Africa-Press – Niger. Les quatre accords signés entre le Niger et la Turquie à Ankara ouvrent une nouvelle ère dans les relations bilatérales entre les deux pays, tout en soulevant des questions plus larges sur la nature des transformations géopolitiques que connaît la région du Sahel africain et le rôle croissant d’Ankara dans celle-ci. La visite du président du Conseil militaire au pouvoir au Niger, Abdrahmane Tiani, en Turquie n’était pas simplement une étape diplomatique ordinaire, mais semblait être une tentative de redéfinir le réseau des alliances extérieures de Niamey, dans un contexte de transformations sécuritaires, politiques et économiques profondes depuis le coup d’État de 2023.
Au cours de la visite, Tiani a rencontré le président turc Recep Tayyip Erdoğan à Ankara, où quatre accords officiels ont été signés, couvrant les domaines de l’enseignement supérieur, du commerce, de la santé et de la formation diplomatique, ainsi que des discussions approfondies sur des sujets plus sensibles tels que la coopération militaire, sécuritaire, énergétique et minière.
Les accords incluent un protocole de coopération en matière d’enseignement supérieur pour la période 2026-2030, une déclaration conjointe pour la création d’une commission économique et commerciale conjointe, un protocole pour l’exploitation conjointe et l’extension de l’hôpital d’amitié turco-nigérien, ainsi qu’un mémorandum d’entente pour la coopération entre l’Académie de diplomatie du ministère turc des Affaires étrangères et l’Institut national d’études diplomatiques et stratégiques du Niger.
Une visite au-delà du protocolaire
La visite de Tiani à Ankara revêt des dimensions qui dépassent le contenu des accords annoncés, car il s’agit de sa première visite officielle en dehors du continent africain depuis qu’il a pris le pouvoir après le renversement du président Mohamed Bazoum en juillet 2023. Selon une source locale, Tiani est arrivé à la tête d’une importante délégation comprenant dix ministres, ce qui reflète l’importance de la visite pour les autorités nigériennes.
Cette initiative s’inscrit dans le cadre de la volonté du Niger de diversifier ses partenariats internationaux, après la détérioration des relations avec la France, ancienne puissance coloniale, et le retrait des troupes françaises du pays, ainsi que le refroidissement des relations avec certains partenaires occidentaux qui ont critiqué le coup d’État militaire.
Dans ce nouvel équilibre, Niamey cherche à établir un réseau d’alliances alternatives basé sur des partenaires qui ne lient pas la coopération politique à des conditions liées à la gouvernance ou à la démocratie, ce qui confère à la Turquie, aux côtés de la Russie et de la Chine, une position avancée dans les calculs stratégiques nigériens.
Pourquoi le Niger est-il important pour la Turquie?
Pour Ankara, le Niger ne semble pas être qu’un simple partenaire africain, mais représente une porte d’entrée importante pour renforcer l’influence turque dans la région du Sahel, une zone qui connaît une concurrence internationale croissante en raison de sa situation géographique, de ses ressources naturelles et des défis sécuritaires qu’elle rencontre.
Lors de la conférence de presse conjointe, Erdoğan a décrit le Niger comme l’un des “plus proches amis de la Turquie” en Afrique, affirmant que son pays soutiendrait Niamey face aux groupes armés menaçant la stabilité, notamment dans la région du Sahel.
Depuis des années, la Turquie s’efforce de consolider sa présence en Afrique à travers une stratégie multi-voies qui combine économie, diplomatie, aide humanitaire et coopération militaire. Ankara a renforcé sa présence sur le continent par le biais d’ambassades, de Turkish Airlines, de projets de développement, ainsi que d’institutions éducatives et caritatives.
Au Niger en particulier, la fondation turque “Vakif” gère 12 écoles dans la capitale Niamey, accueillant plus de 1700 élèves, tandis qu’environ 500 étudiants nigériens étudient dans des universités turques, ce qui reflète la dépendance d’Ankara à des outils de puissance douce, en plus des partenariats économiques et militaires.
Sécurité et défense: le dossier le plus important
Bien que les quatre accords se soient concentrés sur l’éducation, la santé et le commerce, le volet sécuritaire semble être le plus important de la visite. Erdoğan a confirmé que les discussions ont porté sur la coopération en matière de formation militaire et de renseignement, alors que le Niger fait face à des menaces croissantes de groupes armés liés à “Daech” et à “Al-Qaïda” dans la région du Sahel.
