Africa-Press – Niger. Les sols sont de plus en plus menacés par de multiples dégradations physiques, chimiques et biologiques, dans un contexte de pression accrue sur les ressources naturelles et sur les terres. Au Niger, c’est l’un des problèmes majeurs auxquels les agriculteurs et les éleveurs sont confrontés. En effet, la dégradation des sols figure parmi les défis environnementaux les plus urgents, menaçant l’écosystème, les moyens de subsistance et l’économie. C’est un facteur important qui contribue à la faible productivité agricole, la vulnérabilité climatique et surtout à l’insécurité alimentaire. Selon l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les agriculteurs et les éleveurs perdent chaque année plus de 100 000 hectares de terres sous l’effet de la dégradation. Au Niger, la quête pour la souveraineté alimentaire repose sur une bonne exploitation des terres. Cependant, sur le plan environnemental, les impacts de ce problème sont énormes.
La dégradation des terres constitue un facteur majeur de vulnérabilité pour les communautés rurales dont les moyens de subsistance reposent essentiellement sur l’agriculture, l’élevage et l’exploitation des ressources naturelles. Selon Dr. Bachirou Bodo, enseignant-chercheur à l’Université Boubacar Bâ de Tillabéri, au Niger, le phénomène est un processus complexe résultant de facteurs climatiques (variabilité et intensité des pluies, sécheresse) et anthropiques (pression démographique, agriculture extensive, surpâturage) qui se présente sous plusieurs formes physiques et chimiques selon les zones. Parmi ces formes, on note l’érosion éolienne, l’’érosion hydrique, l’encroûtement superficiel des sols, l’’appauvrissement chimique (Lixiviation) et la salinisation, entre autres.
D’après ce spécialiste des sols, le phénomène a de multiples impacts sur la vie de l’homme, mais aussi sur l’environnement. « Sur la sécurité alimentaire et les moyens de subsistance, la baisse de la fertilité des sols et la réduction des superficies productives entraînent une diminution des rendements agricoles. Cette situation compromet la sécurité alimentaire des ménages ruraux, en particulier dans les zones sahéliennes. Pour les communautés pastorales, la dégradation des pâturages réduit la disponibilité du fourrage et de l’eau, entraînant une baisse de la productivité du bétail et une augmentation de la mortalité animale », a expliqué Dr. Bodo.
Sur le plan économique, l’enseignant-chercheur a indiqué que le coût lié à la dégradation des terres au Niger est considérable. A titre illustratif, il a fait savoir qu’une étude de la Banque mondiale réalisée en 2019 a révélé que la perte due à la dégradation des terres a été évaluée à plus d’un (1) milliard de dollars par an, ce qui représente une menace majeure pour l’économie du pays. De l’autre côté, la diminution des productions agricoles et pastorales occasionnées par cette dégradation se traduit par une baisse des revenus des ménages. Les communautés rurales deviennent alors plus dépendantes des stratégies de survie telles que la migration saisonnière, la vente précoce du bétail ou l’exploitation excessive des ressources naturelles, ce qui accentue davantage la dégradation des terres, a expliqué le spécialiste des sols.
On note également des explications de l’enseignant-chercheur que la raréfaction des terres cultivables, de l’eau et des pâturages intensifie les conflits entre agriculteurs et éleveurs. Ces tensions sociales sont particulièrement marquées dans les zones agro-pastorales où les ressources sont partagées. La dégradation des terres contribue ainsi à fragiliser la cohésion sociale et la stabilité des communautés locales.
Sur la santé et les conditions de vie, Dr Bachirou Bodo a soutenu que la dégradation environnementale favorise l’insécurité alimentaire et la malnutrition, notamment chez les enfants et les femmes. L’érosion et l’ensablement peuvent également affecter les infrastructures locales (habitations, pistes rurales, points d’eau), limitant l’accès aux services sociaux de base tels que la santé et l’éducation. Enfin, ce phénomène contribue à la déstructuration des ménages, à la perte de main-d’œuvre agricole et à une pression accrue sur les zones d’accueil.
