Au Mali, Tombouctou renoue avec ses vieux démons jihadistes

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Au Mali, Tombouctou renoue avec ses vieux démons jihadistes
Au Mali, Tombouctou renoue avec ses vieux démons jihadistes

Flore Monteau

Africa-Press – Mali. La cité des 333 saints est sous blocus des groupes jihadistes depuis un mois. En grande difficulté, ses habitants se retrouvent pris dans la guerre entre l’armée malienne et le JNIM.

Sidi s’éponge le front en regardant, tête baissée, les sacs de riz empilés dans son local. Les températures sont anormalement élevées pour la région de Tombouctou, en pleine saison des pluies. Faute de précipitations, les routes d’approvisionnement sont encore praticables. Et pourtant, ce n’est pas la chaleur qui accable ce commerçant. Depuis trois semaines, sa ville, située à plus de 1 000 kilomètres au nord de Bamako, est sous blocus jihadiste.

« Le prix des denrées de première nécessité augmente sans cesse, comme le carburant. Ce n’est pas seulement la ville qui souffre, mais toute la région de Tombouctou », s’inquiète Sidi, devant ses stocks qui s’amenuisent. Le 8 août dernier, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou JNIM en arabe, filiale d’Al Qaïda) annonçait imposer un embargo sur la région, bloquant les principales voies de ravitaillement.

Isolement de la région

Sucre, lait, pommes de terre… Tout est plus dur à trouver. « Le kilo d’oranges ou d’ignames est passé de 500 francs CFA à 1 300 francs [2 euros] », se plaint un habitant. Plus les jours passent, plus la situation s’aggrave. Outre les axes reliant la région à l’Algérie et à la Mauritanie, le JNIM bloque la RN16, voie vitale entre le sud et le nord du pays. Des dizaines de véhicules de marchandises sont à l’arrêt depuis des semaines à Douentza, entre Bamako et Tombouctou.

Impuissante, la population de la commune voisine de Goundam a organisé deux marches pacifiques pour dénoncer la situation, sans percevoir d’amélioration pour autant. Au contraire, le commandant de zone de Tombouctou, le colonel Mamadou S. Koné, a d’abord cherché à la minimiser. « Nous remarquons de fausses informations, des intoxications sur les réseaux sociaux de nature à faire peur aux populations », a-t-il déclaré le 19 août, alors en tournée chez des commerçants pour les assurer du soutien des Forces armées maliennes (Fama).

Inquiétude des populations

Présentes sur place, les forces de défense et de sécurité « font ce qu’elles peuvent » pour endiguer la menace jihadiste, témoigne un habitant de Tombouctou. « Il y a une forte présence des Fama, mais ceux qui font le blocus sont très mouvants et procèdent de façon aléatoire », poursuit-il. Les militaires maliens, de leur côté, communiquent régulièrement sur des opérations effectuées dans la région.

Excédés par l’aggravation de la situation, un groupe d’habitants de la région s’est réuni à la Pyramide du souvenir de Bamako, le 5 septembre, pour y tenir une conférence de presse. « Depuis plus de quinze jours, aucun camion ne rentre dans la ville », témoigne au micro Elhaji Baba Haïdara, ancien député de Tombouctou. « Les populations subissent une inflation jamais vécue sur le prix des produits de première consommation. »

« Combat de gladiateurs »

Interpellé, le Premier ministre de transition, Choguel Kokalla Maïga, a reconnu les difficultés de la cité aux 333 saints, « où les gens n’ont rien à manger » et promis de lui donner de la « visibilité ». Pour lui, Tombouctou est avant tout « un échantillon » dans ce qui représente un « virage historique » pour la situation sécuritaire du Mali.

« Si ça se passe bien à Tombouctou et Taoudéni, vous allez voir, ça va alléger le reste du pays. C’est le combat de gladiateurs que nous menons aujourd’hui », a-t-il assuré. La « perle du désert », ultime test de la capacité de l’armée malienne à réaffirmer son emprise sur le nord du pays ? Ces dernières semaines, les incidents sécuritaires se sont pourtant multipliés.

En une semaine, deux véhicules de transport en commun ont été attaqués et un camion de marchandises incendié par les groupes armés à l’entrée de la ville, provoquant une psychose chez les transporteurs, qui reçoivent des messages audio menaçants diffusés par le JNIM. Plusieurs bateaux ont aussi été ciblés sur le fleuve Niger, qui relie Tombouctou à Bamako.

Le 7 septembre, le Tombouctou, bateau de transport fluvial pouvant transporter jusqu’à 300 passagers, a été attaqué dans le secteur de Gourma-Rharous, entre Tombouctou et Gao. Cette attaque, couplée avec celle d’une base de l’armée malienne à Bamba, a coûté la vie à au moins 49 civils et 15 militaires.

Tirs d’obus

Le 26 août, Tombouctou a subi des tirs d’obus « hasardeux, avec pour objectif d’apeurer la population », témoigne un habitant, faisant plusieurs blessés grave et tuant un enfant. Quelques jours plus tard, c’est l’aéroport qui était touché par des bombardements jihadistes, menaçant le dernier lien entre la ville et la capitale.

« Il n’y a plus de bateaux, plus de route. Il ne reste plus que nous », témoigne un employé de la compagnie aérienne privée SkyMali. Depuis quelques jours, cette dernière a arrêté ses vols entre Bamako et Tombouctou. « Les pilotes sont inquiets, les conditions de sécurité ne sont pas réunies », raconte notre interlocuteur. Les vols des Nations unies se font aussi de plus en plus rares depuis que la Minusma, la mission de l’ONU dans le pays, a amorcé son processus de retrait.

« Guerre totale »

Pour les habitants de Tombouctou, le désengagement de la mission onusienne, imposé en juin par la junte d’Assimi Goïta, a tout fait basculer. Au début du mois d’août, le départ des casques bleus de Ber, à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Tombouctou, a donné lieu à des affrontements entre l’armée malienne et les anciens groupes rebelles du Nord. Les groupes jihadistes – qui ne souhaitent pas non plus voir l’armée malienne entrer dans leurs zones d’influence – augmentent depuis leurs attaques.

Dans une série de messages audio diffusés au mois d’août, le commandant du JNIM pour la région de Tombouctou, Talha Abou Hind, a affirmé mobiliser ses hommes autour de la ville pour « une guerre totale » contre l’État malien « qui a fait appel à Wagner ». Le 6 septembre, l’armée malienne assurait dans un communiqué de sa « détermination à poursuivre la lutte contre les terroristes, fébriles depuis la rétrocession de l’emprise de la Minusma de Ber aux Fama ».

Une partie de la population de Tombouctou a fui dès les premiers messages vocaux partagés par le JNIM, début août. D’après un rapport de l’OCHA (Bureau de la coordination humanitaire de l’ONU), plus de 30 000 personnes se sont déplacées préventivement à travers la région. Près de 1 000 personnes supplémentaires se sont également réfugiées en Mauritanie, redoutant le retour à une situation similaire à l’insurrection jihadiste de 2012.

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