Africa-Press – Guinée. Né en 1789 près de Bradford sur Avon, dans le Wiltshire (Grande-Bretagne), Shadrack Byfield s’engage très jeune dans l’armée britannique et sert au Canada lorsque les États-Unis déclarent la guerre au Royaume-Uni en 1812. En 1814, un tir de mousquet lui pulvérise l’avant-bras gauche. La blessure nécessite une amputation qui sera pratiquée sans anesthésie, comme c’était habituellement le cas à cette période. Son bras sectionné est jeté sur un tas de fumier par un aide soignant mais Shadrack le récupère, le place dans un cercueil improvisé et l’enterre lui-même.
La guerre terminée, une autre épreuve commence
Cet épisode spectaculaire a largement contribué à forger sa postérité. Dans son premier récit publié en 1840, Shadrack Byfield se décrit comme un soldat discipliné, endurant, capable de surmonter son handicap grâce à une prothèse artisanale lui permettant de reprendre le tissage et de subvenir aux besoins de sa famille. Cette image a été abondamment reprise dans les musées et documentaires consacrés à la guerre de 1812. La redécouverte d’une seconde autobiographie, publiée en 1851, change profondément la perspective. L’historien Eamonn O’Keeffe a retrouvé le seul exemplaire connu de ce texte dans une bibliothèque américaine et en a analysé le contenu dans une étude publiée dans la revue Journal of British Studies.
Douleurs chroniques, fatigue, emplois précaires, conflits juridiques et insatisfaction face à une pension jugée trop faible: « les histoires militaires mettent l’accent sur les grandes batailles, mais beaucoup moins sur la vie d’après-guerre », explique Eamonn O’Keeffe. Une fois les combats terminés, les soldats disparaissent souvent du récit historique, alors même que leurs blessures continuent de peser sur leur existence. Shadrack décrit cette réalité et évoque la charge psychologique laissée par la guerre, admettant que certains souvenirs de violence et de mort le hantent encore des décennies plus tard.
Deux autobiographies, deux stratégies
Le contraste entre les deux récits est frappant. Dans le second texte, Shadrack mentionne des épisodes absents de son premier livre, comme des actes de désobéissance ou des tentatives de pillage. Il insiste surtout sur sa longue campagne pour obtenir une pension plus élevée, menée pendant des années auprès des autorités militaires et de notables locaux. « L’image du soldat britannique docile et reconnaissant doit beaucoup à la manière dont Byfield s’est lui-même mis en scène dans son premier récit », analyse Eamonn O’Keeffe, mais la seconde autobiographie met en avant les difficultés économiques et les ennuis judiciaires qui jalonnent sa vie après son retour en Angleterre.
Le cas de Byfield éclaire une situation plus générale. Ainsi, après les guerres napoléoniennes, de nombreux vétérans ont peiné à se réinsérer. Leurs emplois sont instables, l’aide publique limitée, et les pensions accordées aux soldats du rang restent bien inférieures à celles des officiers blessés de manière comparable. Beaucoup continuent à s’identifier fortement à leur passé militaire et sollicitent l’appui de figures locales influentes pour obtenir un soutien financier. « Le mémoire militaire devient alors un genre à part entière », utilisé par les anciens combattants pour susciter la sympathie du public et défendre leurs revendications.
Mort en 1874, à l’âge de 84 ans, après avoir tenté jusqu’au bout d’obtenir une nouvelle revalorisation de sa pension, Shadrack Byfield apparaît comme un homme aux prises avec les limites de la reconnaissance accordée aux anciens combattants. Son parcours rappelle que les autobiographies de guerre ne sont jamais de simples témoignages bruts. « Les vétérans étaient des conteurs habiles, faisant des choix narratifs conscients », conclut Eamonn O’Keeffe.
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