Mathieu Olivier
Africa-Press – Niger. L’ancien ministre de l’Intérieur, aujourd’hui au Commerce, ne baisse pas les bras. Réfugié en lieu sûr pour éviter une arrestation, il continue de croire en un rétablissement au pouvoir du président Mohamed Bazoum et soutient les actions de la Cedeao, y compris si celles-ci devaient être militaires. Interview.
Proche de Mohamed Bazoum, Alkache Alhada a été, comme beaucoup, très surpris lorsque, le 26 juillet dernier, le général Abdourahamane Tiani a décidé de mettre brutalement fin au mandat du président de la République. « Abasourdi », « stupéfait », il a alors préféré rentré dans la clandestinité, afin d’éviter de partager le sort de certains de ses collègues du gouvernement, dont son successeur au ministère de l’Intérieur, Adamou Souley, aujourd’hui en détention.
Le ministre du Commerce a pourtant choisi de sortir du silence. Pour Jeune Afrique, il revient sur un coup d’État qu’il estime encore inachevé, sur l’attitude de l’armée nigérienne ou encore sur les médiations en cours à Niamey. Il l’assure : il existe encore un espoir d’obtenir la libération et le rétablissement de Mohamed Bazoum au pouvoir. « Il faut que cela réussisse, assure-t-il. Si ce coup d’État passe, c’est toute l’Afrique qui va s’effondrer. »
Jeune Afrique : Comment avez-vous vécu ce coup d’État, qui semble avoir surpris tout le monde ?
Alkache Alhada : Ce coup d’État m’a stupéfait. Je suis abasourdi. Traditionnellement, en Afrique, on sent venir les putschs. Il y a des situations de crise qui constituent autant de signaux. Ici : absolument rien. Le ciel était bleu. Jamais l’étoile du Niger n’avait autant brillé que sous le mandat du président Mohamed Bazoum. Personne ne s’attendait à cela. Moi-même, j’avais rendez-vous pour une réunion avec le président à 9 heures du matin. Je suis arrivé au palais et on m’a dit : « Vous n’entrez pas. » Mais, à aucun moment, je ne me suis dit que cela pouvait être un coup d’État. Pour moi, les choses allaient vite rentrer dans l’ordre. Rien ne laissait présager qu’il allait se passer une telle chose.
Les putschistes affirment aujourd’hui avoir agi pour sauver le Niger d’une situation sécuritaire dégradée. Que leur répondez-vous ?
Au contraire, le chef de l’État a fait en sorte que le pays connaisse une plus grand sécurité. Jamais il n’en avait connu de pareille. Beaucoup avait été fait au cours du mandat précédent de Mahamadou Issoufou, mais, avec Mohamed Bazoum, les choses ont changé. En plus de l’aspect sécuritaire et du renforcement des moyens de l’armée, il a eu une démarche sociologique. J’ai été son ministre de l’Intérieur et je peux affirmer que les progrès réalisés ont été extraordinaires. Nos frontières ont été apaisées, même si, ces derniers temps, il y a eu des difficultés dans la région de Tillabéri. L’approche que Bazoum a adoptée a par exemple permis le retour de populations déplacées dans des zones qui étaient auparavant endeuillées par le terrorisme.
Le général Tiani, chef des putschistes, parle aussi de « mauvaise gouvernance économique et sociale ».
Encore une fois : au contraire. Le président Bazoum s’est efforcé de créer les conditions de l’apaisement social dans le pays, que ce soit avec la société civile ou avec l’opposition politique. La plupart de ceux qui s’étaient opposés à lui pendant les élections l’ont d’ailleurs rejoint. On avait un gouvernement ouvert à presque toutes les composantes politiques du pays.
Au niveau économique, je suis son ministre du Commerce et je sais les efforts qu’il a déployés pour créer un État moderne et les conditions du décollage du pays. Cela a permis d’attirer les investisseurs étrangers. Le succès du forum entre l’Union européenne et le Niger en est la preuve. Donc, encore une fois, rien ne laissait présager une crise qui puisse déboucher sur un tel coup d’État. Il n’y a rien qui le justifie. Seule la folie de certains peut expliquer un tel putsch.