Pour sa part, Tiani a souligné l’importance du soutien militaire turc, notant que les forces armées nigériennes sont désormais équipées de véhicules et de systèmes militaires turcs qui ont contribué à renforcer la sécurité et la stabilité.
Au cours des dernières années, la Turquie s’est imposée comme l’un des principaux fournisseurs de drones militaires en Afrique, en particulier pour les pays du Sahel confrontés à des défis sécuritaires complexes. Des rapports médiatiques internationaux indiquent que le Niger a acquis des drones “Bayraktar TB2” et “Akinci” turcs, produits par la société “Baykar”, qui ont acquis une large notoriété en raison de leur utilisation dans plusieurs conflits régionaux.
Niamey considère cette technologie militaire comme un outil efficace pour compenser le recul du soutien sécuritaire occidental et pour faire face aux groupes armés par des moyens moins coûteux et plus capables de surveiller les vastes frontières désertiques.
Économie et mines: la dimension non déclarée
Bien que les données officielles aient mis l’accent sur les domaines de la coopération en matière de santé et d’éducation, des observateurs estiment qu’un des principaux objectifs de la visite est d’ouvrir la voie à des investissements turcs plus larges dans le secteur minier et énergétique.
Le Niger possède d’importantes richesses naturelles, notamment de l’uranium, de l’or et du pétrole, des secteurs que le gouvernement militaire cherche à exploiter davantage pour atteindre une indépendance économique et réduire sa dépendance vis-à-vis des entreprises occidentales traditionnelles.
Des médias nigériens ont rapporté que les discussions ont porté sur l’attraction d’investissements turcs dans les secteurs de l’uranium, de l’or et du pétrole, ce qui coïncide avec le désir d’Ankara de sécuriser de nouvelles sources d’énergie et de minéraux stratégiques, surtout dans un contexte de concurrence mondiale croissante pour les ressources naturelles africaines.
La commission économique et commerciale conjointe annoncée pourrait également contribuer à augmenter le volume des échanges commerciaux entre les deux pays, qui reste en deçà des ambitions par rapport aux capacités économiques disponibles.
De la rupture avec la France à la diversification des partenaires
Cette démarche s’inscrit également dans le cadre des transformations que connaît la région du Sahel après une série de coups d’État militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger, accompagnés d’un recul de l’influence française et occidentale.
Le Niger, qui était considéré comme un allié clé de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme, a choisi depuis le coup d’État de réorienter sa stratégie vers la diversification des partenaires et l’ouverture à de nouvelles puissances. Dans ce contexte, la Turquie apparaît comme un choix attrayant ; elle combine des capacités militaires, une expertise économique et un engagement politique moins sensible par rapport aux puissances occidentales.
En retour, le Niger offre à Ankara une opportunité de renforcer sa présence dans la région du Sahel, qui est devenue l’un des nouveaux terrains de compétition internationale, que ce soit entre les puissances occidentales et la Russie, ou entre les puissances économiques émergentes cherchant à établir une présence en Afrique.
Les accords ouvrent-ils la voie à un partenariat élargi?
Il est difficile de considérer les quatre accords comme une simple coopération sectorielle limitée, car ils semblent constituer une étape fondatrice vers un partenariat stratégique plus large entre les deux pays. Les questions de défense, d’énergie et de mines discutées en marge de la visite suggèrent que ce qui a été annoncé ne représente qu’une partie des ententes plus vastes qui pourraient se concrétiser dans les années à venir.
Pour le Niger, le rapprochement avec la Turquie lui offre un partenaire capable de fournir un soutien sécuritaire et des investissements économiques sans de fortes pressions politiques. Pour la Turquie, le Niger représente un point d’ancrage important pour renforcer sa présence en Afrique de l’Ouest et dans le Sahel, dans le cadre d’une stratégie plus large visant à accroître l’influence turque sur le continent.
Ainsi, les quatre accords pourraient n’être que le début d’une nouvelle phase dans les relations entre Ankara et Niamey, une phase qui va au-delà de l’éducation et de la santé pour inclure des considérations de sécurité, d’influence et de ressources naturelles, dans une région où les rapports de force évoluent rapidement.





