Sam Soko, ce documentariste kényan qui monte

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Sam Soko, ce documentariste kényan qui monte
Sam Soko, ce documentariste kényan qui monte

Antoine Kauffer

Africa-Press – Guinee Equatoriale. Du Forum des Images à la Petite Salle du Centre Pompidou, c’est par touches successives que l’on recompose l’itinéraire de Sam Soko, producteur des documentaires Softie et No Simple Way Home, présentés au festival Cinéma du réel*. Des touches qui correspondent à la manière dont s’est constitué le « village » du cinéaste kényan – qui compte désormais dans le paysage audiovisuel est-africain.

De la campagne à la ville, du Kenya au monde

« J’ai grandi à Kisii, à 5-6 heures de Nairobi. J’ai été à l’école pas très loin, puis à l’université à Eldoret. » C’est dans ce chef-lieu de l’ouest kényan que Sam se forme au théâtre et prend goût à l’art du « storytelling, you know ». « Le théâtre, c’est en quelque sorte amener les idées philosophiques dans le monde ; se frotter aux conversations réelles, à nos expériences », explique-t-il. Et de résumer : « C’est peut-être pour cela que je me suis senti à l’aise avec le documentaire. » Eldoret marque sa première expérience urbaine. « En vérité, j’ai vécu plus longtemps à la campagne qu’en ville. » Diplôme en poche, Sam rejoint Nairobi où il travaille dans un théâtre. Un ami lui demande de l’aider à monter des films promotionnels à destination d’ONGs. « Au Kenya, c’est ce que font plein de gens, des documentaires pour des ONG… » La crise de la vingtaine effacée, le sens des responsabilités prend le dessus : « Trois amis et moi nous associons pour créer une société de production appelée Lifebox Africa, LBX Africa aujourd’hui. Notre objectif est de raconter des histoires qui ont un impact sur notre espace. Des histoires qui engagent et inspirent les gens autour de nous, mais avec une connexion mondiale. »

On est fin 2012. Sam fait alors la connaissance de l’activiste et photojournaliste Boniface Mwangi. « Nous travaillions dans le même espace, car Boniface avait fondé une organisation : PAWA 254, un centre d’artistes. » [les locaux de PAWA 254 à Nairobi ont fermé en 2020 ; l’espace entame actuellement sa mue, NDLR]. « À l’époque, Boniface organise des manifestations, très hautes en couleurs, et on a cette idée : faire une petite vidéo montrant la manière de créer ces manifestations, pour que d’autres militants s’en emparent. » Dès lors, le jeune entrepreneur filme : « Une manif entraîne la suivante, puis une autre… et avant que tu t’en aperçoives, il s’est déjà écoulé deux ans. »

Ni la longueur des rushs ni la célébrité grandissante de Boniface ne freinent le réalisateur. Bien au contraire : « Nous avons senti que cela pouvait être plus long qu’un court-métrage. » Les contacts fréquents de Sam avec la famille de Boniface lui donnent l’idée de l’inclure dans la vidéo. « Comme l’expose le documentaire, Njeri, la femme de Boniface, est très réticente. » Sam juge toutefois important qu’elle apparaisse, parce que « le militantisme n’est pas unidimensionnel ». Certes, Boniface Mwangi ne fait pas l’unanimité : « Il polarise beaucoup ; qu’on l’apprécie ou qu’on le déteste, il est important de montrer que c’est un être humain, avec son histoire et son origine. Il faut que les Kényans puissent se reconnaître dans sa vie. » Une existence pour le moins singulière, dont le documentaire Softie retrace une partie.

Softie : un militant kényan dévoilé

Au Kenya, Boniface Mwangi est une personnalité publique. Omniprésent sur les réseaux sociaux, le photographe deux fois primé par CNN reste un inlassable activiste, familier du mot d’ordre « Ressource. Mobilisation. Action. » « Softie », son surnom signifiant « mauviette » en anglais, qu’il tient de son enfance, Boniface l’arbore comme une revanche à prendre sur la vie. Le documentaire qui lui est consacré ne s’ouvre-t-il pas d’ailleurs dans une benne à ordures sur une séquence dans laquelle Softie compare les députés à des cochons ? La pauvreté, Boniface l’a côtoyée au sein d’une famille rurale de sept enfants élevés par leur mère seule. Très vite, la photographie fait porter sa voix – notamment lorsqu’il enregistre appareil au poing les violences post-électorales de 2007 au Kenya. « 1 000 morts et 500 000 sans-abri », rappelle la voix off dans le documentaire.

À partir de 2009, vient le tour de la dénonciation. Le photographe entame une tournée pour présenter son travail via des actions menées dans des lieux choisis, comme le centre-ville de Nairobi, siège du gouvernement et des principaux médias. La dénonciation se transforme rapidement en engagement. 2017, c’est le momentum politique. Boniface décide de mener cette campagne – que le documentaire retrace en images. Elle s’annonce lors du Voter Registration Day et s’amorce 15 mois plus tard. Boniface recrute Khadija Mohamed, une ex-banquière kényane formée en Angleterre. En parallèle, il s’attire des bénévoles. Devant les menaces de mort, sa femme et ses enfants demandent l’asile politique aux États-Unis, où ils restent plus de huit mois.

