Entre Bazoum et Issoufou, les masques sont-ils tombés ?

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Entre Bazoum et Issoufou, les masques sont-ils tombés ?
Entre Bazoum et Issoufou, les masques sont-ils tombés ?

François Soudan

Africa-Press – Niger. Longtemps, le président renversé et son prédécesseur ont affiché leur proximité, s’appliquant l’un et l’autre à démentir ceux qui faisaient état de leurs différends. Mais aujourd’hui, les langues se délient.

LES SECRETS D’UN COUP D’ÉTAT (1/3) – Cela aura été le silence le plus assourdissant depuis le putsch du 26 juillet. Un tweet, quatre jours plus tard, dans lequel Mahamadou Issoufou dit s’employer « à trouver une sortie de crise négociée permettant notamment de libérer le président Mohamed Bazoum et de le restaurer dans ses fonctions ». Suivi d’un mutisme total qui, forcément, a interpellé. Jusqu’à ce bref entretien accordé le 17 août à Jeune Afrique, au cours duquel il réaffirme la même position.

Autant le dire tout de suite : si les liens étroits entre le général putschiste Abdourahamane Tiani et Mahamadou Issoufou sont à la fois anciens et avérés (« des relations d’élève à mentor », commente un ambassadeur en poste à Niamey), l’implication de ce dernier dans le coup d’État n’est à ce stade aucunement étayée, pas même parmi ceux qui, dans l’entourage du président renversé et séquestré, font de son prédécesseur le « cerveau » de l’opération du 26 juillet.

Reste que, revisités à l’aune du putsch, et alors que les langues se délient, les rapports entre ces deux camarades de trente ans paraissent beaucoup moins fluides qu’on a pu le dire ou le croire, particulièrement depuis que, choisi par son aîné pour lui succéder, Mohamed Bazoum s’était installé dans le fauteuil présidentiel en avril 2021.

« Des différences de style, rien d’autre »

Si Mahamadou Issoufou s’est dès lors confiné dans un silence médiatique complet, son successeur s’est exprimé à deux reprises sur leurs relations dans des interviews à Jeune Afrique. « Si différence il y a entre lui et moi, elle ne porte que sur le style, rien d’autre », disait-il en novembre 2021. Puis, il y a un peu plus de deux mois, en juin : « Il a été le chef de l’État, il ne l’est plus et c’est moi qui dirige le Niger […]. C’est en connaissance de cause qu’il m’a choisi. Il ne peut donc souffrir de ce que je suis et de ce que je demeure. »

Avec le recul, la différence de ton entre ces deux déclarations prend une tout autre résonance et sans doute aurait-elle dû interpeler ceux qui, parmi les partenaires du Niger, ne voulaient y voir que le signe d’une alternance exemplaire.

À leur décharge, Issoufou et Bazoum ont toujours pris soin d’afficher une relation de complicité. Le second ne rendait-il pas visite au premier chaque dimanche ou presque pour recueillir ses conseils ? N’avait-il pas nommé son fils, Sani, au poste-clé de ministre du Pétrole ? Certes, les tensions entre leurs entourages respectifs étaient de plus en plus perceptibles, mais ils s’en disaient l’un et l’autre conscients, et attentifs à ce qu’elles ne polluent pas leur relation.

En réalité et sous le vernis consensuel du « je ne ferai rien qui puisse le froisser » (phrase que l’auteur de ces lignes a entendu de la bouche des deux protagonistes) semble s’être joué un tout autre scénario. Celui, somme toute classique, dans lequel chaque touche d’affirmation du pouvoir de l’héritier suscite chez celui qui lui a transmis un legs autant de crispations. Que des proches s’emploient à raviver.

« C’est un ingrat »

« C’est toi qui l’as désigné et toi qui l’as fait élire ; il te doit tout, c’est un ingrat », murmurait-on à l’oreille de l’ex-président, alors que les partisans du nouveau ne cessaient de l’exhorter à prendre ses distances avec un prédécesseur qui, à leurs yeux, jouait un double jeu dans le but de conserver sa mainmise sur le pouvoir.

