Africa-Press – Madagascar. (Note de synthèse de la conférence trimestrielle du Think Tank Diapason – Mars 2024)
Saviez-vous qu’il existe un index de la démocratie, édité par Economist Intelligence, mesurant le niveau de démocratie annuel de chaque pays ?
En 2022, la notation pour Madagascar était de 5.7 et en 2023, la notation était de 5.26: il y a donc un écart de 0.44 ; cet écart s’explique par les dernières élections qui ont eu lieu en 2023. Madagascar reste en tout état de cause le 5e pays le plus pauvre du monde quel que soit l’indice de sa démocratie.
Dans son cycle de conférences trimestrielles, en mars dernier, le think tank Diapason a organisé un débat intitulé:
« OU EN SOMMES-NOUS DE LA DEMOCRATIE A MADAGASCAR ? »
C’était l’occasion pour les participants de repenser la démocratie à l’aune des dernières élections présidentielles et à la veille des prochaines élections législatives.
REFLEXIONS ORIGINELLES SUR LA DEMOCRATIE
Les deux orientations principales qui dominent la réflexion sur la démocratie sont les suivantes:
La conception majoritarienne où la démocratie serait un régime essentiellement fondé sur l’idée que la volonté collective est souveraine
Et si vous déplacez à l’autre extrémité du spectre,
La conception substantielle où certains pensent que la volonté collective serait quelque chose de très dangereux et que par conséquent un régime démocratique c’est un régime où la volonté collective serait limitée.
« Vous avez deux définitions totalement antithétiques de la démocratie l’une par la volonté l’une par la limite de la volonté et aujourd’hui, bien sûr cette discussion continue. » (Prof Jean-Fabien Spitz)
Pr Jean-Fabien Spitz souligne l’importance de la démocratie pour offrir un espace de « prévisibilité » , de garantie et de protection contrairement à l’arbitraire. Les intervenants ont aussi mis l’accent sur la nécessité d’un état de droit et d’une puissance publique efficace.
Pour en venir aux chiffres, les statistiques présentées par Afrobarometer, sur la satisfaction envers la démocratie à Madagascar indiquent que:
« […] 70 % des Malgaches estiment être entièrement libre ou assez libre d’exprimer leur opinion et 60 % disent qu’ils ont la liberté d’adhérer à n’importe quelle organisation politique.
[…] 43 % des Malgaches estiment que la démocratie n’évoluera pas mais restera à peu près au même niveau. […] La majorité des citoyens n’ont pas confiance en un certain nombre d’institutions » (Léa Rakotondraibe)
« […] Ça a du sens de mesurer la démocratie en tout cas d’après des critères et des procédures formelles et aussi évidemment du point de vue du consentement, c’est-à-dire de l’élection des dirigeants. » (Pr Jean-Fabien Spitz).
La redevabilité des dirigeants auprès des citoyens a été aussi l’une des notions fortes régulièrement évoquée tout au long du débat.
La discussion ayant mis en lumière la complexité de la démocratie entre ses définitions et son évaluation par les citoyens, quel est alors son impact sur le développement économique et le bien-être des individus ?
Lien entre démocratie et économie
La démocratie n’étant donc pas « effective » à Madagascar et la croissance n’étant pas redistribuée, « […]il faut trouver les moyens de soigner notre démocratie en agissant sur trois points: » (selon le Dr Hery Ramiarison)
La démocratie doit permettre un système distributif effectif, favorisant le développement de l’éducation et de la santé pour renforcer le capital humain.
Les conflits entre la volonté collective et les intérêts des minorités entraînent une instabilité politique persistante, malgré les régimes démocratiques en place.
La démocratie devrait encourager une bureaucratie efficace et un État de droit, mais l’absence de ces éléments à Madagascar nuit à la bonne gouvernance et entrave les objectifs économiques.
« […] Je pense que le problème n’est pas trop le modèle mais le fonctionnement de la démocratie car Madagascar est d’ailleurs sujet à des problèmes de corruption par exemple d’après les résultats de round 9 de l’Afrobarometer, 57 % des fonctionnaires sont impliqués dans les corruptions d’après les résultats et 44 % pensent que les magistrats sont très impliqués dans la corruption. » (Léa Rakotondraibe)
L’inefficacité des institutions démocratiques à Madagascar, combinée au manque de confiance du public envers ces institutions en raison de scandales de corruption récurrents, sont également abordés.
QUELLES SOLUTIONS PROPOSEES PAR LES PANELISTES ?
Investir dans le renforcement des institutions démocratiques pour garantir leur indépendance, transparence et responsabilité.
Réformer les structures politiques et économiques pour lutter contre la concentration du pouvoir et de la richesse.
