« Au Niger, de très nombreux enfants souffrent de malnutrition aiguë »

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« Au Niger, de très nombreux enfants souffrent de malnutrition aiguë »
« Au Niger, de très nombreux enfants souffrent de malnutrition aiguë »

Africa-Press – Niger. Le manque de précipitations, l’insécurité croissante et les conséquences du Covid-19 sont autant de facteurs qui fragilisent gravement la sécurité alimentaire dans plusieurs régions du Niger, en particulier chez les jeunes enfants. La directrice des opérations de Médecins sans frontières (MSF), Isabelle Defourny, était en mission sur le terrain en février. Dans une interview au Monde, elle dresse un tableau de la situation et appelle à ne pas concentrer toute l’aide humanitaire sur les zones de conflit, qui ne sont pas toujours celles où les problèmes de malnutrition sont les plus importants.

Vous étiez début février en mission au Niger pour évaluer la situation alimentaire des enfants. Qu’y avez-vous trouvé ?

J’y étais pour faire le point sur l’ampleur de la crise nutritionnelle et de sécurité alimentaire qui s’annonce. On sait que le pays est déjà dans une situation fragile avec l’insécurité qui règne au niveau des trois frontières [avec le Mali et le Burkina Faso] et dans la zone de Diffa [frontalière du Nigeria], où il faut prendre en charge les populations déplacées. Cette question a été bien identifiée par les autorités et par les intervenants extérieurs.

Cela s’ajoute aux difficultés provoquées par la crise du Covid-19, qui a fortement fragilisé l’économie. On constate une très forte inflation des prix des denrées alimentaires à Niamey, provoquée notamment par un fort « déficit céréalier » par rapport aux besoins, estimé à 38 % par le gouvernement. Tout le monde prévoit donc une crise alimentaire et nutritionnelle conséquente pour cette année.

Les violences expliquent-elles ce déficit céréalier ?

La sécheresse, les mauvaises pluies, sont en réalité considérées comme le facteur numéro un. Cette année, la première projection de l’Unicef avance le nombre de 492 000 enfants de moins de 5 ans atteints de malnutrition aiguë sévère et 1,3 million d’enfants malnutris aigus [sur un total de 4,7 millions d’enfants de moins de 5 ans]. Ces enfants se trouvent dans l’est et le sud du pays, particulièrement dans les régions de Maradi et Zinder. Des zones qualifiées de « stables » pour le moment et qui ne sont donc pas celles vers lesquelles se dirige l’essentiel de l’aide humanitaire.

Une aide qui se dirigerait donc en priorité vers les zones de conflit ?

Oui. Il est logique que les regards des autorités nigériennes, des ONG et des agences de l’ONU se portent vers les zones de conflit, où on assiste à des attaques et des violences régulières qui ont un impact sur les populations. Mais ce n’est pas suffisant. On doit s’assurer que les régions du sud du Niger seront bien prises en compte par les plans de réponse. Ces zones, situées au sud de Maradi, font face depuis l’année dernière à une arrivée importante de familles du nord-ouest du Nigeria qui fuient les violences. En 2021, on y a hospitalisé 30 000 enfants et pris en charge 50 000 malnutris. Parmi eux, on comptait deux fois plus d’enfants nigérians que les années précédentes. Et ça ne va pas s’arrêter.

Par ailleurs, si les plans de réponse du gouvernement et des Nations unies semblent à la hauteur de la crise annoncée, il demeure une très forte incertitude sur la réalité de leurs financements. L’autre interrogation porte sur la rapidité du déblocage des fonds. Il faut savoir qu’une fois passées les commandes d’aide alimentaire, il faut encore compter entre trois et six mois avant que la nourriture arrive dans le pays.

Le problème touche-t-il également les zones urbaines ?

C’est un phénomène très rural, mais ce sont des zones de peuplement très dense. Et ce sont des milieux agricoles, de production du mil, où les agriculteurs ont accès à des terrains de plus en plus petits, alors que la population augmente année après année [elle a plus que doublé en vingt ans].

Cela signifie-t-il que la vaste initiative de lutte contre la famine lancée il y a quelques années par le Niger, sous la houlette de l’ancien président Mahamadou Issoufou, a échoué ?

Non. Un des grands progrès a été la prise en charge des enfants atteints de malnutrition aiguë sévère, alors qu’elle était quasiment inexistante au début des années 2000. Mais une limite du plan est, à l’inverse, le peu d’investissement qui a été fait sur la prévention de la malnutrition. Il faudrait ne pas concentrer toute la prise en charge nutritionnelle sur les cas les plus sévères, mais cela nécessiterait de vraies mesures de soutien préventif et un filet social pour soutenir l’économie des familles.

Comment agir en amont ?

Cela repose généralement sur trois composantes : la santé (vaccination, prophylaxie antipaludique, prise en charge des maladies bénignes…), la nutrition (farine, suppléments à base de lait en poudre…) et l’économie familiale (distribution de cash pour permettre aux familles d’aller chercher des suppléments nutritionnels ou les soins médicaux pour leurs enfants…). Plusieurs pays se sont attaqués à réduire leur taux de malnutrition infantile. Mais au Sahel, jusqu’à maintenant, cela n’a jamais été une priorité d’agir de façon préventive, ni pour les politiques, ni pour les bailleurs de fonds. Depuis quinze ans, l’action porte sur les cas les plus sévères.

Cette crise alimentaire touche-t-elle seulement le Niger ?

Non, mais une des caractéristiques de ce pays est le volume très important d’enfants touchés. Dans le nord-ouest du Nigeria, juste en face de Diffa, il y a aussi des taux élevés de malnutrition aiguë depuis des années. Et la crise s’aggrave à cause des violences qui secouent cette région. Au Tchad, le problème existe également, mais les populations sont beaucoup plus dispersées. La situation dépend d’une zone à l’autre. Au Niger, ce qui est notable, c’est que la malnutrition des jeunes enfants est plus élevée dans les zones agricoles que dans les zones pastorales, où les besoins nutritionnels des jeunes enfants en lait et en viande sont mieux satisfaits.

Comment MSF adapte son action ?

Nous continuons d’augmenter nos opérations en zone sud et de nous renforcer afin de répondre aux besoins des populations locales, mais aussi des Nigérians qui passeraient la frontière. Nous avons décidé de prendre en charge l’ensemble des enfants atteints de malnutrition aiguë, et pas uniquement les plus sévères.

Le pic de la crise se situe-t-il au moment de la soudure, de juin à septembre ?

C’est effectivement à cette période-là que, traditionnellement, les prix des aliments augmentent, ce qui complique l’accès à la nourriture. Or cette année, on a constaté une forte hausse des prix dès le mois de février. Peut-être en raison des mauvaises récoltes annoncées ou de l’inflation du prix des matières premières au niveau mondial.

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