Salimata Koné
Africa-Press – Niger. Dans un continent en pleine mutation, il est impératif de redéfinir les méthodes agricoles et d’améliorer les rendements tout en prenant en compte les défis climatiques. Dans ce domaine, trois jeunes pousses se démarquent en proposant des services qui vont de l’épandage par drone à la fourniture d’images satellites des terres. Jeune Afrique est allé à leur rencontre.
Produire davantage avec moins de ressources. Malgré plus d’un milliard d’hectares de terres cultivables, l’Afrique peine à atteindre des rendements satisfaisants en raison des techniques agricoles rudimentaires et des aléas climatiques.
Ces dernières années, les agriculteurs du Maghreb ont été confrontés à une sécheresse exceptionnelle qui a eu un fort impact sur les rendements agricoles. Au Maroc, par exemple, la production de blé pourrait chuter de 39% en 2024 par rapport à 2023, selon le département de l’Agriculture des États-Unis.
En Afrique subsaharienne, le phénomène El Niño, qui provoque entre autres des crues colossales, a gravement affecté les agriculteurs. À ces effets se sont ajoutés une recrudescence de virus agricoles. Les pays producteurs de cacao, comme le Ghana, deuxième producteur mondial de cacao, sont notamment touchés par le virus du swollen shoot, qui infecte les cacaoyers. En 2023, près de 500 000 hectares ont ainsi été perdus, selon le CocoaBord, l’autorité de régulation de la filière.
Face à ces problématiques qui empêchent l’agriculture africaine d’être performante, Jeune Afrique est allé à la rencontre d’entrepreneurs qui militent pour une refonte des techniques de production. D’Abidjan à Casablanca, trois jeunes start-up – Jool, avec Joseph-Olivier Biley ; Investiv, avec Aboubakar Karim ; et Sowit, de Hamza Rkha et Hamza Bendahou – tentent de jeter les bases de l’agriculture de précision. Cette pratique émerge comme une solution innovante pour répondre aux défis croissants auxquels sont confrontés les agriculteurs africains, à commencer par les effets du changement climatique. En utilisant des technologies avancées, cette approche permet d’optimiser les ressources et d’améliorer les rendements tout en minimisant l’impact environnemental. Dans un continent où l’agriculture est essentielle pour la sécurité alimentaire et le développement économique, l’adoption de pratiques d’agriculture de précision pourrait transformer le paysage agricole et offrir de nouvelles opportunités face aux aléas climatiques.
Joseph-Olivier Biley, se faire un prénom dans l’agriculture ivoirienne
Faciliter la vie de son père et d’autres agriculteurs est l’un des objectifs de Joseph-Olivier Biley. De retour à Abidjan pour ses vacances, l’étudiant découvre en 2016 que son père s’est fait gruger. L’exploitation familiale d’hévéa avait pourtant été confiée à un gestionnaire qui faisait des comptes rendus réguliers, photos à l’appui, à son père. Ce dernier, résidant à Abidjan, ne pouvait se rendre qu’épisodiquement sur le terrain. Le problème est que ledit gestionnaire envoyait des images d’exploitations alentours, détournant à son profit les fonds alloués à l’entretien du champ.
Joseph-Olivier Biley est détenteur d’un bachelor of business administration en marketing et finance internationale, obtenu à la Paris Business School, ainsi que d’un master en management, décroché sur le campus de San Francisco de l’Institut des hautes études économiques et commerciales, en 2017.
Remonté par l’escroquerie subie par son père, il décide après ses études de lancer Jool. Son projet: proposer à ses clients un accès à leurs exploitations à n’importe quel moment grâce aux drones. En plus de ce service, il propose de l’épandage et de la cartographie à son carnet d’adresse. « J’ai découvert que ceux qui faisaient l’agriculture ivoirienne avaient du mal à gérer l’accès à l’information, la formation et l’implantation. C’est ainsi qu’est née l’idée d’utiliser des drones. Certains vendent de l’argent, moi, je vends de la quiétude », explique-t-il.
Selon la vision de celui qui se fait surnommer « le disrupteur », il est inconcevable qu’au XXe siècle on soit contraint d’utiliser la voiture pour obtenir des informations sur son champ. « Avec un drone et un logiciel adapté à nos réalités, il est possible d’être dans son bureau, dans sa chambre, sur une plage aux quatre coins du monde tout en ayant à l’œil son exploitation », argue-t-il. Les solutions proposées par Jool permettent également de réduire l’intervention humaine dans le processus d’épandage des pesticides. Les drones sont capables de traiter un hectare de terre par heure, là où un humain mettrait deux ou trois fois plus de temps.
Pour ouvrir son entreprise, Joseph-Olivier Biley a investit 1 million de FCFA (environ 1 500 euros). Cela lui a permis de démarcher ses premiers clients dans les filières maïs, cacao et palmier. Pourquoi ne pas aller vers l’hévéa quand son père est une figure de la filière caoutchouc ? Pour Joseph-Olivier, la réponse est simple: « Il fallait que je me fasse un prénom. Je ne voulais pas bénéficier de passe-droit en étant “le fils de” ».