Intégrer une autorité de l’éducation dans la Constitution pour assurer la cohérence des choix éducatifs.
Intégrer des institutions spécialisées non élues dans la Constitution pour garantir une représentation équitable.
Mettre en place un processus de nomination transparent et basé sur les compétences dans l’administration publique pour promouvoir une gouvernance plus équitable et renforcer la confiance des citoyens.
« […] Le fait d’avoir des pays où on a des constitutions qui prévoient un fonctionnement démocratique de l’État et des institutions démocratiques, des élections etc., et la réalité du fonctionnement politique des États (…) ce n’est pas simplement ce qui existe sur le papier ou ce qui existe dans la Constitution donc au fond, je dis souvent que c’est comme si un médecin vous prescrit un ensemble de médicaments deux ou trois médicaments pour soigner un problème une maladie ; vous choisissez un des médicaments et vous laissez les deux autres ou les trois autres et vous vous plaignez du fait que vous ne vous portez pas mieux. » (Dr Gilles Yabi)
ELITES/COLONIALISME/CULTURE ANCILLAIRE/MONDIALISATION
« […] Le colonialisme a joué un rôle extrêmement négatif car les élites ont été habituées à être serviles d’une certaine façon, elles ne se sont pas encore débarrassées de cette culture de la servilité, la culture du service personnel et ça laisse une empreinte très forte sur un certain nombre de sociétés (…) une culture de la domination et de la maîtrise qui est très difficile à éradiquer. » (Prof Jean-Fabien Spitz)
L’impact négatif du colonialisme sur la culture politique de certains pays a pu contribuer à la normalisation de pratiques corrompues et à la détérioration de la confiance envers les institutions publiques.
Par ailleurs, la mondialisation est identifiée comme offrant des opportunités lucratives aux élites, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, ce qui peut détourner leur engagement envers l’intérêt public et encourager la corruption.
Trouver une cohérence entre les valeurs traditionnelles de la société malgache et les systèmes politiques importés, en adaptant les principes démocratiques aux traditions politiques locales et aux besoins spécifiques de la population malgache serait l’un des consensus à construire.
Le prisme pan-africain
« […] On constate que les élites locales dans beaucoup de pays africains en particulier n’ont pas réussi à entretenir et à maintenir puis à diffuser une authentique culture de l’État de droit donc une culture démocratique. Au contraire ils pratiquent une corruption à grande échelle donc une privatisation de l’État avec une absence totale justement du sens de ce que peut signifier la chose publique […] mais je pense qu’on localise bien le Mal, c’est-à-dire, cette absence de sens de l’intérêt public. » (Prof Jean-Fabien Spitz)
« […] L’un des défis, ce sont les élections ; il faut bien voir que le financement des activités politique aujourd’hui, induit une forme de corruption quasiment obligatoire c’est-à-dire qu’il faut tellement d’argent pour mener campagne et pour avoir des chances de gagner qu’en réalité, il faut que cet argent vienne de quelque part et généralement on ne peut pas exclure jusqu’à l’immixtion du crime organisé dans le financement politique donc tant qu’on n’a pas des systèmes qui peuvent contrôler le financement par exemple des activités politiques, on aura du mal à avoir un fonctionnement électoral qui n’est pas lui-même corrompu dès le départ et qui ne peut que produire une gouvernance corrompue ensuite puisqu’il faudra rembourser par exemple les acteurs privés en leur accordant des contrats et cetera. » (Dr Gilles Yabi)
La mise en place de mécanismes de reddition de comptes efficaces est soulignée pour garantir que les élites politiques et économiques rendent des comptes à la population pour leurs actions, à travers des audits réguliers et des enquêtes sur la corruption.
L’éducation comme fondement pour une démocratie performante et une redistribution de la croissance
Le faible niveau d’éducation de la population s’avère être un obstacle criant à la démocratie effective. Un manque d’éducation peut contribuer à la perpétuation de la corruption en empêchant les citoyens d’être suffisamment informés pour demander des comptes aux élites corrompues et en favorisant un environnement où la manipulation et la fraude sont plus courantes.« […] Les fruits de la croissance économique ne sont pas distribués équitablement ; comment peut-on croire qu’après 60 années d’indépendance, 75 % des malgaches ont un niveau d’éducation inférieur au primaire. » (Dr Hery Ramiarison)
Les panélistes
• Léa Rakotondraibe – Consultant sénior du cabinet COEF Ressources et Afrobarometer
• Dr Hery Ramiarison – Économiste et chercheur à l’université d’Antananarivo
• Dr Gilles Yabi – Économiste et analyste politique, fondateur du Think Tank WATHI
• Prof Jean-Fabien Spitz – Philosophe et spécialiste de Philosophie politique
Source: Madagascar-Tribune.com
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