Les causes de la dégradation des terres
D’après le spécialiste, on distingue généralement deux types de facteurs: les contraintes naturelles et les pressions anthropiques (liées à l’homme). S’agissant des causes naturelles, il a cité, entre autres, la variabilité climatique à savoir les sécheresses récurrentes et l’irrégularité des pluies qui fragilisent le couvert végétal.
Par ailleurs, selon le spécialiste des sols, les causes les plus importantes sont les causes anthropiques. « C’est le moteur principal de l’accélération du phénomène ces dernières décennies » a–t-il dit. En effet, a expliqué Dr. Bachirou Bodo, avec une croissance démographique très élevée de l’ordre de 3,9%, des prédictions de doublement de la population tous les 20 ans, la demande en terres de culture augmente, réduisant les temps de jachère qui permettaient autrefois au sol de se régénérer. « Cette pression accrue sur les terres est la cause des doublements des terres dégradées tous les 25 ans au Niger » selon une étude du cadre stratégique de suivi et évaluation de la dégradation des terres au Niger commanditée par la coordination de la Contribution Déterminée au niveau National (CDN) » a-t-il fait savoir.
Aussi, la modification des états de surface spécialement, l’extension des croûtes d’érosion et l’augmentation de la surface encroûtée entraîne plusieurs effets convergents comme la diminution de l’infiltration, ce qui réduit l’humidité du sol et la disponibilité en eau pour les plantes. L’augmentation du ruissellement, alimentant le ravinement et l’érosion, la baisse de productivité agricole due à la perte de sols fertiles et à l’appauvrissement des propriétés physiques du sol. A ceux-là, il faut aussi ajouter, l’augmentation des pertes de terres arables, accélérant le processus de désertification. « Ces dynamiques montrent que la santé physique du sol est intimement liée à ses états de surface. En transformant la surface, les processus naturels et anthropiques modifient les chemins de l’eau, intensifient le ruissellement et accélèrent la dégradation des terres au Niger » a souligné Dr. Bachirou Bodo.
Comme autres causes importantes, il a évoqué l’érosion des sols. D’après l’Enseignant-Chercheur, elle constitue l’une des formes les plus répandues de dégradation des terres au Niger. A cela s’ajoute, l’érosion hydrique causée par des précipitations intenses et mal réparties dans le temps en général sur des sols déjà fragiles. Elle provoque le ruissellement de l’eau et l’enlèvement de la couche arable, riche en éléments nutritifs. Et l’érosion éolienne, dominante dans les zones sahéliennes et sahariennes, est due à l’action des vents forts qui transportent les particules fines du sol, entraînant un appauvrissement rapide des terres.
La désertification est une autre cause et elle correspond à un processus de dégradation des terres dans les zones arides et semi-arides, caractérisé par la diminution durable du couvert végétal et de la capacité productive des sols. Au Niger, elle se manifeste par l’extension progressive des zones désertiques vers le sud.
« Vous avez aussi la dégradation chimique et biologique des sols. Cette forme de dégradation se traduit par l’épuisement des éléments nutritifs, la baisse de la matière organique et la diminution de l’activité biologique des sols. Elle est souvent liée à l’exploitation continue des terres sans pratiques de restauration de la fertilité. Il y aussi le problème de la salinisation des sols. Dans certaines zones irriguées, une mauvaise gestion de l’eau entraîne une accumulation de sels à la surface ou dans le profil du sol, réduisant significativement les rendements agricoles » a-t-il expliqué.
Le surpâturage est, selon Dr. Bachirou Bodo, une cause de la dégradation des terres au Niger. « La concentration du bétail autour des points d’eau et sur des espaces réduits détruit le tapis herbacé et tasse le sol par piétinement » a-t-il justifié. « Enfin, il y a aussi, la déforestation. Le prélèvement excessif de bois pour l’énergie (bois de chauffe) et le défrichement agricole éliminent la barrière naturelle contre le vent et la pluie. Au Niger, plus de 200 000 ha sont perdus chaque année à cause de ce phénomène. Et, les pratiques agricoles inadaptées: Les travaux, comme les feux de brousse, le désossage, le ramassage systématique des résidus des cultures, l’utilisation non contrôlée des engrais chimiques et, de pesticides de synthèse du pétrole et dans une certaine mesure la faible utilisation des techniques et pratiques de conservation des eaux et des sols (CES) dans certaines zones accélèrent l’épuisement des nutriments » a-t-il déclaré.