Alors que son entreprise est en pleine expansion, il augmente son capital de départ, passant de 1 million à 60 millions de FCFA. En 2018, il fait la rencontre d’un business angel – dont il préfère taire l’identité. Ce généreux investisseur lui signe un chèque de 1 million d’euros pour agrandir sa société. Jool se met alors à la recherche des talents qui assureront sa pérennité.
L’INP-HB, le vivier de la tech ivoirienne
Lors d’une rencontre avec les étudiants de l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny (INP-HB) de Yamoussoukro, Joseph-Olivier Biley organise un casting. Il soumet à l’assemblée une équation complexe et ceux qui la résolvent sont reçus en entretien d’embauche. Il parvient à débaucher celui qui est actuellement son associé et numéro deux: Lanciné Doumouya, un spécialiste de la conception de drone. Le directeur opérationnel de Jool, qui a débuté en tant que stagiaire en 2018, est aujourd’hui l’unique actionnaire de l’entreprise aux côtés de Joseph-Olivier. « Il est le pilote des drones et gère les équipes sur le terrain. Nous lui avons donné la possibilité de casser, réparer et fabriquer des drones au sein de l’entreprise. Jool lui a permis d’exprimer son génie de manière pratique et nous en récoltons les résultats d’excellence », détaille le CEO de 31 ans.
Lors de ce passage dans la capitale ivoirienne, Joseph-Olivier déniche aussi Jacques Gnongui. Spécialiste de l’intelligence artificielle, Jacques Gnongui fait partie des meilleurs développeurs de la région. Avec ces deux pépites de la tech, le fondateur de Jool se lance dans l’innovation. Il crée avec ses équipes la « Jool box », qui permet de stocker et de guider les drones à distance. Grâce à cette installation, le robot peut être déployé rapidement sur le terrain et la mobilité des pilotes de drone est réduite. Depuis le siège, à Abidjan, l’équipe reçoit en temps réel les images du drone. Lorsque l’opération se déroule dans une zone blanche, dépourvue de réseau, les caméras tournent et les images sont exploitées au retour du drone.
Sept ans après le lancement de sa start-up, sûr d’avoir fait ses preuves, Joseph-Olivier s’est lancé dans la conquête de la filière hévéa. Jool a remporté en 2024 un appel d’offres de l’Association des professionnels du caoutchouc naturel de Côte d’Ivoire (Apromac). Ce contrat lui permet de géoréférencer et recenser l’ensemble des plantations d’hévéa du pays. « Je suis certain de pouvoir accomplir de grandes choses dans ce secteur », se réjouit celui qui a été désigné ambassadeur de l’innovation ivoirienne en 2021.
À la tête d’une entreprise qui se développe, Joseph-Olivier Biley donne de sa personne en investissant dans des jeunes pousses ivoiriennes. Le but étant de les encadrer pour faire éclore de futurs champions de l’économie africaine. En parallèle, Jool prépare une importante levée de fonds pour 2025. En ligne de mire, une expansion dans de nouveaux pays, qui s’ajouteront à la Côte d’Ivoire, au Cameroun et au Sénégal.
Aboubakar Karim, créer un « écosystème drone » en Côte d’Ivoire
De son côté, le jeune entrepreneur Aboubakar Karim a créé, du haut de ses 22 ans, Investiv, une start-up spécialisée dans la cartographie et l’épandage des champs, après avoir constaté que les agriculteurs connaissent mal le potentiel de leurs parcelles. Pour lui, il faut une cartographie actualisée des terres.
Après un master en agronomie, obtenu à l’université de Laval, au Canada, Aboubakar Karim rentre en Côte d’Ivoire pour effectuer un stage au Conseil Café-Cacao (CCC). Avec ses économies et des emprunts auprès de sa famille et de ses amis, il lève 13 millions de FCFA (environ 20 000 euros) pour couvrir les frais inhérents à l’ouverture de son entreprise. « À la fin de mes études, j’avais le choix entre commencer une carrière dans le domaine agricole ou bien lancer Investiv. J’ai choisi Investiv car je voulais m’y consacrer à temps plein », assure celui qui dirige une équipe d’une vingtaine de personnes. À la clé, un gain de temps considérable pour les agriculteurs.
Toutefois, le jeune homme se heurte à la méfiance des populations cibles. Le pays n’étant pas ouvert à l’« écosystème drone », Investiv doit se mettre à la tâche pour en créer un. « L’un des challenges, c’est l’adoption de la technologie dans certaines filières. Il faut arriver à convaincre les agriculteurs. Avec Investiv, on se retrouve, en plus de nos activités, à créer un écosystème drone », confie-t-il.
Avant de se lancer, il a fallu prendre contact avec les autorités ivoiriennes. « Le pays ne disposait pas d’une législation claire sur la question de l’utilisation des drones. La règlementation est une des difficultés que j’ai rencontrées, mais ça fait partie du challenge », poursuit-il, pragmatique.
Prix African Heroes 2020 de la Fondation Jack Ma
En parallèle de ses entrevues avec l’administration ivoirienne, Aboubakar Karim, se met à la recherche de fonds. Entre 2017 et 2024, l’entreprise a récolté plus de 1 million d’euros de subventions, prêts et investissements privés.
