Coup d’État au Niger : la Cedeao peut-elle (vraiment) intervenir militairement ?

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Coup d’État au Niger : la Cedeao peut-elle (vraiment) intervenir militairement ?
Coup d’État au Niger : la Cedeao peut-elle (vraiment) intervenir militairement ?

Jeanne Le Bihan

Africa-Press – Niger. L’organisation présidée par Bola Tinubu a fixé un ultimatum au général Tiani, qui a mené le coup d’État contre Mohamed Bazoum : soit l’ordre constitutionnel est rétabli au Niger d’ici le 6 août, soit la Cedeao envisagera « toutes les options », y compris militaires. Cinq questions pour comprendre pourquoi la menace est crédible.

LE DÉCRYPTAGE DE JA – Selon les confidences d’un chef d’État de la région à Jeune Afrique, la Cedeao est plus que déterminée à intervenir militairement au Niger si la junte qui y a pris le pouvoir ne répond pas aux exigences formulées par l’organisation à l’issue du sommet qui s’est tenu à Abuja, dimanche 30 juillet, à savoir le rétablissement au pouvoir de Mohamed Bazoum.

Selon nos informations, les chefs d’état-major doivent se réunir ce mercredi 2 août dans la capitale nigériane. Une rencontre organisée en urgence, pendant laquelle sera élaborée la stratégie militaire en cas d’envoi de troupes à Niamey. Rarement la Cedeao aura eu un ton aussi ferme. Mais l’organisation a-t-elle réellement les moyens de mettre à exécution ses menaces ?

Sept chefs d’États d’Afrique de l’Ouest s’étaient déplacés à Abuja pour assister à la réunion de dimanche 30 juillet, sous la présidence du Nigérian Bola Ahmed Tinubu : le Béninois Patrice Talon, l’Ivoirien Alassane Ouattara, le Gambien Adama Barrow, le Ghanéen Nana Akufo-Addo, le Bissau-Guinéen Umaro Sissoco Embaló, le Sénégalais Macky Sall et le Togolais Faure Essozimna Gnassingbé. Le ton du communiqué final ne laisse place à aucune ambiguïté : la Cedeao a affirmé son intention de « prendre toutes les mesures nécessaires, au cas où les exigences de la conférence ne seraient pas satisfaites dans un délai d’une semaine, pour assurer le rétablissement de l’ordre constitutionnel en République du Niger ».

Des mesures qui « peuvent inclure l’usage de la force », a ajouté l’organisation. Celle-ci n’en multiplie pas moins les tentatives de médiation, ayant ainsi envoyé en émissaire au Niger le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno. Une autre piste est explorée : le sultan de Sokoto, l’un des principaux chefs religieux nigérians, a lui aussi été choisi pour tenter de trouver une solution à la crise. Il doit se rendre à Niamey, ce mercredi, en compagnie de l’ancien président nigérian, le général Abdulsalami Abubakar. Les médiations réussiront-elles ? Ou l’option militaire sera-t-elle finalement choisie ?

Le ton est en tout cas d’une fermeté inédite de la part de la Cedeao, qui a fait de la lutte contre les coups d’État militaires sa priorité depuis plus d’un an, sans succès concrets. En juillet 2022, alors que le président bissau-guinéen venait tout juste d’être nommé à sa tête, l’organisation avait promis la création d’une « force anti-putschistes » qui permette d’agir rapidement en cas de tentative de prise de pouvoir par la force. Le coup d’État au Niger a forcé l’organisation à joindre le geste à la parole. Alors qu’elle n’a pour l’heure jamais déployé de troupes pour faire échec à un coup d’État militaire, une telle opération est-elle possible ? Si oui, dans quelles conditions ?

1. Une intervention est-elle juridiquement possible ?

Tandis que le sommet spécial de la Cedeao se déroulait à Abuja, ceux qui se présentent comme les nouveaux maîtres de Niamey accusaient l’organisation de vouloir valider « un plan d’agression » du Niger. De fait, le traité de l’organisation prévoit la « non-agression entre les États membres », mais aussi le « maintien de la paix, de la sécurité et de la stabilité régionales par la promotion et le renforcement des relations de bon voisinage ». C’est sur le premier point que s’appuie la junte militaire pour dénoncer « l’attitude belliqueuse » de ses voisins, tandis que la Cedeao se réfère au second pour exiger la restauration de l’ordre constitutionnel.

