Par Marième Soumaré et Mawunyo Hermann Boko
Africa-Press – Senegal. La décision du chef de l’État de ne pas se représenter en février 2024 a bouleversé la course à la magistrature suprême. À sept mois du scrutin, qui parviendra à tirer son épingle du jeu ?
L’anecdote est contée par un ancien compagnon de route d’Abdoulaye Wade. Lorsque l’ex-chef de l’État sénégalais est élu, en 2000, il initie une révision constitutionnelle qui sera adoptée un an plus tard. La nouvelle Loi fondamentale verrouille, pour la première fois, le nombre maximal de mandats présidentiels, fixé à deux. Après de longues années de lutte contre le Parti socialiste (PS), Abdoulaye Wade veut empêcher qu’un président se maintienne plus de dix ans au pouvoir, comme le firent ses prédécesseurs. « Après, ce sera votre tour pour dix ans, avant de céder la place au suivant », glisse-t-il à ceux qu’il estime être ses héritiers.
Contrairement à Abdoulaye Wade, qui tenta finalement de briguer un troisième mandat en 2012, Macky Sall ne brisera pas cette promesse. Qu’il y ait été forcé et contraint, comme l’assurent ses adversaires, ou qu’il l’ait fait volontiers, comme il le dit lui-même, l’effet est identique : le chef de l’État, maître du jeu politique depuis son arrivée au pouvoir, en 2012, ne sera pas candidat à sa réélection, le 25 février prochain.
Le voilà désormais confronté à l’une des décisions les plus épineuses de sa présidence : le choix de son successeur. À l’heure où nous écrivions ces lignes, et en dépit de ce qui avait été un temps annoncé, Macky Sall n’avait toujours pas fait son choix. Son camp parviendra-t-il à faire oublier à quel point sa décision fut compliquée à faire accepter ? Le 18 juillet, son parti, l’Alliance pour la République (APR), s’offrait en spectacle. Des échauffourées éclataient à son siège dakarois entre partisans du Premier ministre, Amadou Ba, et soutiens de l’ancien ministre de la Santé, Abdoulaye Diouf Sarr, tous deux cités comme potentiels dauphins. Le désordre était tel que la réunion fut écourtée.
Ambitions et batailles d’ego
Quelques jours plus tôt, l’entourage présidentiel assurait encore, confiant, que la décision du chef ne tarderait pas à tomber. Mais dans la volière bariolée que constitue la coalition présidentielle Benno Bokk Yakaar (BBY), trouver l’oiseau rare n’a rien d’évident. Socle et ciment de BBY, Macky Sall, en cédant une place ô combien convoitée, risque de fissurer une formation tentaculaire qui a tenu bon durant une décennie.
Jusqu’au dernier moment, le sortant a réussi à maintenir sa décision secrète, ne se livrant qu’à une poignée d’intimes. Même ceux à qui il avait promis, les yeux dans les yeux, qu’il ne se représenterait pas, avaient fini par se préparer – ou se résigner – à devoir défendre une troisième candidature controversée. Comment ne pas douter ? Au cours de son second mandat, le chef de l’État a multiplié les signes qui laissaient penser qu’il se représenterait, faisant de son éventuel troisième mandat une obsession nationale. « Il faut le reconnaître : le vrai scénario compliqué, c’était celui de sa candidature, glisse Pape Mahawa Diouf, porte-parole de la coalition présidentielle. Cela ne s’est pas produit, et nous avons désormais le temps de trouver le bon candidat. »
Tous ne partagent pas son optimisme. « La situation est très préoccupante. Quoi qu’on en dise, nous n’avons pas anticipé la décision du président. Pour un grand parti et une grande coalition comme les nôtres, se demander qui va être notre candidat à sept mois des élections, c’est problématique », regrette Omar Youm, président du groupe BBY à l’Assemblée nationale. « Je ne crois pas à une candidature unique de Benno. Celui qui aura l’onction de Macky Sall récoltera, au mieux, 40 % des voix. [Et, en cas de candidatures parallèles], les autres membres de Benno ne dépasseraient pas les 10 % », renchérit un proche du président.
En retardant le choix de son dauphin, Macky Sall met plus encore en lumière les batailles d’ego au sein de son camp et la difficulté de trouver un compromis entre les ambitions des uns et des autres. « Chacun va jouer sa survie politique. À la différence des locales ou des législatives, s’ils échouent, ce ne sera pas juste une défaite personnelle. L’annonce tardive de la non-candidature du président a ses incidences », observe le politologue Babacar Ndiaye, directeur de recherche pour le think-tank Wathi. « Le défi, pour celui qui sera choisi, sera de savoir rassembler. Il devra répartir les responsabilités des uns et des autres afin que l’équipe reste soudée autour du même projet », observe le ministre Abdou Karim Fofana, porte-parole du gouvernement.
