Africa-Press – Niger. Après plus d’une décennie passée à l’étranger notamment au Mali où vous avez occupé le poste de Directeur Résident Senior du National Democratic Institut (NDI) et ailleurs, comment redécouvrez-vous le Niger et quelles sont les impressions qui vous frappent le plus?
Je suis heureux de retrouver un pays que je n’avais jamais quitté. La lecture et l’analyse des événements sur le plan politique, institutionnel, social et économique a été un rituel quotidien depuis mon départ en décembre 2009. Les congés annuels ont toujours été des occasions pour trianguler mes analyses d’avec le pays réel. Le pays réel, pour dire qu’il y a le pays imaginaire qui faisait l‘objet d’exposition-vente pour l’extérieur, comme un eldorado démocratique et le pays réel que je considère comme le vécu quotidien des citoyens nigériens modestes, en matière de droits et de qualité de vie. L’IDH n’est rien d’autre que l’évaluation de la qualité de vie du citoyen. Des visites de terrain m’ont permis d’apprécier la situation réelle, les défis, les menaces et les immenses opportunités non exploitées. J’ai pu constater que les indicateurs socio-économiques sont restés invariables. Et quand le rapport annuel du PNUD classe le Niger, au 188ème rang mondial sur 193 pays classés/2025, le PNUD ne fait pas de la métaphysique. Ce rang rend compte du pays réel.
Depuis l’avènement du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP) au pouvoir, le Niger vit une période politique caractérisée par la Refondation. Quelle est votre analyse de cette Refondation en cours au Niger?
Des événements similaires ont eu lieu ailleurs, dans le monde. Quand la France a été occupée par son voisin, on sait ce que Jean-Paul Sartre a écrit: « Nous n’avons jamais été aussi libres que sous l’occupation, au moment où nous avons été obligés de défendre la liberté. » Les crises ont toujours des causes lointaines et des causes immédiates. Les notions de souveraineté et de refondation sont inter-liés comme le recto et le verso d’une feuille à papier et fonctionne conceptuellement à contre-courant de deux ordres anciens: plus près, il s’agit du système de gouvernance précédant les événements du 26 Juillet 2023 et l’ordre néocolonial plus ancien avec son système de domestication structurelles de nos sociétés. Y comprises la décolonisation et les indépendances ont été une approche instrumentale pour maintenir les liens de la domination coloniale. Le système colonial a préparé et maintenu le système de domination. « N’avez-vous pas vu que, l’une après l’autre, les grandes nations industrielles en viennent à une politique coloniale? Et peut-on dire que cette politique soit un luxe pour une nation moderne? Non, Messieurs, cette politique est, pour nous tous, une nécessité, comme le marché lui-même » s’exprimait Jules Ferry, Premier Ministre de France en 1885, défendant devant la Chambre des députés, la politique coloniale de son gouvernement et les raisons dominantes du désir de l’Europe d’avoir des colonies en Afrique. Albert Sarraut, Secrétaire d’État aux Colonies en 1923, fut encore plus net en disant à l’École coloniale de Paris: « A quoi bon embellir la vérité? Au départ, la colonisation ne fut pas un acte civilisateur et ne releva pas d’un désir de civiliser. Ce fut un acte de force motivé par l’intérêt. Un épisode de la compétition vitale qui n’a cessé de s’envenimer entre personnes, entre groupes. Les peuples qui partaient s’emparer de colonies dans de lointains pays pensaient avant tout à eux-mêmes, et travaillaient à augmenter leurs richesses et accroître leur pouvoir. » Sarraut conclut en disant que « l’origine de la colonisation n’est rien d’autre que l’entreprise d’intérêts individuels, une violence égoïste et unilatérale faite aux faibles par les forts. Il dévoilait ainsi le caractère mensonger de la théorie de la « charge des Blancs » et de la mission civilisatrice ». Dans Les Fondements économiques et culturels d’un État Fédéral d’Afrique Noire publiée dès 1960, Cheikh Anta Diop rapporte, sans citer sa source, à dessein, assurément parce qu’il s’agit d’une indiscrétion du Général De Gaule qui lui est parvenue, on ne sait comment: « Des territoires qui ne cessaient pas, depuis dix ans, d’aspirer à l’indépendance, la réclament aujourd’hui avec insistance. Faut-il laisser ce mouvement se développer contre nous, ou, au contraire, tenter de comprendre, de l’assimiler, de le canaliser? (…). J’ai desserré les liens avant qu’ils ne se rompent », a dit De Gaule pour se justifier. Cheikh Anta Diop écrit que c’est le résultat d’une longue méditation de De Gaule, et qui remonte à la IVème République, sur la durabilité du fait colonial. Voilà d’où nous venons. Mettre en parenthèse cette partie de l’histoire des liens entre l’ancienne puissance coloniale et l’Afrique, dans le contexte d’une double crise sécuritaire et de gouvernance interne, c’est s’interdire de comprendre ce qui arrive aujourd’hui en Afrique.
