Bazoum et Issoufou : cinq questions pour comprendre les raisons de leur brouille

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Bazoum et Issoufou : cinq questions pour comprendre les raisons de leur brouille
Bazoum et Issoufou : cinq questions pour comprendre les raisons de leur brouille

Mathieu Olivier

Africa-Press – Niger. Il y a encore quelques semaines, Mohamed Bazoum et Mahamadou Issoufou affirmaient qu’ils étaient « frères ». Depuis le coup d’État qui a renversé le premier, l’attitude du second soulève bien des questions au Niger.

Qui aurait pu imaginer la fin de l’histoire ? Ce 2 avril 2021, Mohamed Bazoum et Mahamadou Issoufou arborent la même tenue. Tout de blanc vêtus, à l’exception d’un couvre-chef rouge, les deux hommes, masque chirurgical sur le nez et la bouche, sont en face l’un de l’autre, au Centre international de conférences Mahatma-Gandhi, à Niamey.

Le premier vient de prêter son serment de nouveau chef de l’État. Le second vient de passer la main. Rien ne semble les séparer. L’image est symbolique : Mahamadou Issoufou est celui qui a imposé la candidature de Mohamed Bazoum au sein du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), qu’ils ont co-fondé. Cette élection est donc aussi un peu la sienne.

Pourtant, deux ans et demi plus tard, tout a changé. Renversé le 26 juillet dernier par un coup d’État, le successeur est toujours détenu au sein de la résidence présidentielle par les hommes d’Abdourahamane Tiani. Quant à son prédécesseur, il s’est enfermé dans ses contradictions.

Proche du tombeur de Mohamed Bazoum (il avait nommé Tiani à la tête de la Garde présidentielle en 2011), Mahamadou Issoufou est soupçonné d’avoir laissé faire le putsch, voire de l’avoir commandité, ce qu’il nie. Et son ancien compère lui reproche de l’avoir trahi. La fin d’une amitié de trente ans ?

1. Quelle est l’origine de leur relation ?

Leur alliance aurait pu ne jamais exister. S’ils se sont formés en politique dans les années 1980, sous les présidences de Seyni Kountché puis d’Ali Saïbou, ils évoluent dans deux mondes différents : Mahamadou Issoufou, originaire d’Arlit, est un ingénieur converti au socialisme ; Mohamed Bazoum, adepte des thèses communistes révolutionnaires, enseigne au lycée de Maradi.

« Tout le monde se connaissait, mais les relations ne se sont développées que vers 1989-1990, quand le multipartisme est devenu inévitable. La fusion de nos mouvements est devenue logique », se souvient un témoin de l’époque. Entre les révolutionnaires de Bazoum et les modérés d’Issoufou, nombre de réunions se tiennent alors à Niamey, Hassoumi Massaoudou faisant le lien.

Entre discussions stratégiques et commentaires de Descartes, la fusion prendra plus d’un an. « Issoufou était fonctionnaire, connaissait la machine de l’intérieur et avait commencé à se construire sa communauté. Bazoum, lui, était plus mobilisateur mais plus clivant », poursuit notre source.

Les deux hommes finissent par s’accorder. Le 23­ décembre 1990, le PNDS voit le jour à Niamey. Mahamadou Issoufou, qui était celui « qui calculait, qui pensait la tactique », est choisi comme premier président. Mohamed Bazoum, « l’homme du corps-à-corps, de la mobilisation », devient son bras droit. Il le restera pendant plus de trente ans, aidant son aîné à financer le combat, notamment en allant solliciter le Libyen Mouammar Kadhafi, et à conquérir le pouvoir en 2011.

2. Leurs dissensions étaient-elles visibles avant le coup d’État ?

Si Mohamed Bazoum est parvenu à se faire élire à la présidence du Niger, c’est en grande partie grâce à Mahamadou Issoufou. La candidature de l’ancien syndicaliste n’allait en effet pas de soi. Jugée trop peu rassembleuse – Bazoum étant issu d’une minorité arabe –, elle a été contestée au sein du PNDS, notamment par Hassoumi Massaoudou, qui espérait se porter candidat. Mais Issoufou l’a imposée.

Avait-il une idée derrière la tête ? L’entourage de Bazoum l’affirme aujourd’hui. « Issoufou voulait que Bazoum lui soit redevable. Il ne voulait pas outrepasser la limite des deux mandats, mais souhaitait conserver son pouvoir », affirme un conseiller du chef de l’État déchu. L’ancien président a ainsi plaidé en faveur de la nomination de son ex-directeur de cabinet, Ouhoumoudou Mahamadou, au poste de Premier ministre.

Issoufou a également œuvré pour garder la mainmise sur le PNDS, dont Foumakoye Gado, l’un de ses intimes, a hérité de la présidence. Les hommes de Tahoua, la région de l’ancien président, ont continué à dominer le parti au pouvoir. Parmi eux, Issoufou Katambé, Ouhoumoudou Mahamadou et Sani Mahamadou Issoufou, le propre fils d’Issoufou, nommé ministre du Pétrole.

« Issoufou a tout fait pour empêcher Bazoum de s’émanciper », résume un ancien ministre, à Niamey. Il a ainsi obtenu de son successeur qu’il maintienne Abdourahamane Tiani à la tête de la Garde présidentielle. Par l’intermédiaire de son fils, il a également préservé les intérêts du clan de Tahoua au sein du secteur pétrolier.

3. Pourquoi le coup d’État a-t-il fait voler en éclats cette relation ?

Les dissensions entre Bazoum et Issoufou – que les intéressés s’appliquaient à nier devant leurs interlocuteurs – n’étaient plus un secret à Niamey. Pourtant, après le coup d’État du 26 juillet, le silence de Mahamadou Issoufou n’en a pas moins surpris ses alliés comme ses détracteurs.