Cependant, malgré les multiples causes, Dr. Bachirou Bodo a souligné que la dégradation des terres au Niger n’affecte pas le territoire de manière uniforme. Son intensité et ses formes varient selon les zones agroécologiques, les conditions climatiques et les modes d’occupation des sols. « Les régions sahéliennes et sahariennes sont particulièrement vulnérables en raison de la faiblesse des précipitations et de la forte pression anthropique » a-t-il précisé.
Mettant un accent sur les différentes zones, il a indiqué qu’avant, la zone sahélienne centrale et orientale, qui s’étend principalement sur les régions de Maradi, Zinder, Tahoua et Diffa, constitue l’une des zones les plus touchées par la dégradation des terres.
Cette zone, a dit Dr. Bachirou Bodo, est caractérisée par, une forte densité de population rurale, une agriculture pluviale extensive et une pression importante sur les ressources naturelles. « Les formes dominantes de dégradation y sont l’érosion hydrique et éolienne, l’appauvrissement des sols et la dégradation du couvert végétal. L’exploitation continue des terres agricoles sans pratiques de conservation accentue la perte de fertilité » a-t-il précisé.
Pour ce qui est de la zone agro-pastorale (Tahoua et Tillabéri), il ressort des propos de l’Enseignant –Chercheur que les régions situées dans la zone agro-pastorale sont fortement affectées par le surpâturage, la déforestation, la variabilité climatique. « La dégradation des terres y est principalement liée à la pression exercée par les activités pastorales et agricoles combinées. La disparition du couvert végétal favorise l’érosion des sols et la désertification progressive » a-t-il expliqué.
Dr. Bachirou Bodo d’ajouter que les régions nordiques du Niger, notamment Agadez, sont soumises à une dégradation sévère des terres due aux conditions climatiques extrêmes. « Cette zone est marquée par de très faibles précipitations, une végétation rare et fragile et une forte exposition à l’érosion éolienne » a-t-il justifié. Toutefois, a-t-il nuancé, bien que la pression humaine y soit relativement faible, la fragilité naturelle des milieux accentue les processus de désertification et de dégradation des sols.
Pour ce qui est des zones irriguées, notamment celles de la vallée du fleuve Niger et certaines cuvettes oasiennes, l’expert des sols a indiqué qu’elles sont affectées par des formes spécifiques de dégradation, en particulier, la salinisation des sols, l’engorgement hydrique et la dégradation chimique des sols. D’après lui, ces phénomènes sont généralement liés à une gestion inadéquate de l’irrigation et du drainage.
Revenant sur l’impact environnemental, le spécialiste a affirmé que la dégradation des terres entraîne des perturbations majeures des écosystèmes naturels. Elle affecte les propriétés physiques, chimiques et biologiques des sols ainsi que le fonctionnement global des milieux naturels.
Au Niger, ce phénomène constitue un facteur déterminant de la dégradation environnementale et de la perte de résilience des écosystèmes face aux changements climatiques. « Elle provoque une perte progressive de la couche arable, riche en nutriments et en matières organiques. L’érosion hydrique et éolienne modifie la structure des sols, réduisant leur capacité de rétention de l’eau et leur aération. Ces processus entraînent une diminution durable de la productivité biologique des sols » a-t-il fait comprendre.
Outre cela, elle favorise une réduction du couvert végétal et la perte de la biodiversité. Ainsi, la destruction du couvert végétal, causée par la déforestation, le surpâturage et les pratiques agricoles inadaptées, entraîne une diminution de la diversité floristique et faunistique. Aussi, la disparition de certaines espèces végétales locales perturbe les chaînes alimentaires et les équilibres écologiques, conduisant à une perte de biodiversité.
Sur l’environnement, la dégradation des terres favorise également l’expansion des zones arides par la réduction de la capacité des sols à soutenir la végétation. L’ensablement, la formation de croûtes de battance et l’érosion éolienne contribuent à l’avancée du désert, en particulier dans les zones sahéliennes et sahariennes.