Des nominations à la tête de l’armée et du parti, en passant par le sort du général Tiani et l’imminence (ainsi que le contrôle) de la rente pétrolière, on sait aujourd’hui que les divergences entre les deux hommes étaient de plus en plus fréquentes et de moins en moins solubles, au point de faire reconnaître à Mohamed Bazoum lors d’une conversation téléphonique avec JA, quelques jours après le putsch, qu’il avait en la matière « péché par naïveté ». Mais de là à imaginer le récipiendaire du Prix Mo Ibrahim, président du groupe indépendant de haut niveau de l’ONU sur le Sahel, démocrate labellisé anti-troisièmes mandats, en petit Machiavel obsédé par le désir de placer son fils à la tête de l’État, quitte pour cela à manipuler un général aux ambitions contrariées, il y a beaucoup plus qu’un pas, tant le « Zaki » (« lion » en haoussa) de Tahoua aurait à perdre dans une situation qui compromettrait son image, son héritage et le parti qu’il a bâti.

Mais il y a eu ce long silence de plus de deux semaines, cette absence de toute condamnation explicite du coup d’État et d’empathie publique à l’égard du sort réservé à son successeur, cette étrange médiation menée depuis sans résultat et sans que l’on sache si elle visait au fond à réinstaller Mohamed Bazoum au pouvoir ou uniquement à le libérer, voire à le faire exfiltrer.

Il y a ces colères noires qu’on ne lui connaissait pas, quand des amis ou des diplomates lui ont rapporté les soupçons de connivence avec les officiers putschistes qui circulent comme autant d’évidences à Niamey et sur les réseaux sociaux. Ces confidences faites à JA par deux chefs d’État de la région qui se sont entretenus avec lui au lendemain du putsch et à qui Mahamadou Issoufou a expliqué l’action des généraux par les humiliations que leur aurait fait subir Mohamed Bazoum. Cette impression, retirée par ces deux mêmes interlocuteurs, qu’il lui suffisait d’un mot pour que tout s’arrête. Cette intrigante mission de lobbying aussi, dont on ne sait s’il l’a lui-même mandatée, menée dans les arcanes du Sénat d’Abuja par plusieurs de ses proches, dont le député Sani Boukari « Zilli », dans le but d’entraver les décisions de la Cedeao…

Autant protégés que consignés

Aux partisans de cette théorie du complot, les proches de Mahamadou Issoufou rétorquent que son propre fils, Sani Issoufou Mahamadou, ainsi que son homme à la tête de l’ex-parti au pouvoir, Foumakoye Gado, ont été tous deux placés en résidence surveillée en compagnie de plusieurs dignitaires du régime, sur ordre de la junte, dans une villa VIP, la villa Diouf, où leurs conditions de détention n’ont certes rien à voir avec celles de Bazoum et de sa famille, et où ils sont d’ailleurs tout autant protégés que consignés par la garde présidentielle, mais privés de liberté.

Reclus dans sa résidence, Mahamadou Issoufou accuse « ceux qui ont toujours voulu nous diviser, Bazoum et moi » d’être à l’origine des rumeurs toxiques sur ses supposées connivences avec la junte, ajoutant qu’il vit « très mal », à titre personnel, d’être ainsi « insulté dans son intelligence ». Mais est-il encore audible, alors que la liste de ceux qui qualifient de « trouble », voire de « complice » son rôle auprès du général Tiani lors des premières heures du putsch – sans toutefois être en mesure d’aller au-delà des présomptions – ne cesse de s’allonger ?

De Hassoumi Massaoudou, ministre des Affaires étrangères du président renversé, à Moussa Tchangari, l’un des chefs de file de la société civile, ils sont nombreux à le penser et à le dire. Au point que leurs convictions ont fini par ébranler Mohamed Bazoum lui-même.

Nous serions-nous trompés ?

Reconnaître cela, c’est reconnaître que l’on s’est trompé sur Mahamadou Issoufou et qu’à l’instar de tous ceux qui ont admiré son parcours nous aurions, nous aussi, « péché par naïveté ». Admettre cela, c’est, forcément, se poser une autre question de fond : pourquoi a-t-il choisi Mohamed Bazoum comme dauphin plutôt que Hassoumi Massaoudou qui, à l’époque, briguait lui aussi sa succession ? Parce qu’il jugeait le premier, originaire d’une petite tribu arabe de l’Est, potentiellement manipulable et assurément plus redevable envers sa personne que le second ? Celui qui se qualifiait il y a quatre ans, alors qu’il était encore chef de l’État, lors d’une interview à JA, de « démocrate viscéral » dont « la plus belle réalisation » était de réussir « la première transition entre deux présidents élus dans l’histoire du Niger » doit comprendre le désarroi de ceux qui ont cru en lui. Et qui pensent – peut-être à tort — que « qui ne dit mot consent ».

Source: JeuneAfrique

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