L’ancien président ne s’exprimera publiquement que le 17 août, dans Jeune Afrique, pour demander la libération de son successeur et dénoncer les accusations selon lesquelles il aurait pu être le cerveau de sa chute. « Ceux qui propagent ce type de rumeurs sont ceux-là même qui, dès le premier jour, ont cherché à nous diviser, Bazoum et moi. Mais notre amitié a toujours été plus forte que cela », expliquait-il.

L’argument n’a pas suffi. Incapable de condamner le coup de force d’Abdourahamane Tiani, Mahamadou Issoufou n’a pu démentir sa proximité avec le putschiste – même s’il a nié avoir intrigué pour que Mohamed Bazoum maintienne le général à son poste. Se murant ensuite dans le silence, il a vu ses contradictions se retourner contre lui et l’entourage de Bazoum – puis Bazoum lui-même – l’accuser d’avoir été – au minimum – complice des militaires.

Issoufou a-t-il laissé faire Tiani ? Si oui, qu’espérait-il obtenir de l’éviction de son successeur ? Si le putsch avait pour but de s’attaquer au système PNDS, pourquoi la figure principale du parti a-t-elle été épargnée depuis le 26 juillet, quand d’autres personnalités ont été arrêtées ? Autant de questions sans réponse et qui jettent encore aujourd’hui la suspicion sur l’ancien président.

4. Quel rôle a joué le fils d’Issoufou ?

Sani Mahamadou Issoufou, fils de l’ex-chef d’État et dernier ministre du Pétrole de Mohamed Bazoum, est, depuis le 26 juillet, au centre de toutes les spéculations. Il s’est en effet retrouvé au cœur d’intrigues qui pourraient en partie expliquer le putsch.

Nommé en avril 2021 par Bazoum ministre du Pétrole, de l’Énergie et des Énergies renouvelables, Sani Mahamadou Issoufou a perdu, en avril 2022, une partie de ses attributions au profit d’Ibrahim Yacouba. Ne conservant que le volet Pétrole, et même si son père avait été prévenu du remaniement par courtoisie, il a vécu sa rétrogradation comme un affront. Ses relations avec le président sont devenues de plus en plus tendues.

Surtout, conscient que des détournements de fonds grevaient la Société nigérienne des produits pétroliers (Sonidep), Mohamed Bazoum a voulu reprendre en main le secteur de l’or noir. En novembre 2021, il décide ainsi de remplacer le directeur général de la Sonidep, Alio Touné, un proche de Mahamadou Issoufou, par Ibrahim Mamane, l’un de ses hommes, originaire de Zinder. Mais, lorsque celui-ci commande un audit, les cadres de l’ex-administration Issoufou grognent.

L’audit ne verra jamais le jour. En coulisses, le bras de fer est engagé. « Bazoum avait l’idée de lutter contre la fraude, précise un proche du président déchu, mais Issoufou avait verrouillé la Sonidep », laquelle était une « caisse noire du PNDS version Issoufou ». Et lorsqu’une autre société pétrolière, PetroNiger, doit être créée, pour atténuer la primauté de la Sonidep, la lutte s’intensifie.

Jusqu’en juillet 2023, Sani Mahamadou Issoufou tente d’imposer un ami, Ibrahim Diop, à la tête de la nouvelle société. Mais Mohamed Bazoum refuse, et impose sa vision de l’entreprise, dont la création devait être officialisée le 27 juillet. La veille, le putsch a éclaté. Les partisans de Bazoum estiment aujourd’hui que ces joutes pétrolières sont l’une des principales raisons du coup d’État.

Longtemps laissé en résidence surveillée à Niamey, Sani Mahamadou Issoufou a été placé en détention et transféré à la prison de Filingué le 20 septembre, tout comme Foumakoye Gado, son prédécesseur. Une façon, pour Abdourahamane Tiani, dont la proximité avec Mahamadou Issoufou est avérée, de donner des gages à la fois à alliés hostiles au PNDS ?

5. La rupture est-elle irrémédiable ?

Depuis un peu plus de deux mois et sa première prise de parole dans Jeune Afrique, Mahamadou Issoufou et ses proches sont sur la même longueur d’onde : ils nient que des dissensions les opposaient à l’ancien président et à son fils.

Le 25 août, Ouhoumoudou Mahamadou, Premier ministre de Bazoum mais aussi ancien directeur de cabinet d’Issoufou, affirmait qu’il n’y avait « jamais eu de désaccord entre le président Bazoum et Sani Mahamadou Issoufou ». Le 17 octobre, Mahamadou Issoufou faisait dire à l’un des collaborateurs de sa fondation qu’il n’y avait « jamais eu de contentieux avec Mohamed Bazoum ».

Tout (y compris les faits rapportés par Jeune Afrique) ne serait, selon cette dernière communication, que « contrevérités », ayant « pour objectif de détruire la réputation dont jouit le président Issoufou de par le monde ». Le message n’a cependant pas convaincu Mohamed Bazoum. Toujours détenu au palais présidentiel, celui-ci est désormais convaincu de la responsabilité directe de son prédécesseur dans le coup d’État.

Alors que les preuves manquent encore, Mohamed Bazoum estime « sur l’honneur » que Mahamadou Issoufou a téléguidé le général Tiani. Les deux anciens présidents, qui échangeaient encore des banalités dans les jours qui ont suivi le putsch, ne se parlent plus. L’amitié de trente ans qui les liait est bel et bien terminée.

Source: JeuneAfrique

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