En tant que réalisateur et producteur, Sam est bien conscient du risque que comporte la projection du documentaire, éminemment politique. Sa première en octobre 2020 est rendue possible par l’intervention d’un distributeur lié à quelques cinémas indépendants de Nairobi. Sam reste confiant : « Ce qui importe, c’est que les Kényans se voient eux-mêmes. Nos spectateurs meurent d’envie de se voir à l’écran. Nous avons besoin d’objets qui parlent de nos traumas et sont sources de conversations. » Tout est travaillé en ce sens : des projections du film dans des espaces plus reculés au choix de la bande sonore – comme ce morceau du groupe Sauti Sol, très populaire chez les jeunes urbains kényans.

Alors que les élections présidentielles au Kenya approchent – août 2022 –, Sam insiste sur le rôle de Boniface. « Il a changé les manières de faire de la politique : nous avions l’habitude de donner de l’argent aux politiciens, maintenant ce sont les électeurs qui choisissent de faire des dons. » Et Sam de poursuivre : « Il a éclairé un aspect du tribalisme. Quand 15 des 20 ministres sont de la même tribu, on se pose des questions. L’important est de susciter une conversation. » Pour ce faire, Sam sait manier les formats et les plateformes : « On a fait une version de 52 mn accessible sur le continent. Et en décembre 2021, on a rendu Softie visionnable sur YouTube pendant deux jours. On a eu plus de 100 000 vues. »

La volonté de porter à l’écran des parcours politiques dans la région est-africaine mène Sam vers la production d’un autre documentaire : No Simple Way Home.

No Simple Way Home : l’identité au cœur du Soudan du Sud

« J’ai rencontré Akuol de Mabior [la réalisatrice de No Simple Way Home] en post-production pour Softie. Quand elle m’a raconté l’histoire, j’y ai tout de suite senti un écho. La seule différence, c’est qu’elle allait être dans le film. Je suis heureux qu’elle nous ait fait confiance. »

De fait, l’histoire personnelle de la Sud-Soudanaise Akuol de Mabior, réalisatrice et actrice à part entière du documentaire proposé pour la première fois en France à l’occasion du festival Cinéma du réel, s’imbrique dans la politique de son pays : fille du héros national John Garang de Mabior, mort en 2015, et de Rebecca Nyandeng de Mabior, actuelle vice-présidente, Akuol a baigné très jeune dans la politique. Ce n’est que plus tard, en prenant conscience, qu’elle a envisagé d’en montrer les implications en termes d’identité, d’engagement et de responsabilité : « La politique, c’était si naturel. Avec mes sœurs, nous étions des poissons dans l’eau. Les poissons sont mouillés, n’est-ce pas ? Ils ne peuvent pas voir l’eau, parce qu’elle est partout autour d’eux », souligne-t-elle en passage à Paris. De fait, le documentaire éclaire à la première personne l’éducation politique d’Akuol, mise en regard avec le portrait de sa mère politicienne. Quand Akuol l’interroge sur ce point, l’aînée lui répond : « Tu feras tes propres découvertes parce que tu viens d’une famille politique. » Elle poursuit face caméra : « Ce que tu es en train de faire [i.e. un documentaire, NDLR] c’est déjà de la politique. »

La jeune réalisatrice avance pourtant à pas mesurés, avec beaucoup de transparence : « Je reconnais mon ambition, ma mère l’a forgée. » C’est son identité propre qu’elle questionne : « Je voulais montrer ce que cela signifie de venir d’un milieu très privilégié dans un pays qui est vu comme sous-privilégié. » Avec tout ce que cela implique d’incertitudes d’être à sa place, en particulier au Sud-Soudan où « plus de gens sont déplacés qu’installés ». « Un pays auquel je me sens lié par le sens de l’obligation » reprend Akuol. « Il y a des attentes non seulement des Sud-Soudanais, non seulement de ma famille, mais de tous les Noirs. Mais nous ne sommes pas tous comme ça. J’ai beaucoup de respect et d’admiration pour l’administration, les politiciens et les militants, mais je pense que nous devons parfois trouver des chemins différents. »

Pour révéler ce point de vue, les choses sont allées vite : « J’ai eu l’idée en 2019, on a commencé à filmer fin 2019 et le résultat a été montré pour la première fois le mois dernier à la Berlinale. » Pourtant, tout n’a pas été simple : « Notre directeur de production, Samir Bol – qui a grandi au Soudan du Sud et y est revenu en 2017 – a été d’une aide précieuse. J’avais besoin de lui pour pouvoir filmer en public à Juba. » Concernant Sam, Akuol a cette formule : « Il a été confiant dans mon histoire et dans le film, lorsque je l’ai pitché au tout début. »

Et si No Simple Way Home se termine sur un doute : « Nous sommes libres depuis dix ans. Nos compatriotes luttent toujours. Et nous retenons notre souffle », entouré de son « village » de producteurs et de réalisateurs issus de la région et de la diaspora, Sam affiche sa confiance : « Préparez-vous, il va y avoir des documentaires est-africains. Plein d’autres. » Et de glisser : « Je travaille sur un autour du revenu universel au Kenya. » On garde l’œil ouvert.

* Le dernier festival Cinéma du réel a eu lieu du 11 au 20 mars.

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