«Le Maghreb, le Sahel et l’Afrique en général semblent se trouver dans l’œil du cyclone»

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«Le Maghreb, le Sahel et l’Afrique en général semblent se trouver dans l’œil du cyclone»
«Le Maghreb, le Sahel et l’Afrique en général semblent se trouver dans l’œil du cyclone»

Africa-PressNiger. Dans un entretien à Sputnik, Soulaimane Cheikh Hamdi, expert en sécurité internationale, tente de lire les changements globaux introduits par l’administration Biden dans les grandes orientations de la politique extérieure américaine. De l’Afghanistan, au Sahel et la Guinée-Conakry, il déchiffre tous les événements à l’aune de ces changements.

Dimanche 15 août, la capitale afghane, Kaboul, tombait aux mains des talibans* suite au début du retrait des forces américaines engagées dans le pays depuis 20 ans, depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York.

Dimanche 5 septembre, le Président de la Guinée-Conakry Alpha Condé est victime d’un coup d’État mené par le Groupement des forces spéciales (GFS), dirigé par le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya, ancien légionnaire de l’armée française, qui a pour mission officielle la lutte antiterroriste.

Avant le coup d’État contre le Président Condé, il y a eu d’autres opérations de prise de pouvoir par les militaires dans au moins trois autres pays africains. En effet, il y a eu le renversement du Président Omar el-Bechir, en avril 2019, au Soudan. La prise de pouvoir par les militaires au Tchad, suite au décès en avril 2021 de feu Idriss Déby Itno et enfin le coup d’État au Mali, conduit, pour la deuxième fois en l’espace d’une année, par le colonel Assimi Goïta contre le chef de l’État Ibrahim Boubacar Keïta en mai 2021.

 

Y a-t-il un lien entre ce qui se passe en Asie centrale et en Afrique? Le monde est-il à la veille d’une reconfiguration des rapports de force notamment en Asie et en Afrique? Comment s’inscrivent dans ce cas les récents événements ayant secoué l’Afrique à l’aune de cette nouvelle dynamique internationale? L’Algérie, le Maroc et l’UMA sont-ils les victimes collatérales?

Pour éclairer toutes ces questions, Sputnik a sollicité le docteur Soulaimane Cheikh Hamdi, expert mauritanien en sécurité internationale, spécialiste du Sahel, et chercheur en géopolitique et politiques de défense. Pour lui, «ce qui se passe en Asie centrale, notamment en Afghanistan avec les possibles répercussions sur les pays environnants, au Moyen-Orient et récemment en Afrique du Nord, au Sahel et en Afrique de l’Ouest, fait partie d’une même dynamique de redéfinition des équilibres et des rapports de forces, dans différentes zones d’influence, entre les grandes puissances depuis l’arrivée de l’administration Biden aux États-Unis».

 

«Une nouvelle stratégie depuis 2001»?

«Le conseiller pour la sécurité nationale du Président américain Jimmy Carter (1977-1981), feu Zbigniew Brzezinski (1928-2017), également directeur exécutif de la Commission trilatérale et auteur du célèbre livre “Le Grand échiquier” [réédité en 2004 sous le titre “Le Vrai Choix”, ndlr], est le principal architecte de l’opération américaine en Afghanistan à partir de décembre 1979. Elle a été menée contre le pouvoir communiste du pays, puis contre les Soviétiques», rappelle le docteur Cheikh Hamdi, soulignant que «c’est cette opération qui a enfanté Oussama ben Laden et les moudjahidines islamistes».

Et d’ajouter que «cette politique a aussi été poursuivie par le Président Ronald Reagan (1981-1989) et son chef de la CIA, William Casey. Dans les années qui suivirent, on retrouve les mêmes “combattants islamistes afghans” dans les guerres des Balkans et de Tchétchénie. Après l’arrivée de Barack Obama au pouvoir, dont les deux mandats ont vu le lancement du “printemps arabe” et l’avènement de Daech* en Irak et en Syrie, Brzezinski devient, avec Henry Kissinger, conseiller diplomatique du Président américain, dont le vice-Président n’est autre que l’actuel locataire de la Maison-Blanche, Joe Biden».

Dans le même sens, il informe que «depuis 2001, suite à la décision du Président Bush d’envahir l’Afghanistan au lendemain des attentats du 11 septembre à New York, une nouvelle stratégie, réajustant la première, a été décrite par un colonel de l’armée de terre américaine, Ralph Peters dans un article intitulé: “La stabilité, c’est l’ennemi de l’Amérique”. Ce haut gradé a affirmé que les États-Unis ne doivent plus se fixer comme objectif de gagner des guerres, mais d’utiliser leur prétexte pour créer et organiser de l’instabilité dans toutes les régions du monde, notamment au Moyen-Orient, afin de continuer à les contrôler et à servir leurs intérêts, sans engagements lourds directs et attisant les conflits ethniques».