Il faut aussi retenir qu’elle est aussi une source de perturbation du cycle hydrologique. La perte de couverture végétale et la dégradation de la structure des sols réduisent l’infiltration des eaux de pluie et augmentent le ruissellement de surface. Cette situation, d’après l’expert, entraîne une baisse de la recharge des nappes phréatiques, une augmentation des risques d’inondation et l’ensablement des cours et des retenues d’eau. La qualité de l’eau et des écosystèmes aquatiques est aussi menacée En effet, les sédiments issus de l’érosion des sols sont transportés vers les rivières, mares et retenues d’eau, provoquant leur envasement. Ce phénomène affecte la qualité de l’eau, réduit les habitats aquatiques et perturbe les écosystèmes associés. Elle réduit la capacité des sols et de la végétation à stocker le carbone. La perte de biomasse végétale et de matière organique du sol contribue à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre, renforçant ainsi les effets néfastes du changement climatique.
Des actions idoines pour lutter contre le phénomène
Pour lutter contre la dégradation des terres, Dr. Bachirou Bodo a estimé que les actions à mener doivent être intégrées, combinant des mesures techniques, institutionnelles et communautaires, afin de restaurer la productivité des terres et renforcer la résilience des populations.
Autrement, il faut adopter des pratiques de gestion durable des terres. Pour lui, la gestion durable des terres représente un levier fondamental dans la lutte contre la dégradation.
Elle repose sur l’adoption de pratiques agricoles adaptées aux conditions agroécologiques locales telles que: les techniques de conservation des eaux et des sols ( zaï, cordons pierreux, demi-lunes, banquettes) ; la restauration de la fertilité des sols par l’utilisation de la fumure organique et du compost. La valorisation agroécologique des déchets pré et post consommation en biofertilisants (compost, bokashi et biochar) ; le mulching ou le paillage comme, la jachère, améliorent la valorisation du système paysan et des semences adaptées aux conditions pédoclimatiques ; l’agroforesterie et la régénération naturelle assistée (RNA), favorisant la protection des sols et l’amélioration de la productivité.
Il faut aussi lutter contre la désertification et restauration des terres dégradées. « Des actions spécifiques de restauration écologique sont nécessaires pour inverser les processus de dégradation, notamment: le reboisement et l’enrichissement des formations végétales ; la fixation des dunes par des espèces adaptées ; la réhabilitation des terres dégradées à travers des travaux de récupération des sols. Ces actions contribuent à la reconstitution du couvert végétal et à la stabilisation des sols » a-t-il dit avec conviction.
Une gestion rationnelle de l’eau est essentielle pour réduire les formes de dégradation liées à l’érosion et à la salinisation. Elle inclut l’amélioration des systèmes d’irrigation et de drainage ; la maîtrise du ruissellement et la recharge des nappes phréatiques ; la protection des bassins versants et des zones humides. « L’implication des communautés locales est un facteur clé de succès. Les actions doivent viser: la formation et la sensibilisation des producteurs aux pratiques durables ; la valorisation des savoirs locaux ; la participation active des populations à la gestion des ressources naturelles » a-t-il estimé.
« Enfin, la mise en œuvre de politiques publiques cohérentes est indispensable pour soutenir les actions de terrain. Cela comprend: l’application effective des politiques de gestion durable des terres ; l’intégration de la lutte contre la dégradation des terres dans les stratégies nationales de développement ; la coordination entre les acteurs institutionnels, techniques et financiers. Et la diversification des sources de revenus constitue une stratégie importante pour réduire la pression sur les terres, à travers: le développement d’activités génératrices de revenus non agricoles ; la promotion de systèmes de production résilients au climat ; l’accès au financement et aux technologies adaptées » a-t-il conclu.
La terre est une source vitale. Ainsi pour lutter contre la dégradation des terres, il est plus qu’urgent d’intensifier les activités de conservation des sols, de boisement et reboisement. Autrement, il faudrait prendre des mesures correctives, pour préserver la productivité des terres et réhabiliter les terres arides ayant subi une forte dégradation.
Source: lesahel
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