Comprendre : s’assurer que tout le monde dans la coalition travaille à remporter la victoire. Et éviter à tout prix les mauvaises expériences vécues lors des élections précédentes, quand les candidatures parallèles essaimaient de toute part. Abdoulaye Diouf Sarr, défait à Dakar aux dernières locales de janvier 2022, n’avait-il pas publiquement reproché à Amadou Ba d’avoir délibérément saboté sa campagne ? « Le défi est aussi de continuer à garantir la cohésion sociale et la stabilité du Sénégal, poursuit Abdou Karim Fofana. Pour cela, il faut une personne ouverte, capable de fédérer, de réunir la grande famille républicaine. Le candidat doit pouvoir parler à tout le monde et créer une nouvelle majorité. »
Écosystème politique bouleversé
En bouleversant à la dernière minute l’écosystème politique qu’il a façonné pendant douze ans, Macky Sall compromet la perspective d’une victoire au premier tour de celui qui sera son poulain – et son entourage le sait. Un bon candidat sera aussi quelqu’un capable « d’anticiper les équations d’un éventuel deuxième tour et donc d’élargir sa base au-delà de la coalition BBY », selon Oumar Youm. « Je ne vois personne qui fasse l’unanimité, poursuit l’ancien directeur de cabinet du chef de l’État. En renonçant, le président met le parti dans une situation délicate. Il faudra qu’il soit adroit et persuasif pour faire taire les divergences qui existent au sein de la coalition. Très rapidement. »
« Il ne faut pas sous-estimer le parcours de Macky Sall, ajoute l’un de ses proches. Les gens ont pu le présenter, à tort, comme un président bling-bling. Au contraire, c’est un homme du sérail, expérimenté, qui a fait l’école publique sénégalaise, qui a débuté comme un fonctionnaire basique à Petrosen, dont il a su gravir un à un les échelons. Lorsqu’il est passé dans l’opposition [après sa rupture avec le Parti démocratique sénégalais – PDS – d’Abdoulaye Wade, en 2008], il a fait plusieurs fois le tour du pays pour aller à la rencontre des Sénégalais. »
Qui pour prendre sa difficile relève ? À la mi-juillet, le nom d’Amadou Ba semblait tenir la corde. « C’est celui qui est en meilleure posture, glisse un cadre de la coalition. C’est quelqu’un de rassembleur, qui ne fait pas de vagues. » Ancien ministre des Finances et des Affaires étrangères, l’actuel Premier ministre dispose d’un solide carnet d’adresses et se targue de parler à tout le monde.

Mais le chef du gouvernement souffre d’un déficit de légitimité au sein même du parti présidentiel. Dans le sérail de l’APR, certains caciques désapprouvent l’ascension de cet ancien directeur des impôts et domaines qui a pris le train en marche, rejoignant l’attelage gouvernemental après la victoire de Macky Sall. « On lui reproche de ne pas être une figure historique du parti. Ceux qui ont pris des risques à l’époque d’Abdoulaye Wade ont suivi son ascension d’un mauvais œil », glisse un observateur averti.
Lorsqu’Amadou Ba a été désigné Premier ministre, en septembre dernier, nombreux sont ceux qui ont lu dans sa nomination un adoubement en bonne et due forme. De quoi susciter des jalousies ? Dans l’entourage présidentiel, certains n’hésitaient pas à lui lancer de petites piques ou à souligner son manque d’emprise sur ses équipes. « Premier ministre ? Premier des ministres, à la rigueur », raillait en juin un visiteur du Palais.
Six mois de campagne
D’autres lui reprochent de ne pas avoir mouillé le maillot lors des violences de juin, après la condamnation de l’opposant Ousmane Sonko à deux ans de prison. Mais sa réserve d’alors pourrait jouer en sa faveur. « Cela peut l’aider, d’avoir été discret : il est moins clivant », estime un responsable de la coalition. « Il mobilise au-delà de l’APR et de Dakar », ajoute un de ses proches, qui insiste sur ses liens avec les socialistes… et une partie des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), le parti d’Ousmane Sonko, qu’il avait fondé sur les bases du premier Syndicat autonome des agents des impôts et domaines.
Bien introduit dans le milieu des affaires et dans les réseaux diplomatiques, Amadou Ba s’est frotté, au sein de l’APR, aux ambitions de plusieurs caciques. Il est de notoriété publique que ses relations avec un autre prétendant, Abdoulaye Daouda Diallo, sont exécrables. Ce dernier a d’ailleurs refusé d’intégrer son gouvernement en 2022, préférant le poste de directeur du cabinet présidentiel. Les autres candidats en lice à la mi-juillet – Aly Ngouille Ndiaye (ministre de l’Agriculture), Abdoulaye Diouf Sarr (plusieurs fois membre du gouvernement) et Mahammed Boun Abdallah Dionne (ancien Premier ministre) – sont tous vus comme des fidèles du président et jouissent eux aussi d’une stature d’homme d’État.
