La Frontière Mouvante entre Neurologie et Psychiatrie

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La Frontière Mouvante entre Neurologie et Psychiatrie
La Frontière Mouvante entre Neurologie et Psychiatrie

Africa-Press – Guinee Bissau. Quand Aloïs Alzheimer observe, en 1906, les plaques et dégénérescences dans le cerveau d’Auguste D., il signe l’acte de naissance d’une maladie qui portera son nom. Quatre ans plus tard, pour la première fois, dans une nouvelle édition de son grand traité de psychiatrie, Emil Kraepelin fait passer un trouble de la psychiatrie à la neurologie. L’observation d’une lésion justifiait de séparer ce cas des autres formes de démence. Une bascule emblématique de la frontière qui va longtemps séparer maladies « du cerveau » et troubles « de l’esprit ». Et qui reflète les tensions récurrentes entre neurologie et psychiatrie, un couple qui n’a cessé d’avoir des relations tumultueuses.

« Au 11e siècle, Avicenne a été l’un des premiers médecins à émettre des hypothèses sur le lien entre anomalies du cerveau et troubles psychiatriques « , indique le Pr Pierre-Michel Llorca, psychiatre et chef de service au CHU de Clermont-Ferrand. Au Moyen Âge, on attribuait certains troubles mentaux à une « pierre dans le cerveau », supposée bloquer la circulation des esprits et provoquer mélancolie, convulsions ou délires.

À la fin du 19e siècle, le divorce est consommé. Neurologie et psychiatrie n’occupent pas le même espace, ni le même statut. « L’hôpital de la Pitié-Salpêtrière était la Mecque de la neurologie et Sainte-Anne celle de la psychiatrie « , précise l’historien Emmanuel Drouin. D’un côté, une médecine du système nerveux centrée sur la clinique, l’anatomie et l’histologie, de l’autre, une psychiatrie qui intervient sur un cerveau sans lésion repérable, par électrochocs, insuline ou lobotomie. Et le fossé va se creuser avec l’émergence, dans cette période charnière, de modèles centrés sur les mécanismes psychologiques.

Pierre Janet, l’une des figures de la psychologie française, met par exemple en avant le rôle des émotions, des traumatismes et du fonctionnement psychique dans l’apparition et le développement des troubles mentaux. Cette orientation psychologique s’accentue encore sous l’impulsion d’un neurologue bien connu: Sigmund Freud. Celui qui a mené dans un premier temps des travaux sur les neurones va fonder la psychanalyse et placer l’inconscient, les conflits psychiques et la sexualité au cœur de l’explication des troubles mentaux.

« Ce sont vraiment deux mondes différents »

Pourtant, depuis le milieu du 20e siècle, certains médecins tentent de réconcilier le couple terrible et lui offrir un nouveau départ. Éminent neurologue, Jean Lhermitte, fut l’un des premiers à soutenir qu’il n’existe pas « de maladie purement neurologique ou purement psychiatrique «. En 1949, un diplôme commun aux deux disciplines voit le jour: le certificat d’études spéciales (CES) de neuropsychiatrie. L’élan est brisé vingt ans plus tard, en 1969, quand il est à nouveau scindé en deux formations distinctes. « En fait, le CES a été surtout créé parce que les neurologues libéraux n’avaient pas assez de patients « , déclare Pierre-Michel Llorca.

« Ce sont vraiment deux mondes différents « , insiste Emmanuel Drouin. La neurologie reste associée aux services universitaires les plus valorisés, et se technicise avec l’essor de l’EEG, puis du scanner et de l’IRM. La psychiatrie, largement dominée par la psychanalyse, souffre d’une attractivité plus faible. « À chaque discipline correspondent un périmètre, des postes et donc un pouvoir. C’est aussi pourquoi la fusion des deux spécialités pose problème « , surenchérit Pierre-Michel Llorca.

C’est finalement l’essor des neurosciences qui va rebattre les cartes à partir des années 1980. Le cerveau revient au cœur de la compréhension des troubles mentaux: neurologues et psychiatres doivent à nouveau collaborer. Grâce à l’essor de l’IRM et aux travaux de consortiums internationaux, des anomalies structurelles cérébrales montrent que certains troubles mentaux présentent eux aussi des signatures cérébrales mesurables.

Les médecins observent une réduction de l’hippocampe dans la dépression. Une grande étude publiée en 2017 dans Nature Medicine identifie plusieurs sous-types de dépression fondés sur des réseaux cérébraux distincts, capables de prédire la réponse à la stimulation magnétique transcrânienne. Des outils venus de la neurologie – stimulation magnétique transcrânienne répétitive (rTMS), stimulation cérébrale profonde (SCP) – entrent ainsi dans l’arsenal thérapeutique de la psychiatrie.

L’identification de biomarqueurs dans les troubles psychiatriques

Parallèlement, des biomarqueurs commencent à émerger: signes d’inflammation dans certaines dépressions sévères ou dans les troubles bipolaires, baisse de molécules comme le BDNF dans la dépression ou la schizophrénie, ou encore anomalies de l’activité électrique du cortex chez des patients souffrant de dépression résistante.

Autant d’indices qui nourrissent l’idée d’une psychiatrie plus personnalisée et qui va jusqu’à ébranler la bible diagnostique de la psychiatrie, le DSM. Pierre-Michel Llorca se félicite du chemin parcouru mais estime qu’ »il va falloir encore cinquante ans pour que le duo fonctionne parfaitement «. Aujourd’hui, neurologues et psychiatres suivent encore deux cursus séparés…

La « bible » de la classification des troubles mentaux ébranlée

Le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of mental disorders), manuel de référence pour la classification des troubles mentaux depuis 40 ans, est de plus en plus critiqué pour ses diagnostics jugés souvent imprécis. En 2010, le NIMH (National Institute of mental health, Institut national de la santé mentale aux États-Unis) a donc lancé le programme RDoC (Research Domain Criteria), qui propose une autre logique: définir les troubles mentaux à partir des circuits cérébraux et des grandes fonctions psychologiques.

Cette approche séduit les neuroscientifiques mais suscite des réserves chez de nombreux psychiatres. Une étude publiée en 2025 dans Nature Communications montre en outre que certaines catégories du RDoC ne correspondent pas nettement à des circuits cérébraux distincts.

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