« La Cedeao agira en dernier recours, si elle est certaine que la menace n’a pas fonctionné », analyse Arthur Banga, docteur en relations internationales et maître de conférences à l’université Houphouët-Boigny d’Abidjan. « L’emploi de la force est avant tout dissuasif : il s’agit de montrer sa capacité d’intervention sans l’employer, d’affiner un plan et de mobiliser des troupes pour faire peur ».

La Cedeao est déjà intervenue militairement en Afrique de l’Ouest par le passé. La dernière opération remonte à 2017, en Gambie, pour permettre au président élu Adama Barrow d’être investi, alors que Yahya Jammeh refusait de quitter le pouvoir. L’organisation avait, là aussi, lancé un ultimatum. Une fois le délai dépassé, plusieurs milliers de soldats, en majorité sénégalais, étaient entrés sur le territoire gambien. Avant cela, la Cedeao était déjà intervenue au Liberia, entre 1990 et 1999, durant la guerre civile, mais aussi au Sierra Leone et en Guinée-Bissau.

2. De quels moyens militaires la Cedeao dispose-t-elle ?

« C’est le Nigeria qui aura le lead », affirme Arthur Banga. Ce pays semble en effet le mieux placé, tant géographiquement qu’en termes d’effectifs, pour envoyer le gros des troupes sous la bannière de la Cedeao. Avec environ 215 000 hommes, et un matériel militaire imposant, il est la quatrième puissance militaire du continent. Le chef des armées nigérianes, le général Christopher Musa, s’est d’ailleurs exprimé le 1er août au micro de RFI, se disant prêt à intervenir dès que la Cedeao lui en aura donné l’ordre. Un signe supplémentaire du rôle prépondérant que pourrait jouer Abuja.

L’Ecomog, la première force armée de la Cedeao, créée en 1990, a d’ailleurs été en majorité dirigée par des commandants nigérians. Et sur le terrain, ce sont encore principalement des soldats envoyés par Abuja qui ont été déployés. La Force en attente de la Cedeao (FAC), destinée à remplacer l’Ecomog, n’est pour l’heure pas opérationnelle. Déclinaison sous-régionale de la Force africaine en attente, bras armé de l’Union africaine qui peine également à voir réellement le jour, la FAC est basée dans la capitale nigériane.

Autre acteur majeur en cas de déclenchement d’une intervention militaire : N’Djamena. Le président de la transition, Mahamat Idriss Déby Itno, s’est rendu à Niamey dès dimanche, où il s’est entretenu à la fois avec le général putschiste Abdourahamane Tiani et avec le président Mohamed Bazoum. »Le Tchad pourrait aussi être un appui intéressant pour la Cedeao, souligne Arthur Banga. En fonction des troupes disponibles, il s’agit de voir si d’autres pays peuvent venir en renfort ».

Dans l’éventualité d’une intervention militaire, l’aéroport international Diori Hamani, au sud-est de Niamey, serait déterminant pour assurer le déploiement des troupes et la maîtrise de la capitale. Selon nos informations, c’est sur cette zone-clé que repose le plan en préparation.

La Cedeao pourrait également tenter d’obtenir le soutien d’une partie de l’armée demeurée loyaliste à Mohamed Bazoum. Mais le chef d’état-major nigérien a annoncé, dès le 27 juillet, son ralliement aux putschistes du Conseil national de sauvegarde de la patrie (CNSP). Et les nouveaux maîtres de Niamey ont procédé à l’interpellation de plusieurs personnalités au sein du gouvernement de Mohamed Bazoum, dont le ministre de l’Intérieur et patron de la Garde nationale, Hamadou Adamou Souley.

3. Jusqu’où ira le soutien de Paris et Washington à l’organisation régionale ?

Si Emmanuel Macron affirmait, le 28 juillet, que la France soutiendrait la Cedeao « dans les décisions qu’elle aura à prendre – de médiation ou de condamnation – et de sanctions à l’égard des putschistes s’ils venaient à progresser et finaliser leur projet », le rôle de Paris, comme de Washington, lors d’une intervention militaire, reste à évaluer. En décidant d’évacuer ses ressortissants par voie aérienne, Paris renforce à tout le moins la crédibilité d’un possible recours à la force des armes.

Les troupes américaines stationnées au Niger sont quant à elles demeurées très discrètes, malgré la préoccupation affichée par Washington. Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken s’est entretenu avec Mohamed Bazoum dès le 26 juillet.