Ainsi, l’expert souligne qu’«il n’est pas difficile de constater que c’est exactement ça qui s’est passé dans les conflits provoqués par l’armée américaine et l’Otan et qui durent depuis des décennies: l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et enfin la Syrie, toujours sous instigation des renseignements britanniques, qui à chaque fois ont présenté aux Américains et à leurs alliés, comme la France, des arguments fallacieux».

Quid des enjeux actuels?

Dans le contexte actuel, Soulaimane Cheikh Hamdi constate qu’après «le départ des Américains et de l’Otan d’Afghanistan, les activités terroristes ont repris à Kaboul, fragilisant le nouveau pouvoir taliban*, au moment où le Président Biden déclarait à la presse, pour justifier sa décision, qu’étant donné qu’Al-Qaïda* n’est plus présente dans le pays, il n’y avait plus de raison d’y rester. Il est très difficile d’imaginer que les autorités américaines ne soient pas au courant des activités de Daech* sur le territoire Afghan, avec toutes les conséquences graves sur la stabilité du pays qui risque d’être coupé de son voisinage direct. Ceci, au moment où Biden et ses alliés, comme Emmanuel Macron, répètent qu’ils n’aideront aucun pays à se reconstruire, mais juste à combattre le terrorisme.

Par ailleurs, le spécialiste estime que «la région du Moyen-Orient va également connaître son lot de bouleversements, en Irak, aux monarchies du Golfe, en Iran et en Syrie. Le sommet régional de Bagdad, qui a regroupé, en plus de l’Irak, l’Arabie saoudite, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Iran, la Jordanie, le Koweït, la Turquie et la France, est annonciateur de grands changements dans la région, concernant la présence militaire américaine, la question palestinienne, la Syrie et les nouveaux équilibres entre les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, d’un côté, et la Russie et la Chine, de l’autre. La Turquie et Israël ne seront pas en marge, notamment concernant les questions liées au Kurdistan et aux gisements gaziers en Méditerranée orientale. Après le sommet Poutine-Biden à Genève, il semble qu’un autre monde est en gestation, dont nous ne voyons que les premières prémices».

En conclusion, «le Maghreb, le Sahel et l’Afrique dans l’œil du cyclone»?

Tout comme l’Autorité et la cause palestiniennes, qui «sortent très affaiblies de ce jeu de recomposition géostratégique, «le Maghreb, le Sahel et l’Afrique en général semblent se trouver dans l’œil du cyclone», affirme l’interlocuteur de Sputnik, soulignant que, «le plus probable, est que les Américains et leurs alliés au sein de l’Otan mèneront une politique de cantonnement de l’influence croissante de la Chine et de la Russie dans ces régions. En effet, une alliance stratégique entre Moscou et Pékin est perçue comme un danger pour les intérêts occidentaux, notamment en Afrique».

Enfin, le docteur Cheikh Hamdi juge que «les coups d’État au Mali et en Guinée-Conakry, le contrôle du pouvoir par les militaires au Tchad et au Soudan, en violation des Constitutions, et le terrorisme qui revient en force au Niger et dans la région des trois frontières, créent un climat d’instabilité. Ceci, du fait que ces événements interviennent dans un contexte où la France a décidé de réajuster l’opération Barkhane dans le cadre d’un engagement plus large sous le parapluie de l’Otan, en plus de la Force G5 Sahel et de la Task Force Takuba, ce qui ouvre des espaces de plus en plus importants aux États-Unis en Afrique. Il faut avoir à l’esprit que les Américains sont présents militairement au Niger, en Mauritanie et en Afrique de l’Ouest et en Somalie, totalisant 6.000 soldats déployés sur tout le continent. À ceci, s’ajoutent deux grandes manœuvres, African Lion et Flintlock, qu’ils organisent pratiquement chaque année».

«Est-ce anodin de voir des éléments des forces spéciales américaines aux côtés des putschistes en Guinée-Conakry? Est-il un hasard que l’Algérie et le Maroc coupent leurs relations moins d’un mois après la visite du secrétaire d’État adjoint par intérim des États-Unis pour le Proche-Orient, Joey Hood, à ces deux pays et celle du chef de la diplomatie israélienne au Maroc? Américains et Israéliens ne les ont-ils pas piégés, alors que Biden ne s’est pas prononcé clairement sur le Sahara occidental, pour enterrer définitivement l’UMA, à un moment où elle est plus que nécessaire? Ces questions pèsent sur l’actualité de la région, en attendant des réponses claires».

*Organisation terroriste interdite en Russie

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