Aviez-vous connaissance d’un projet de limogeage du général Tiani, qui aurait alors pris le président en otage pour éviter d’être remercié ?
Non.
Ce putsch ne peut-il alors pas s’expliquer par de mauvaises relations qu’auraient entretenues le président Bazoum avec une partie de l’armée ?
Absolument pas. Ses relations avec l’armée étaient bonnes. Le président Bazoum n’a jamais pris une seule décision importante sans consulter l’armée. Toutes les actions qu’il a pu menées, il l’a fait avec l’accord de la hiérarchie militaire.
Pourquoi une majorité de haut gradés, dont le chef d’état-major et son prédécesseur, se sont-ils alors retournés contre lui ?
Peut-être par opportunisme, tout simplement. Mais je ne crois pas qu’il y ait un malaise profond qui puisse expliquer le coup d’État.
Mohamed Bazoum ne s’est-il pas toujours montré méfiant envers l’armée, comme d’ailleurs une bonne partie du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme, la formation qu’il a fondée ?
L’histoire du Niger est faite de coups d’État. Il est donc normal qu’un civil soit quelque peu méfiant à l’égard des militaires. Mais, encore une fois, je ne crois pas qu’il y ait de problème particulier entre Mohamed Bazoum et l’armée.
Certains l’ont accusé de vouloir s’appuyer sur la Garde nationale, qui dépend du ministère de l’Intérieur – qu’il a occupé avant vous – pour contrebalancer le pouvoir de l’armée « traditionnelle »…
C’est vrai, nous avons pu nous appuyer sur la Garde nationale. Mais c’était d’abord parce qu’elle a un maillage territorial plus important et qu’elle peut se montrer très efficace face aux terroristes dans certaines occasions. La garde peut parfois aller dans des endroits où l’armée ne peut pas se rendre. Il fallait donc soutenir son renforcement. Mais il n’y avait pas de problèmes entre Mohamed Bazoum et l’armée. D’ailleurs, toutes les décisions militaires ont été prises en concertation avec Salifou Mody, le chef d’état-major, lorsque celui-ci était en poste avant d’être nommé ambassadeur.
La décision de le nommer ambassadeur, alors qu’il est très respecté par la troupe, n’explique-t-elle pas en partie que l’armée ait pu se retourner contre le président ?
Aussi paradoxal que cela puisse paraître avec ce coup d’État, l’armée nigérienne fonctionne largement sur la base de règles très claires. Affecter un officier ou le remplacer rentre dans le cadre normal du fonctionnement de l’administration militaire et ne saurait entrer en ligne de compte. Le prédécesseur de Mody a été remplacé, comme beaucoup d’autres. Et cela n’a pas posé de problème.
LE PRÉSIDENT BAZOUM INCARNE LE FUTUR DÉMOCRATIQUE AFRICAIN
Pensez-vous que toute l’armée ait basculé dans le camp des putschistes ? Ou croyez-vous à la survivance d’unités loyalistes ?
Je ne crois pas que toute l’armée ait basculé et soit unanime derrière les putschistes. Je pense que beaucoup sont restés républicains mais s’abstiennent aujourd’hui de s’exprimer pour des raisons évidentes.
Le général Tiani était un proche de Mahamadou Issoufou, qui n’a pourtant pas encore condamné officiellement le putsch. Comprenez-vous l’attitude de l’ancien président ?
C’est à lui qu’il faudrait poser la question. Je ne peux pas répondre à sa place.
L’action du général Tiani peut-elle trouver son origine dans une mésentente entre Mahamadou Issoufou et le président, qui aurait voulu s’émanciper de son prédécesseur ?
Ce dont je suis sûr, c’est que le président Bazoum a toujours fait attention à ce que rien ne vienne entacher sa relation avec Mahamadou Issoufou.
Une médiation américaine est en cours et la Cedeao n’a semble-t-il pas complétement baissé les bras au niveau diplomatique. Pensez-vous qu’il y ait encore un espoir de résolution pacifique du conflit et de retour au pouvoir du président Bazoum ?
