussé le budget militaire), le Cameroun et la France pourrait y trouver un terrain d’entente. Car le pays est en proie à de multiples conflits, que ce soit avec l’opposition politique, dont les principaux représentants sont en prison, ou avec les forces séparatistes, dans la partie anglophone du Cameroun, ou avec les forces de Boko Haram, dans l’extrême Nord du pays. En-tout-cas, le maintien du pouvoir en place tient principalement à une chose : la répression.

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« Redorer le blason » de la France, le défi de Macron auprès de l’opinion publique et des chefs d’Etats

Ainsi, si Macron veut pouvoir se repositionner sur le continent, à commencer par le Cameroun, il va devoir partir de la position, plutôt dégringolante, de la France. Situation à laquelle il essaye de remédier depuis quelques temps, mais dont l’effet a été jusqu’ici plutôt mitigé. Dernière expression en date de ces tentatives, le sommet France Afrique de l’année passée. Censé incarner une « rupture » de méthode dans les échanges entre les deux parties, Macron pourrait payer les frais de cette politique adressée à la « société civile » du continent africain, qui prend de plus en plus d’importance. On se rappelle des révoltes il y a un an au Sénégal, dirigées contre les firmes françaises.

Joël Atayi-Gbèdègbé, politologue béninois, revient justement sur les obstacles auxquels Macron pourrait se confronter, notamment auprès des populations locales. Mais pas seulement. Il remarque ainsi : « c’est une tournée qui permettra probablement au président Macron de tenter de redorer son blason vis-à-vis de son opinion publique elle-même mais également vis-à-vis des chefs d’Etat africains, qui ont paru marginalisé, être l’objet d’une défiance, d’une volonté de contournement de l’Elysée qui avait convoqué il y a quelques mois à Paris, une partie de la jeunesse montante, des militants des ONG etc ».

Macron doit donc jouer sur deux terrains, d’un côté auprès de la population, mais tout en devant reconstruire des relations dégradées avec les chefs d’États. Cette situation pourrait engendrer de fortes contradictions, notamment au Cameroun. Paul Biya qui dirige depuis 40 ans le pays réprime très sévèrement sa population, que ce soit les membres de l’opposition ou la population soupçonnée de soutenir les séparatistes.

En ce sens, une tribune, signée par deux chercheurs, intitulée « M. Macron devrait clairement exprimer son inquiétude quant aux violations des droits humains » vient de sortir. « Aujourd’hui au Cameroun, arrestations, détentions arbitraires et torture sont monnaie courante » peut-on lire. Revenant sur les conflits qui gangrènent le pays, la tribune met au centre la violence exercée par l’État contre la population civile et les opposants politiques. A ce jour, plus de 600 000 personnes auraient été déplacées dans les régions anglophones, et 75 000 personnes ont fui vers le Nigeria.

En discutant avec un tel gouvernement, conquérir l’opinion publique reste donc un défi de taille pour le président français. Ce mardi a donc eu lieu une table ronde avec certains jeunes de pays, qui avait été présent lors du dernier sommet France-Afrique de Montpellier. Mais cette entreprise risque de ne pas suffir. Achille Mbembe, intellectuel connu pour ses travaux postcoloniaux, mais aussi pour être devenu plus récemment l’un des interlocuteurs privilégiés de Macron en matière de politique africaine, rapporte que la réussite du voyage dépendra également d’actes symboliques comme « la réhabilitation des martyrs de l’indépendance ». Une lutte dont les souvenirs sanglants sont encore dans de nombreuses têtes.

« Emmanuel Macron va marquer la Russie à la culotte »

Enfin, s’il y a bien une raison qui explique la venue de Macron au Cameroun, et plus largement sa tournée en Afrique, c’est la politique offensive de la Russie dans son pré-carré. « Emmanuel Macron va marquer la Russie à la culotte », déclarait ainsi un diplomate français. Des propos on ne peut plus clairs. Car aujourd’hui, la Russie est signataire d’exactement 26 accords de défense avec les pays du continent, soit près de la moitié, rapporte l’Opinion.

Et justement, après avoir infligé une défaite sur ce terrain à la France au Mali, la Russie aurait récemment accueilli Joseph Beti Assomo, le ministre délégué à la Défense camerounaise le 12 avril dernier. Les deux parties auraient signé un accord en matière de politique de défense et de sécurité. De quoi inquiéter du côté de la France, dont le ministre des armées, Sébastien Lecornu, a prévu de rencontrer à son tour Joseph Beti Assomo. Si les deux présidents devaient discuter ensemble des impacts de la guerre en Ukraine, on voit se dessiner plus précisément les véritables motivations du camp français.

De ce point de vue, le diplomate, cité par le journal l’Opinion, en dit plutôt long : « Ils [les russes] ciblent le Cameroun, un carrefour stratégique avec un accès au Golfe de Guinée et sur l’hinterland. L’Elysée essaie de comprendre ce qui se passe entre les différents clans qui s’affrontent dans l’optique de la succession au pouvoir alors que Paul Biya n’a pas préparé de dauphin. Il faut surtout rassurer Yaoundé sur la pérennité de notre partenariat alors que le Kremlin mise sur le ministre camerounais délégué à la Défense et les jeunes officiers pour étendre son influence. La Russie forme entre 100 et 150 officiers et sous-officiers par an dans ses écoles de guerre. On doit intensifier notre coopération militaire si on ne veut pas que Yaoundé bascule dans l’orbite russe. »

L’entreprise de conquête russe en Afrique est d’ailleurs loin de s’arrêter là, étant donné que Sergueï Lavrov, ministre des Affaires étrangères de Russie, après s’être rendu en Egypte, est actuellement également en tournée sur le continent. Au programme : Congo-Brazzaville, Ouganda, et l’Ethiopie. Au cœur de son voyage, rassurer les différents pays au sujet de la pénurie de blé. Vendredi dernier, Poutine a d’ailleurs signé un accord à ce sujet avec Kiev en Turquie, sous l’égide de l’ONU et d’Erdogan. Pour autant, les bombardements n’ont pas cessé sur Odessa, là où se situe le principal port exportateur de blé.

Plusieurs questions sont donc au cœur des différentes politiques de la Russie et de la France, à savoir la question agricole avec en ligne de mire la pénurie mondiale de blé, les conflits régionaux qui ravagent le continent, avec en toile de fond le déploiement de troupes sur le continent, et surtout, la question énergétique, qui structure de plus en plus la politique internationale des différents gouvernements. Derrière tout ça, ce sont bien les intérêts économiques et politiques qui motivent ces pays, à l’instar également des États-Unis, de la Chine, de l’Allemagne etc. à venir sur le continent africain.

Comme l’écrivait Philippe Alcoy dans un récent article, « la guerre en Ukraine a mis en exergue » la dépendance énergétique des pays de l’Union européenne vis-à-vis de la Russie. « Dans ce contexte, le continent africain est en train d’attirer la convoitise de différents pays et entreprises européens, notamment pour son gaz ». Comme nous l’avons vu, le Cameroun est détenteur de riche ressource pétrolière. Plus largement, c’est tout le continent africain qui partage cette caractéristique. Le tournant « stratégique » d’Emmanuel Macron sur le continent africain n’est pas anodin et répond à ces problématiques. A ce titre, la première visite du président français en Guinée-Bissau, prévue jeudi, alors que cette dernière vient d’être nommée à la tête de la puissante Communauté Économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), est plutôt révélatrice des ambitions régionales de la France. Au Bénin, c’est un soutien militaire qui est attendu.

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