La situation sécuritaire au Niger est une préoccupation majeure. Comment réconcilier selon vous l’impératif sécuritaire et la préservation des droits de l’homme dans notre pays?
Oui vous parlez de l’impératif sécuritaire et la préservation des droits de l’homme.
En effet, en situation de crise, il y a un vrai risque de tension entre sécurité et droits humains. Mais en vérité, la sécurité doit s’entendre aussi comme la sécurité humaine. C’est plutôt de la sécurité humaine qu’il s’agit aujourd’hui. Le concept de sécurité humaine a aujourd’hui remplacé la notion de sécurité tout court. Le rôle et les missions des forces de défense et de sécurité sont d’assurer la sécurité humaine des populations. Les Forces de défense et de sécurité ne sont pas seules. Toutes les institutions gouvernementales, de l’agriculture, de l’élevage, de la santé, de l’éducation concourent à assurer cette sécurité humaine au sens des droits sociaux, économiques, civils et politiques, pour mettre les communautés à l’abri de la peur, de la faim, de la souffrance, de l’ignorance. Il n’y a pas, il ne doit pas y avoir de dichotomie entre sécurité et droits humains. Cependant, vu du point de vue de la réponse sécuritaire dans l’usage courant, les questions les plus importantes sont les suivantes: d’abord, sur le terrain, faire en sorte que la solution sécuritaire protège les populations civiles, protège les libertés individuelles et collectives en continuant à renforcer les capacités des forces de défense et sécurité sur les droits de l’homme, puis, sur le plan politique, les mesures sécuritaires s’efforceront à préserver la liberté de pensée, d’opinion et de presse, des maillons essentiels dans la mitigation de la crise sécuritaire, ensuite, comment documenter et traiter les violations des droits de l’homme dans un contexte de crise sécuritaire, enfin, au niveau des mécanismes et instruments régionaux et internationaux, le dialogue et la diplomatie des droits de l’homme sont les meilleurs instruments en lieu et place de la rupture de la coopération. Cette approche holistique permet de réduire au maximum les tensions entre l’impératif sécuritaire et la préservation des droits de l’homme, au Niger comme ailleurs.
Le Niger évolue dans un cadre Confédéral avec ses pays frères, le Burkina Faso et le Mali, dont la deuxième session des Chefs d’Etat s’est tenue du 21 au 22 décembre 2025, à Bamako, comment, appréciez les résultats?
Lecteur assidu de Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Amilcar Cabral, comment ne pas apprécier l’avènement de l’AES, même dans la douleur de son enfantement. C’est la renaissance des idéaux panafricanistes. Les grandes idées ne meurent jamais. Il faut cependant tirer les leçons des échecs des premières tentatives passées pour la rendre irréversible. Il y a bien des enseignements du passé qui sont utiles aujourd’hui. J’y reviendrai. Ainsi, le soleil qui se lève sur le Niger et l’AES, éclaire d’une lumière crue à la fois notre état de précarité, la souffrance physique et morale de nos populations, mais également l’espoir et notre responsabilité historique à assurer notre destin. Ce ne sera pas facile. Ce sera long, ce sera laborieux. Si vous dites que vous êtes libre et souverain, cela veut dire que vous n’avez point de maître, point de « directeur de conscience », cela veut que vous êtes désormais seul, et si vous êtes seul, vous n’avez point d’excuse, vous n’avez pas à vous plaindre désormais de votre situation. Vous assurez et vous assumez votre destin. Cependant la souveraineté n’exclut pas d’exploiter les opportunités en phase avec la nouvelle vision du pays. Aucun pays ne peut vivre en autarcie, il faut exploiter les relations multilatérales et bilatérales au maximum. Et je sais que le Niger a beaucoup d’amis. Il nous faut nous réinventer, pour nous-mêmes et par nous-mêmes. Ce sera une œuvre colossale qui donnera ses fruits