L’agroécologie au Niger : Une pratique agricole respectueuse de l’écosystème et porteuse d’avenir

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L’agroécologie au Niger : Une pratique agricole respectueuse de l’écosystème et porteuse d’avenir
L’agroécologie au Niger : Une pratique agricole respectueuse de l’écosystème et porteuse d’avenir

Jadis pratiquée de manière traditionnelle, l’agriculture préservait plus ou moins l’environnement. Mais au fil des temps, elle s’est transformée avec l’usage souvent abusif des produits chimiques tels que les engrais et les pesticides. Cette nouvelle forme, dite conventionnelle, fait fi de toute norme écologique. En plus des dépenses liées à l’achat de ces produits, elle ne garantit pas une récolte fructueuse. Face à l’urgence de renouer avec l’environnement afin d’assurer la durabilité de l’agriculture, l’agroécologie voit le jour, intégrant les principes de l’écologie dans l’agriculture.

Cette philosophie de respect d’une « agriculture bio » se met en pratique par des organismes qui promeuvent l’agroécologie. Au Niger également, on observe une amélioration substantielle des pratiques dans le domaine agricole grâce à l’implication de particuliers et d’organisations qui intègrent désormais cette nouvelle pratique. Parmi la panoplie des structures porteuses d’initiatives figure la ferme agro-pastorale Goroubi.

Sur l’un des sites de l’entreprise Goroubi, situé en périphérie de Niamey, l’existence d’un écosystème vivant apparaît clairement. Le site, clôturé en matériaux définitifs et méticuleusement encerclé par une dizaine d’arbres géants lui servant de ceinture de protection contre toute menace extérieure. À l’intérieur, les plantes, les oiseaux et les insectes vivent en parfaite harmonie. D’un côté, l’on peut voir les traces de grignotage d’une chenille ou d’un criquet sur les feuilles et de l’autre, un tronc d’arbre sec infesté par des termites qui se déplacent en file indienne. Mais tout cela ne dérange guère l’agriculteur, car c’est l’essence même de l’agriculture bio. Sans engrais chimiques ni pesticides, les plantes de la ferme Goroubi évoluent au rythme naturel.

Le jardin s’étend sur deux (2) hectares et compte plusieurs centaines de pieds d’arbres de plusieurs variétés, un verger pour les fruits et légumes, un champ de moringa et plusieurs pépinières en phase d’expérimentation. Pour avoir de l’engrais naturel, le propriétaire y pratique l’élevage de bétail. Tout le processus de transformation s’exécute sur place, avec une unité de transformation industrielle non motorisée. Il ressort de cette unité des produits, selon la plante, tels que l’huile, le thé, la poudre et le savon.

Pour M. Mahamadou Abdoul Aziz, promoteur de la ferme Goroubi et président du Groupement d’Intérêt Économique Beau-Bio-Bon (GIE-3B), sa motivation pour une agriculture bio réside dans sa prise de conscience des enjeux du changement climatique et dans le fait que cela s’inscrit dans une vision durable à long terme. Selon lui, toute personne sensible devrait prendre conscience de l’ampleur du changement et respecter les normes environnementales dans ses activités. Il a débuté dans le domaine agricole avec une expérience moyenne acquise auprès de son père.

À la ferme, il leur a fallu une année de chevauchement pour mettre au point toutes les dispositions leur permettant la pratique effective d’une culture biologique, en s’inspirant d’autres pays de la sous-région ayant une avancée en la matière et les mêmes réalités que le Niger. Cette forme, précise-t-il, donnera un caractère durable à leurs activités afin d’en créer une économie. Avec un dispositif bien établi, il essaie de concilier son activité à la nature et de préserver toute la biodiversité. Les feuilles d’arbres tombées se transforment en matière organique et fertilisent les arbres et le sol.

Pour réussir cette activité, le promoteur de la ferme Goroubi a relevé certains critères qu’il met en avant. Lors du défrichement, les arbres ne sont pas abattus, il n’y a pas d’utilisation d’engrais chimiques ni de pesticides, et toutes les normes environnementales sont respectées. « Dans notre ferme, nous avons créé un écosystème totalement intégré. Autrement dit, nous valorisons pratiquement tout ce qui est résidu, qui provient d’une espèce », a relevé M. Mahamadou Abdoul Aziz. « Cet écosystème travaille et fait en sorte qu’il y ait du recyclage tout en maintenant une fertilité totale. En cas d’attaque d’une espèce également, elle subira un traitement à base de bio pesticides élaborés à partir de plantes », a-t-il mentionné. Pour cela, ce sont les feuilles de neem qui sont majoritairement utilisées parce que, dit-t-il, le neem est une plante qui joue efficacement le rôle d’engrais, de pesticide et même d’herbicide. Goroubi se distingue par un caractère singulier, elle assure la production, la transformation des produits et leur commercialisation.

