Au Mali, l’accord de paix était-il voué à l’échec ?

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Au Mali, l’accord de paix était-il voué à l’échec ?
Au Mali, l’accord de paix était-il voué à l’échec ?

Par Manon Laplace

Africa-Press – Mali. Il y a huit ans jour pour jour, le 15 mai 2015, les rebelles indépendantistes du Nord et le gouvernement malien signaient l’accord de paix d’Alger. Depuis, son application semble au point mort et les relations entre les parties signataires sont au plus bas.

Il aura fallu près d’un an de laborieuses négociations pour accoucher d’un texte de 42 pages et 68 articles, considéré comme le seul espoir pour la paix au Mali. Le 15 mai 2015, l’accord de paix issu du processus d’Alger scellait le cessez-le-feu entre les rebelles indépendantistes du Nord et le gouvernement malien, contre qui les premiers avaient pris les armes en 2012. Chef de file de la médiation internationale, Ramtane Lamamra, à l’époque ministre algérien des Affaires étrangères, avait alors salué une « boussole crédible et efficace vers la paix ».

Pourtant, huit ans après sa signature, l’accord d’Alger est au point mort. Les relations entre les autorités de transition et l’ancienne rébellion à dominante touarègue se sont dégradées de manière inédite. Des dispositions prévues par les volets sécuritaire, politique ou institutionnel, rien ou presque n’a été mis en œuvre, déplorent les responsables des mouvements armés signataires réunis au sein de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) et de la Plateforme.

Déjà, en 2015, la première mouture avait été accueillie fraîchement par les mouvements rebelles, pressés par la communauté internationale de signer l’accord et contraints de mettre de côté plusieurs de leurs revendications. « Faut-il rappeler qu’initialement, l’accord ne nous convenait pas ? Nous souhaitions l’amender et avons cédé à la pression internationale au nom de la paix », tançait Mohamed Elmaouloud Ramadane, porte-parole de la principale coalition de mouvements signataires, dans une interview accordée à Jeune Afrique en mars dernier.

La régionalisation à l’arrêt

Parmi les grands chantiers politiques et institutionnels prévus par l’accord : celui de la régionalisation, censé renforcer les pouvoirs des régions maliennes, au Nord comme au Sud. Pour cela, le texte prévoyait l’installation d’assemblées régionales, élues au suffrage universel direct, et un transfert de ressources et de compétences.

« En la matière, il n’y a pas eu d’avancées depuis la signature de l’accord. On peut même considérer qu’il y a eu un recul : avec notamment le vote du nouveau découpage administratif. Celui-ci a fait passer le Mali de huit à vingt régions, au sein desquelles l’autorité la plus importante est le gouverneur, nommé par le gouvernement. Le pouvoir de l’État a donc été déconcentré mais pas réellement décentralisé », résume Alpha Touré, chercheur pour la société Adams Smith internationale et spécialiste de la décentralisation, du développement et de la gouvernance locale.

Or, la question de la régionalisation est considérée par les anciens rebelles comme « la colonne vertébrale de l’accord ». « Tous les autres [points de l’accord] sont des aspects que l’on peut revoir. Mais la régionalisation est sacrée. C’est la seule chose que l’on a pu obtenir à Alger », insistait Almou Ag Mohamed, cadre de la CMA le 5 mai, à l’occasion d’une conférence organisée sur Twitter.

Le spectre de la partition

Mais pour les détracteurs de l’accord d’Alger, une autonomie plus poussée des régions du Nord pourrait paver la voie à une partition du pays. « Le fantasme selon lequel l’accord préparerait une partition du Mali est l’une des sources principales de blocage de son application. Cela a grandement empêché d’ouvrir le débat sur la régionalisation depuis 2015. Or, il suffit de regarder comment fonctionnent des États comme la Suisse, l’Allemagne, la Belgique, l’Espagne ou l’Italie pour comprendre que l’autonomie des régions ne mène pas à la scission », estime Ferdaous Bouhlel, chercheuse spécialiste du Sahel.

La consultante et formatrice en médiation, gestion de conflits et accompagnement à la paix rappelle d’ailleurs que la régionalisation ne concerne pas que le Nord et confèrerait les mêmes prérogatives aux régions du Sud.

« Tout en rejetant l’idée d’une indépendance du Nord du Mali et en étant pro-gouvernement, les populations du Nord sont extrêmement favorables à l’application de l’accord, notamment pour les questions de sécurité et de développement », abonde le chercheur Adam Sandor, chercheur à l’université de Bayreuth, spécialiste en gouvernance transnationale de la sécurité en Afrique de l’Ouest, qui a multiplié les missions de terrain dans le Nord du Mali.

Du côté de la CMA, on assure que les velléités séparatistes ne sont plus d’actualité. « Les mouvements de la CMA ont renoncé à l’indépendance de l’Azawad et au fédéralisme pour accepter la régionalisation. C’est celle-ci qui pose problème au gouvernement et ses relais, même s’ils refusent de le dire clairement. [La seule chose qui peut] nous ramener en arrière et faire revenir les mouvements à leurs revendications initiales, c’est la non-application de l’accord », rappelait Almou Ag Mohamed le 5 mai, estimant que le projet de nouvelle Constitution porté par les autorités ne prend pas en compte les dispositions de l’accord en matière de régionalisation.