dans 5, 10, 15 ou 20 ans pour nos enfants, les générations futures. Cela veut dire encore que nous devons vivre modeste, nous devons vivre avec nos moyens, les maigres ressources du moment doivent être gérées de manière efficace et efficiente. L’AES est au début d’un long processus de transformation de la société, cette œuvre est appelée à être poursuivie par les prochaines générations. C’est le début d’une longue histoire. Un impératif me semble vital aujourd’hui. Pendant que les objectifs stratégiques à court, moyen et long terme sont construits et mis en œuvre, il faut, ici et maintenant, des objectifs liés aux intérêts matériels immédiats du peuple et saisissables par chacun et tous. Le peuple étant le bras armé de la refondation, il faut éviter une rupture avec le peuple qui brûle d’envie de changer tout et tout de suite. C’est légitime mais irréaliste. Il faut de la méthode. Dans une Directive politique à l’adresse de sa base militante, Amilcar Cabral disait ceci: « Gardez toujours à l’esprit que les gens ne se battent pas pour des idées abstraites, pour des choses dans la tête de quelqu’un. Ils luttent pour obtenir des avantages matériels, pour vivre mieux et en paix, pour voir leur vie progresser, pour garantir l’avenir de leurs enfants ». L’AES doit tirer les enseignements des tentatives unionistes avortées du passé et celles qui ont eu une bonne fortune. Par exemple, l’Union Ghana- Mali, l’Union Ghana-Mali-Guinée, la Fédération du Soudan (Mali-Sénégal), la Sénégambie, pour les plus proches de nous. Tirons les leçons de ces échecs: le conflit de leadership personnel au lieu d’un leadership démocratique collectif, les mains extérieures (suivez mon regard), et le manque de base sociale pour soutenir les unions confédérales. Malgré la beauté de l’idée et du projet, le micro-nationalisme a la vie dure. Ensuite, les velléités extérieures achèvent le boulot avec brio. Quand Nkrumah a préparé et présenté le concept du Gouvernement continental à Addis-Abeba au moment de la création de l’UA, l’idée a été minutieusement torpillé avant et au cours de la Conférence. Nkrumah a failli quitter la Conférence si le Président Modibo Keita ne l’avait pas rattrapé à pas de course, selon des témoins. Nkrumah s’explique par ces mots: « Je sais que quand nous parlons d’union politique, ceux qui nous critiquent se hâtent de faire remarquer que nous tentons de nous imposer comme chef aux autres pays et d’annuler leur souveraineté. Mais les nombreux exemples d’union que nous avons cités ont montré que l’égalité des États est jalousement gardée dans chaque constitution et que la souveraineté est maintenue. Il y a des différences dans les pouvoirs attribués au gouvernement central ou laissés aux États, ainsi que dans les fonctions de l’exécutif, du législatif et du judiciaire. Toutes ces constitutions confient à la Fédération le commerce et l’économie politique. » Pour la Fédération du Soudan, les bons analystes savaient que Modibo était seul, donc le projet ne pouvait pas prospérer.
En conclusion, je voudrais inviter les acteurs à revisiter le passé des unions en Afrique, en Europe et en Amérique pour tirer les meilleurs enseignements: Les USA, l’Union soviétique avec ses seize républiques souveraines et sa centaine de républiques autonomes, l’Union du Canada, l’Australie, le Venezuela, la Suisse. L’historique est riche d’enseignement pour que l’AES réussisse.
Récemment, le Programme pour la Refondation de la République (PRR) 2025-2029 a été rendu public. Il définit la vision du Président de la République autour de 4 axes stratégiques à savoir: le Renforcement de la sécurité et de la cohésion sociale, la Promotion de la bonne gouvernance, Développement des bases de production pour la souveraineté et l’Accélération des réformes sociales. Quelle grille d’observation et d’analyse cela vous inspire par rapport aux perspectives d’avenir du Niger?