Leur production est basée sur le moringa et sa transformation, avec des numéros de certification leur permettant de vendre sur le marché international. L’entreprise est ainsi certifiée ECOCERT depuis 2020, après un processus exigeant de trois ans qui leur a valu des investissements financiers. « Depuis 2022, nous sommes la seule entreprise nigérienne à détenir cette certification sur deux référentiels, avec onze hectares certifiés et dix produits dérivés du moringa conformes aux normes ECOCERT », a affirmé le promoteur de Goroubi. Cependant, dans le processus de vente, c’est l’exportation qui constitue un défi pour eux, car elle exige de grosses quantités et une meilleure synergie avec les autorités locales. « Le marché international nécessitant du lobbying et des mises en relation stratégiques, nous travaillons actuellement avec le Ministère du Commerce, qui a initié une dynamique de soutien pour nous en particulier et pour tous les producteurs en général, notamment à travers deux lois récentes favorables au secteur », a-t-il martelé.

À travers leur réseau fédéral, le GIE-3B, indique le président, ils ont réussi à élaborer un cahier de charges de l’agriculture bio au Niger, validé et reconnu par l’État. Ils ont également réussi, avec tous les acteurs du domaine, à mettre en place un Système Participatif de Garantie (SPG), qui est une démarche jouant le rôle de loi dans le secteur.

L’agroécologie : une forme d’agriculture aux multiples avantages

L’agroécologie, étant une forme d’agriculture vouée à l’abandon, nous nous sommes intéressés à ses avantages et bénéfices tant pour le producteur que le consommateur, ainsi qu’à son sort dans l’avenir. Pour cela, nous avons rencontré Dr Seyni Bodo Bachirou, Enseignant-chercheur à l’Université Boubakar Bâ de Tillabéri qui partage ici ses perspectives dans le contexte actuel. Il précise que l’agroécologie offre aux producteurs nigériens des avantages multiples et profondément structurants. Elle permet de réduire la dépendance aux intrants chimiques coûteux, en mobilisant des ressources locales comme le compost, le biochar, les légumineuses fixatrices d’azote et les résidus organiques.

Elle contribue également, poursuit-il, à l’amélioration progressive et durable de la fertilité des sols. « La combinaison de rotations culturales, d’associations de cultures complémentaires et d’amendements organiques enrichit la matière organique, stimule la biodiversité microbienne et optimise la disponibilité des nutriments. Ces effets cumulés se traduisent par une plus grande stabilité des rendements sur le moyen et long terme, un facteur crucial pour la sécurité alimentaire et la planification économique des exploitations familiales », a-t-il fait savoir.

Pour le consommateur, le spécialiste soulève des bénéfices qui sont à la fois sanitaires, nutritionnels et socio-économiques. Les produits issus de systèmes agroécologiques, mentionne-t-il, présentent une moindre exposition aux résidus chimiques et une meilleure densité nutritionnelle, en particulier pour les céréales, légumineuses et légumes. Elle permet, enfin, de créer des synergies sociales et économiques à l’échelle communautaire.

Selon Dr Seyni Bodo Bachirou, pour le Niger, l’agroécologie dispose d’un potentiel stratégique considérable, compte tenu de la vulnérabilité des agro-systèmes sahéliens aux changements climatiques, à la dégradation des sols et à l’instabilité des marchés agricoles. Cela repose sur sa capacité intrinsèque à renforcer la résilience des exploitations face à ces contraintes tout en mobilisant les ressources locales de manière efficiente. « À long terme, elle représente une alternative crédible à l’agriculture conventionnelle, souvent dépendante d’intrants coûteux et d’énergies externes, et offre un modèle capable de concilier productivité, durabilité environnementale et sécurité alimentaire », a-t-il martelé.

Malgré les contraintes, le spécialiste prévoit, pour le cas du Niger, de nombreuses opportunités prometteuses. L’enseignant-chercheur indique que le Niger bénéficie d’une riche expérience en restauration des terres, comme la Régénération Naturelle Assistée (RNA), qui a démontré que la mobilisation communautaire et les pratiques adaptées aux conditions locales peuvent produire des résultats tangibles sur des millions d’hectares. L’intérêt croissant des jeunes agriculteurs pour des techniques innovantes, la montée en puissance des politiques publiques favorables à la durabilité, ainsi que le potentiel des technologies sobres telles que le biochar et la micro-irrigation solaire, constituent, selon lui, des leviers significatifs pour renforcer l’expansion de l’agroécologie. Enfin, « le développement de circuits courts et de marchés différenciés pour les produits durables peut créer des incitations économiques favorables à l’adoption massive de ces pratiques ».

« L’agroécologie présente un avenir prometteur au Niger, à condition que les initiatives soient adaptées aux contextes locaux, soutenues par un accompagnement technique et institutionnel cohérent, et intégrées dans une vision de développement durable qui relie productivité agricole, protection des ressources naturelles et sécurité alimentaire. Sa diffusion généralisée pourrait constituer un pivot essentiel pour la résilience climatique et socio-économique du pays », a martelé Dr Seyni Bodo Bachirou.