Derrière cette question se pose surtout celle du développement du septentrion malien, qui s’est toujours estimé négligé par le pouvoir central. « Initialement, les revendications des mouvements étaient le développement des régions du Nord, où il n’y a pas d’infrastructures sanitaires, pas d’université et un manque global de services sociaux de base », décrypte le chercheur Alpha Touré, lui-même originaire du nord du pays.

« L’autonomie régionale permettrait a minima aux régions de prendre la main sur les questions de développement social, culturel et économique. Mais aussi sur la gestion de la police et de la sécurité locale », résume Ferdaous Bouhlel.

Armée reconstituée

Autre sujet de crispation : le programme de « Désarmement, démobilisation et réinsertion » (DDR) des anciens rebelles dont certains doivent rejoindre les rangs de l’armée malienne reconstituée. Alors que les autorités reprochent aux groupes armés signataires d’entraver le processus, ces derniers blâment l’inertie de Bamako sur le sujet. « La voie du désarmement est balisée par l’accord. Si le gouvernement, maître d’ouvrage chargé de son application, n’a pas mis en place les conditions pour arriver à ce désarmement, cela n’est pas la faute des mouvements », balayait Almou Ag Mohamed dans son intervention début mai.

Au-delà de la lenteur du processus, les anciens rebelles qui ont intégré l’armée reconstituée dénoncent une différence de traitement entre eux et les autres soldats. « [Ils] disent n’avoir jamais profité des mêmes avantages que leurs frères d’armes et qu’ils ont toujours été regardés d’un œil critique. On a continué à les considérer comme des ‘intégrés’ et on a continué de les appeler comme ça. Ils ont toujours été vus comme des corps étrangers dans l’armée », dénonce Almou Ag Mohamed.

Pour les officiers issus de l’ancienne rébellion se pose également la question de la reconnaissance de leur grade. « Les combattants des mouvements ont donné leur accord pour la réintégration à condition que leur grade soit reconnu. Des généraux des mouvements, qui ont gagné le respect de leurs hommes, ne voulaient pas redevenir de simples soldats et répondre aux ordres d’un officier du Sud qui connaîtrait moins le terrain. Et c’est aujourd’hui un point de blocage important, a fortiori parce que le colonel Wagué refuse de valoriser les cadres issus des mouvements », confie un spécialiste de la question qui a requis l’anonymat.

Wagué, un ministre controversé

La personnalité du ministre de la Réconciliation nationale, colonel putschiste tombeur d’Ibrahim Boubacar Keïta en 2020, est en effet très clivante au sein des mouvements comme de la médiation internationale. D’abord salué par certains pour sa franchise et son dynamisme, le colonel Ismaël Wagué s’est progressivement mis à dos une partie de ses interlocuteurs. Plusieurs sources ayant participé aux réunions de suivi de l’accord le considèrent comme « arrogant » et « irrespectueux ». « Les mouvements ne veulent plus parler à Wagué et souhaitent changer d’interlocuteur », fait savoir une source bien introduite au sein de l’ancienne rébellion.

Depuis le début de la transition militaire au Mali, les relations entre Bamako et les groupes armés signataires de l’accord d’Alger n’ont eu de cesse de se dégrader, jusqu’à se rompre totalement au début de l’année 2023. Ce vendredi 12 mai, un espoir de reprise des discussions était permis avec le déplacement d’Ismaël Wagué à Kidal, fief de l’ancienne rébellion. Sur place, il s’est entretenu avec les cadres des mouvements.

La crainte d’une reprise du conflit

De quoi relancer l’application de l’accord d’Alger ? Aucune annonce n’a en tout cas été faite en ce sens et la situation reste extrêmement fragile. « [Le gouvernement] prépare l’opinion à une ‘mise en œuvre intelligente’, ce qui crée la confusion. Soit ça passe, soit ça casse, mais on ne peut pas faire comme en 1992 », mettait en garde Attaye Ag Mohamed, autre figure de la CMA, lors de la conférence du 5 mai.

Une référence au pacte national conclu entre le gouvernement malien et les mouvements et fronts unifiés de l’Azawad, à la suite d’une précédente rébellion indépendantiste dans le Nord. Systématiquement bafoués ou enterrés, les différents accord de paix signés entre Bamako et les rebelles du Nord se sont toujours soldés par une reprise des armes.

Alors que le Mali est déchiré, depuis 2012, par une sanglante insurrection jihadiste, la crainte de nouveaux affrontements entre l’armée malienne et les combattants de la CMA et de la Plateforme fait peser une nouvelle menace sur la stabilité du pays. Une situation que toutes les parties assurent vouloir éviter à tout prix, renvoyant le camp d’en face à ses responsabilités.

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