A mon analyse, le PRR doit être un programme et des plans d’actions sectoriels pour chaque ministère, pour chaque institution étatique, au niveau national et sur le terrain, au plus près des populations. Un mot sur les différents axes. L’axe Renforcement de la sécurité et de la cohésion sociale est une priorité, assurément, aucun doute là-dessus. Cependant, il y a un risque à sous-prioriser les trois autres axes, en termes d’actions et de ressources. Les quatre axes doivent tous être priorisés concomitamment, au risque que la lenteur dans la mise en œuvre des trois axes n’impacte négativement sur les acquis et les progrès de l’axe Sécurité. C’est simple à expliquer. Parce que les fragilités sécuritaires, politiques, institutionnelles, économiques, environnementales et sociales sont interdépendantes et s’influent les unes les autres, la mise en œuvre des quatre axes doit être concomitante avec le même engagement, le même rythme, le même investissement humain et financier. Si l’éducation n’est pas soutenue pour récupérer les enfants qui ont abandonné l’école depuis le début de la crise au Nord et au Centre du Mali, à l’Est et à l’Ouest du Niger, au Burkina, par des programmes de formation aux métiers et d’insertion sociale et économique, ce sont des millions d’enfants déscolarisés de l’AES qui seront dans le chômage et dans le désœuvrement dans 5 ou 10 ans, donc récupérables et instrumentalisables ou la proie au radicalisme. Si la demande de justice n’est pas traitée, la cohésion sociale sera lente à reconstruire. Si le développement industriel ne reprend pas la trajectoire qu’il a connue sous la première République au Niger, l’accès aux droits sociaux et économiques ou la souveraineté alimentaire ne peut être une réalité. Par voie de conséquence, une source de fragilité sociale et politique. Enfin, le chantier de réformes politiques et institutionnelles ne doit pas attendre. À terme, la refondation vise à créer une Nation démocratique stable. C’est aujourd’hui que les réformes doivent commencer. Pas demain, ni après-demain. C’est une longue marche que de construire un dialogue inclusif sur chaque secteur des réformes politiques et institutionnelles: la réforme constitutionnelle, la réforme de la loi électorale, la réforme administrative, la réforme judiciaire, la réforme tant attendue du système éducatif, la réforme foncière, la réforme minière, les réformes sociales, la charte des partis politiques, les droits des femmes, les droits des personnes vivant avec handicap. La refondation est synonyme de centaines de réformes. C’est cela le futur d’un Niger stable et développé. Ces réformes politiques et institutionnelles nécessiteront du courage politique, de la patience, de la tolérance pour conduire les débats à même de construire un édifice institutionnel et politique viable, durable. Une longue marche qui ne commence pas le premier jour, se met déjà un jour de retard dans ses marches.
Quels changements espérez-vous voir dans les années à venir, tant sur le plan politique qu’en matière de droits de l’homme?
Cette question aborde un sujet complexe que j’ai traité dans une longue recherche scientifique sur la démocratisation en Afrique, au cours de mon expatriation. Les processus politiques ou les reformes politiques mises en œuvre en Afrique, depuis les indépendances pour construire un État de droit démocratique, ont manqué d’adaptation, d’autonomie et de cohérence. Toutes les réformes ayant abouti à la mise en place des institutions politiques ont été pensées et conçues par le haut sous la forme de modèles influencés par la logique de l’importation-exportation de modèles importés, donc hors-sol, sans la participation des citoyens et dans des conditions politiques auxquelles ont manqué le dialogue politique constitutionnel. A deux reprises, notamment aux indépendances de 1960 et avec les Conférences Nationales Souveraines, les réformes politiques et constitutionnelles n’ont pas servi à fonder des institutions adaptées. Ce sont là mes réponses ouvertes à des questions complexes sur des problèmes structurels. Si l’Afrique veut se réinventer, la voie obligée et royale, est de créer les conditions d’adaptation, d’autonomie, de cohérence des institutions politiques et démocratiques.
Par rapport à la refondation, selon Nkrumah, la précondition de la souveraineté est l’unité nationale. J’ai suivi à distance, en son temps, l’appel incompris du Président Tiani au pardon. Je crois qu’il faisait allusion, je peux me tromper, à l’unité nationale pour faire face aux adversités extérieures et intérieures. Nkrumah insistait sur l’unité de la nation et de sa tranquillité, comme premier devoir à assurer dans la marche vers la construction de la souveraineté. Je constate aujourd’hui un grand élan, sans précédent pour la souveraineté nationale, la refondation, mais des fractures sociales sont visibles à l’œil nu qu’il nous faut soigner.
Pour aller dans cette direction, je voudrais suggérer trois actions: une amnistie politique générale, une Commission Vérité et Réconciliation et un renforcement du mandat et des capacités de la COLDEF. L’amnistie politique générale vise à créer les conditions de l’union sacrée demandée par le Président. Cela suppose que les anciens dirigeants doivent accepter leur part de responsabilité dans ce qui arrive, dans l’humilité et le respect de la nation. Sans arrogance. C’est leur gestion qui a plombé le pays sur le plan politique, sécuritaire, social, humain et économique sur une longue durée. En contrepartie, l’aspiration à la justice étant aujourd’hui une large attente, les crimes de sang pourraient être élucidés dans un processus de Vérité et Réconciliation, en partant de 1974, ou même avant, afin de permettre aux parents des victimes de trouver un sommeil réparateur. Ensuite, les crimes économiques doivent être réparés et l’État doit recouvrer les fonds détournés, grâce à un renforcement du mandat et des pouvoirs de la COLDEF. Ces trois processus peuvent et pourraient poser les bases d’une refondation effective et d’une moralisation de la vie nationale. Il est impossible de reconstruire sur ce qui n’a pas été élucidé d’une part, tout comme refonder c’est aussi et surtout redresser les torts, quels que soient les auteurs des crimes économiques passés ou récents.
Propos recueillis par Abdoul-Aziz Ibrahim (ONEP)
Source: lesahel
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