Un appui logistique de Paris pourrait pourtant s’avérer décisif en cas d’intervention militaire. La France dispose en effet d’une base aérienne – la « 101 Niamey » – , dont la localisation sur le site de l’aéroport Diori Hamani serait un atout pour les troupes de la Cedeao. La France, depuis le redéploiement de ses troupes au Sahel, a fait du Niger son principal allié militaire dans la région et cette base aérienne est le centre névralgique de ses opérations, notamment aériennes, en Afrique de l’Ouest.

Autre allié potentiel : l’ONU. Lors de leur intervention en Gambie en 2017, les troupes de la Cedeao avaient bénéficié du soutien des Nations unies. Un appui de la communauté internationale qui permettrait à la Cedeao d’asseoir la légitimité de son éventuelle intervention.

4. Quels sont les principaux risques encourus ?

C’est une opération à très haut risque pour l’organisation régionale. Le premier obstacle à cette intervention militaire, aux yeux des dirigeants de la Cedeao, sont les populations civiles en cas de combats à Niamey. Les habitants de la capitale, en majorité favorables à l’opposition – le principal adversaire politique de Mohamed Bazoum, Mahamane Ousmane, y était arrivé largement en tête des suffrages lors de la dernière élection présidentielle -, semblent s’être rangés du côté des putschistes. Preuve en est, les premières manifestations en soutien à Mohamed Bazoum y ont très rapidement laissé place à des rassemblements en soutien à la junte.

Entrer dans le palais présidentiel, où est séquestré Mohamed Bazoum, présente incontestablement des risques pour le chef de l’État lui-même. Retenu dans l’enceinte du bâtiment en compagnie de sa femme et de son fils, le président refuse de donner sa démission. Quant aux membres du gouvernement arrêtés par les putschistes – dont le fils de l’ancien président Mahamadou Issoufou et le président du parti au pouvoir Foumakoye Gado -, on ignore pour l’heure s’ils sont eux aussi retenus au même endroit.

5. Que pèsent les réactions des juntes militaires de la région ?

Les gouvernements de transition du Mali et du Burkina Faso ont annoncé le 31 juillet exprimer « leur solidarité fraternelle » au « peuple frère du Niger qui a décidé en toute responsabilité de prendre son destin en main et d’assumer devant l’histoire la plénitude de sa souveraineté ». En complète opposition avec la Cedeao, dont les deux pays sont membres mais suspendus, le communiqué accuse l’organisation de « prendre des sanctions aggravant la souffrance des populations et mettant en péril l’esprit de panafricanisme », et menacent de quitter cette dernière en cas d’intervention.

Pour les deux chefs d’États, qui ont eux-mêmes pris le pouvoir par la force des armes, « toute intervention militaire contre le Niger s’assimilerait à une déclaration de guerre contre le Burkina Faso et le Mali ». Restés silencieux jusque-là, Ibrahim Traoré et Assimi Goïta, tout juste rentrés du sommet de Saint-Pétersbourg où ils ont affiché leur proximité avec Vladimir Poutine, sont, comme leur homologue guinéen Mamadi Doumbouya, sous le coup des sanctions de l’organisation régionale ouest-africaine.

Le Comité national du rassemblement pour le développement, transition militaire guinéenne, s’est également opposé à une intervention de la Cedeao : dans un communiqué publié le 31 juillet, les autorités de Conakry « rendent un hommage aux braves populations du Niger pour leur sens élevé de patriotisme et saluent l’esprit républicain et la maturité » des militaires putschistes. Mamadi Doumbouya se désolidarise ainsi de toutes sanctions jugées « illégitimes et inhumaines », impliquant une intervention armée de la Cedeao.

Un front putschiste parviendra-t-il à faire reculer une Cedeao décidée à la fermeté ? Ce 1er août, comme un symbole, Umaro Sissoco Embaló a tenu à écrire un courrier à Mohamed Bazoum afin de lui signifier qu’il le considère toujours comme le président légitime du Niger, à l’occasion de la fête nationale nigérienne à venir le 3 août (voir ci-dessous). Le président bissau-guinéen assure en outre à Jeune Afrique que la Cedeao ne reculera pas face à ces militaires qu’il qualifie, selon ses propres termes, de « voyous ».

La Source: JeuneAfrique.com

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