On l’espère toujours, évidemment. Il faut que cela réussisse. Il est encore temps pour les putschistes de se ressaisir et de faire machine arrière. Toutes les bonnes volontés, qu’elles soient de la Cedeao ou des États-Unis, sont les bienvenues. Le président Bazoum incarne le futur démocratique africain. C’est cela qu’il faut défendre. Si ce coup d’État passe, c’est toute l’Afrique qui va s’effondrer.
La Cedeao menace les putschistes d’une intervention militaire, que beaucoup d’observateurs jugent très risquée. Soutiendriez-vous ce recours à la force ?
Les décisions prises par la Cedeao, nous les endossons. Elles existent pour sauvegarder la démocratie au Niger, mais aussi dans l’Afrique toute entière. Elles doivent être exécutées selon le chronogramme qu’adoptera la communauté. Les militaires de la Cedeao sont des professionnels. Ils ont l’habitude de conduire ce type d’opération ailleurs. S’il faut mener une intervention chirurgicale, ils sauront le faire.
Un nouveau Premier ministre vient d’être nommé par la junte et vous faites désormais partie d’un gouvernement « légitime », dont une partie des membres sont arrêtés ou en exil. Quelle peut être votre action dans la crise actuelle ?
Notre premier devoir est de soutenir la Cedeao. Mohamed Bazoum reste le président du Niger, pour lequel nous travaillons. C’est ce que nous faisons et c’est ce que nous continuerons à faire jusqu’au rétablissement total de l’ordre constitutionnel. Le ministre des Affaires étrangères, Hassoumi Massaoudou, qui a assuré l’intérim du Premier ministre, Ouhoumoudou Mahamadou, avant que celui-ci reprenne la main, a donné l’orientation, celle de la résistance. Nous continuons en ce sens aujourd’hui.
Si la Cedeao brandit la menace d’une intervention militaire, ses sanctions économiques sont, elles, déjà bien réelles. Peuvent-elles pousser les putschistes à reculer ?
Les ressources financières viennent des impôts mais aussi de la douane et des transactions commerciales. Or les sanctions ont coupé ces flux. Notre pays s’appuie en outre beaucoup sur l’aide budgétaire extérieure, qui permet de faire fonctionner l’État. Et, aujourd’hui, cette aide est interrompue. Donc, effectivement, en deux ou trois mois, les putschistes seront asphyxiés financièrement. Ils ne disposeront plus des ressources nécessaires à l’État. Et c’est sans compter les problèmes d’approvisionnement en biens et en vivres. Aujourd’hui, le prix du sac de 25 kg de riz, qui était de 10 500 francs CFA, est passé à 15 000. Le mil est aussi passé de 25 000 à 35 000 F CFA.
Les putschistes répondent pour le moment en mettant en avant une mobilisation populaire largement adossée à un sentiment anti-français. Sur cette base, et avec le soutien des Maliens, des Burkinabè ou des Russes, peuvent-ils gagner le bras de fer ?
Le sentiment anti-français, comme vous l’appelez, est largement à relativiser. La plupart des gens qui participent aux manifestations, ce sont des jeunes qui sont parfois mobilisés grâce à des moyens financiers. Ce que vous voyez, ce ne sont donc pas de réels mouvements qui reflètent une vraie position anti-française de la population. Bien sûr, il y a un discours néo-panafricaniste qui se développe en Afrique. Mais il est lui aussi devenu une rente commerciale pour certaines personnalités qui le véhiculent. On sait d’où tout cela provient.
Les Nigériens ne sont pas du tout anti-français. C’est totalement faux. Les premiers jours après le coup d’État, ce sont plutôt les militants de la démocratie qui sont sortis dans la rue. Mais ils ont été réprimés. Aujourd’hui, les manifestations que l’on voit sont financées et organisées par les putschistes. Il faut avoir confiance dans le peuple nigérien, qui est très attaché à la démocratie.
Source: JeuneAfrique.com
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