Fondements scientifiques d’une agriculture biologique réussie

La réussite d’une agriculture respectant les normes environnementales repose sur un ensemble cohérent de techniques à suivre par le pratiquant. D’après les explications de Dr Seyni Bodo Bachirou, ces techniques sont intégrées et visent à restaurer la fertilité des sols, à optimiser les interactions biologiques et à renforcer la résilience des systèmes de production. Ces pratiques, note-t-on, améliorent la stabilité structurale du sol, stimulent les éléments microbiens bénéfiques et augmentent la capacité de rétention en eau, un facteur critique dans les agro-écosystèmes sahéliens. Parmi celles-ci, il a cité la valorisation ou la transformation des déchets en compost, la diversification fonctionnelle, la valorisation de la biomasse en la plaçant au cœur des systèmes de production agricole et de la restauration des paysages, ainsi que la gestion écologique de l’eau à travers des techniques telles que le zaï, les demi-lunes et les banquettes.

Cependant, précise le spécialiste, la réussite de ces techniques exige plusieurs conditions indispensables. Elle nécessite d’abord une connaissance fine des dynamiques locales des sols, des cycles biologiques et des interactions climat-plantes afin d’adapter les pratiques au contexte écosystémique. Elle implique ensuite la disponibilité d’intrants biologiques de qualité, la maîtrise technique des producteurs, ainsi qu’un accompagnement continu en suivi agronomique et en formation. Enfin, l’ancrage communautaire, la sécurisation foncière, la valorisation des savoirs endogènes et la cohérence des politiques publiques constituent des prérequis essentiels pour garantir l’adoption à large échelle et la durabilité des systèmes agroécologiques.

Ainsi, pour son expansion, Dr Seyni Bodo Bachirou a mis en exergue la nécessité d’une politique d’accompagnement multidimensionnelle, structurée autour des besoins techniques, organisationnels, institutionnels et socio-économiques des producteurs. D’après lui, l’accompagnement technique continu constitue le premier levier de cette transition. Il s’appuie sur des formations pratiques, des démonstrations en milieu réel et des dispositifs d’apprentissage participatifs permettant aux producteurs d’observer, tester et adapter les pratiques agroécologiques aux conditions pédoclimatiques locales. Cet accompagnement, dit-t-il, doit être renforcé par un appui matériel et financier ciblé, afin de lever les contraintes initiales à l’adoption. Enfin, selon le spécialiste, un accompagnement institutionnel et économique cohérent est indispensable pour soutenir la mise à l’échelle des pratiques, ce qui implique des politiques publiques incitatives, des mécanismes de financement adaptés, la reconnaissance des services écosystémiques rendus par l’agroécologie et la structuration de marchés locaux pour les produits agroécologiques.

« Par ailleurs, l’organisation et la mobilisation communautaire sont des conditions essentielles de pérennisation. Les organisations de producteurs, les coopératives et les cadres de concertation locaux favorisent la mutualisation des

savoirs, l’apprentissage collectif et la gouvernance partagée des ressources naturelles », a relevé Dr Seyni Bodo Bachirou.

Un marché 100 % bio au cœur de Niamey

Chaque samedi matin, devant le siège du Réseau des chambres régionales de l’agriculture (RECA), plusieurs groupes se rassemblent pour installer un marché à ciel ouvert. Certains dressent des tables, d’autres s’installent à même le sol pour exposer leurs produits, notamment des produits agricoles, à savoir des pépinières, des fruits et légumes et des produits transformés. Peu à peu, l’espace se transforme en un véritable lieu d’échanges et de commerce. Il s’agit là d’un marché alimenté par plusieurs entreprises agricoles biologiques. Implanté en 2015, on y vend tout ce qui est substances agricoles, des intrants aux produits.

Comme à l’accoutumée, le samedi 29 novembre 2025, le marché était animé, malgré une atmosphère plus ou moins calme. Sur place, nous avons rencontré Hajia Azara Ousmane, promotrice de l’entreprise Madran, basée dans la région de Tillabéri et spécialisée dans la transformation agroalimentaire. Pour elle, le marché constitue un cadre idéal pour la vente de ses produits. Dans le GIE-3B, elle joue un rôle clé. Elle prend les végétaux auprès des producteurs pour les transformer. À cette occasion, elle expose une tisane composée de plusieurs plantes, du thé, différentes variétés de menthes et de citronnelles séchées, etc.

M. Islamane Attahib, promoteur de la ferme « Savoir agroécologique », un autre animateur de ce marché, témoigne des avantages qu’il en tire. « La population commence à prendre conscience des risques liés à la consommation des produits issus de l’agriculture conventionnelle et comprend l’importance de se tourner vers une consommation plus saine », a-t-il précisé. Avec cinq années d’expérience, il vend des intrants agricoles et des pépinières de plusieurs variétés de plantes.

Bachir Djibo (ONEP)

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