Investiv a en outre remporté le prix de la Fondation Tony Elumelu en 2017, avec à la clé une subvention de 5000 dollars. En 2020, c’est la Fondation Jack Ma qui récompense la jeune pousse ivoirienne du prix African Business Heroes, d’une valeur de 100 000 dollars. Cet argent lui sert à acheter des logiciels et à engager des développeurs. En 2021, Aboubakar Karim reçoit des mains du président ivoirien, Alassane Ouattara, le prix national d’excellence 2021. « Voir mon travail reconnu par la plus haute institution de mon pays, c’est quelque chose de très gratifiant. C’était un moment spécial pour nous, et qui nous galvanise pour en faire plus », se souvient-il, ému.
Le jeune CEO compte parmi ses clients Sucrivoire, leader de la filière sucre dans le pays. La filiale de Sifca est le premier partenaire d’Investiv. « Nous traitons 60% des surfaces sucrières en Côte d’Ivoire« , assure Aboubakar Karim. Il précise que les prestations varient en fonction des filières agricoles. Dans le cacao, la start-up est sollicitée pour cartographier les terres ; un travail qui permet de garantir la traçabilité des fèves. Continuant son évolution, l’entreprise a inauguré en 2022 une filiale au Cameroun. En Afrique de l’Ouest, elle intervient périodiquement au Sénégal.
Sowit, de Hamza Rkha et Hamza Bendahou, une singularité dans l’environnement tech
Loin de leur Maroc natal, Hamza Rkha et Hamza Bendahou se penchent depuis Paris sur la problématique de la sécheresse en Afrique et l’aide qu’ils pourraient apporter aux agriculteurs du continent. C’est ainsi que germe, fin 2018, l’idée de créer Sowit, une agritech qui s’appuie sur des données satellites pour conseiller les fermiers. « Nous voulions permettre à l’agriculteur africain de prendre sa revanche en matière de productivité sur ses homologues indiens, chinois ou sud-américains », explique Hamza Rkha.
Ce dernier est titulaire d’un master en management, obtenu à HEC Paris, en 2016, et d’un autre en business administration de l’université sud-africaine du Witwatersrand, la même année. Alors qu’il occupe un poste en CDI à Africa Goes Digital, une entreprise spécialisée dans l’analyse de données agricoles, Hamza Rkha rencontre Hamza Bendahou, un ingénieur en traitement d’images et du signal, diplômé de l’École nationale supérieure d’électrotechnique, d’électronique, d’informatique, d’hydraulique et des télécommunications de Toulouse.
En 2018, Hamza Rkha et son associé souscrivent à un abonnement de 3 000 dollars auprès de l’Agence spatiale européenne. Avec ce forfait, ils ont accès à 10 000 hectares de données satellites, qu’ils traitent puis proposent à leurs 5 000 clients, répartis dans cinq pays africains (Maroc, Côte d’Ivoire, Tunisie, Sénégal et Éthiopie). Grâce aux flux envoyés en continu par des capteurs installés par Sowit sur leurs parcelles, les agriculteurs peuvent aussi suivre l’état de santé de leurs terres. « L’ensemble des données sont ensuite traitées sur le cloud par une machine virtuelle, qui produit des informations qui ont du sens pour les agriculteurs et que l’on publie sur une application mobile », poursuit Hamza Rkha. En 2022, l’application développée par Sowit, qui porte le même nom, a bénéficié d’une mise à jour avec le concours du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.
La variabilité de l’agriculture africaine
Au terme de six années d’activité, les deux amis se sont vite rendu compte qu’il n’existe pas de solution miracle valable dans tous les pays. Les problèmes sont différents d’une région à l’autre. « L’un de nos défis était de créer un produit qui s’adapte à la variabilité des pays. L’agriculture dans la région de Sousse, en Tunisie, est différente de celle pratiquée au Sénégal », détaille le chef d’entreprise.
La start-up, qui intervient sur 80 000 hectares, n’est pas encore rentable. Elle a toutefois réussi à lever plus de 3 millions d’euros. Travaillant avec des agriculteurs qui ne disposent pas en permanence de liquidités, les deux entrepreneurs ont signé une convention avec la Société financière internationale (IFC) pour garantir les défauts de paiement. L’entreprise a également conclu un partenariat de collecte de données hydrauliques pour le compte de Crédit agricole Maroc en 2021. Ces différents investissements permettent à Hamza Rkha et Hamza Bendahou de fournir leurs services à des agriculteurs qui n’ont pas de fonds. Au Maroc, par exemple, Manna Microfinance Bank Limited, en partenariat avec Sowit, vient en aide aux exploitants qui disposent de parcelles de moins de 20 hectares. « La banque va financer à la fois l’assistance technique et le besoin en fertilisants des agriculteurs, puis Sowit se charge de les délivrer sur le terrain », explique Hamza Rkha.
Contrairement à Jool et Investiv, Sowit se base sur les satellites et les capteurs et n’a recours aux drones qu’occasionnellement. « Ils ne représentent que 3% de notre activité », assure Hamza Rkha.
Source: JeuneAfrique
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