Qui que soit le candidat choisi par Macky Sall, il devra donc parvenir à faire taire les voix discordantes… et avoir l’énergie nécessaire pour mener une campagne au pas de charge. « Le candidat de Macky Sall partira avec une tare congénitale : sa relation avec le sortant », veut croire un cadre de l’opposition. C’est ainsi qu’Idrissa Seck, qui a quitté la majorité en avril, espère capitaliser sur son extraction in extremis de la coalition présidentielle… Tout en jouant sur la carte de l’expérience et de la stabilité. « Enfin, on saura quels sont ceux qui pèsent, et combien, remarque le politologue Babacar Ndiaye. On pourra tester leur charisme, leur capacité à mobiliser les foules. Car quel que soit le candidat de la majorité, il devra faire campagne dans tout le pays, à Ziguinchor et ailleurs. »
Nul doute que la Casamance, région d’origine d’Ousmane Sonko, ne réservera pas d’accueil chaleureux au représentant de la majorité. Quel rôle jouera le premier opposant du pays dans cette élection aux multiples points d’interrogation ? Reclus dans son domicile depuis le 28 mai dernier, privé de l’un de ses meilleurs arguments maintenant que Macky Sall a renoncé à un troisième mandat, le maire de Ziguinchor continue de promettre le « chaos » s’il ne pouvait concourir.
Directoire du Pastef décimé
« La force et la faiblesse d’Ousmane Sonko, c’est de bâtir son discours uniquement en opposition au régime », prophétisait un proche de Macky Sall au début de 2023. Ousmane Sonko et ses lieutenants estiment au contraire que le président a fait du sort de son adversaire une « affaire personnelle ». « Macky Sall a engagé un combat brutal contre lui. Sonko n’a fait que réagir. Désormais, ils se regardent en chien de faïence. S’ils s’étaient abordés différemment, ils auraient pourtant pu trouver des points des convergence », estime Waly Diouf Bodian, conseiller en sécurité de l’opposant.
« Certains membres de la majorité n’ont qu’une crainte, c’est de voir Sonko débarquer dans la course, assure un observateur qui échange régulièrement avec des responsables du pouvoir. Avec lui, ils le savent : pas de transhumance possible. Sonko parle de système. Un système, c’est fait de gens qui se connaissent. Et le Pastef ne doit rien à personne. »

Dans ce qui ressemble fort à un baroud d’honneur, son parti a officiellement investi l’opposant le 15 juillet. Mais le « mégameeting » promis n’a finalement pas eu lieu. « On aura le temps de le faire une prochaine fois », a promis le président du Pastef. Un parti à la direction décimée. Un parti dont la direction enchaîne les démêlés avec la justice. Son porte-parole, El Hadj Malick Ndiaye, et son numéro deux, le député Birame Soulèye Diop, ont tous deux été remis en liberté le 19 juillet. Le secrétaire général, Bassirou Diomaye Faye, est quant à lui toujours en prison.
Dans son bureau spacieux du Centre des impôts et domaines, Waly Diouf Bodian montre son tibia. À sa cheville, un bracelet électronique imposant, qu’il secoue d’un air désabusé. « Ils ont fait de moi un prisonnier ambulant », lâche ce proche d’Ousmane Sonko. En dépit de la situation difficile de sa formation, il refuse d’évoquer l’hypothèse, chaque jour plus probable, d’une mise hors-jeu définitive du maire de Ziguinchor.
« On ne peut pas aller à ces élections sans Ousmane Sonko. Que Macky Sall se présente ou pas, notre combat reste le même », insiste-t-il. Mais le Pastef semble de plus en plus seul dans ce combat, alors que vont débuter fin août les collectes de parrainages pour la trentaine de candidats déjà déclarés. Longtemps exclus du jeu politique, l’ancien maire de Dakar Khalifa Sall et le candidat du PDS, Karim Wade, seront normalement à nouveau éligibles – une réintégration négociée pendant le dialogue national auquel Ousmane Sonko a refusé de participer.
Ligne rouge
« Ceux qui ont été condamnés pour des dossiers de détournement des deniers publics peuvent se présenter, et pas lui ? s’indigne Waly Diouf Bodian. De toute l’histoire du Sénégal, Sonko est le seul à avoir été condamné pour le délit de corruption de la jeunesse. » C’est ainsi qu’ont été requalifiées par la justice les accusations de viol portées par l’employée d’un salon de beauté contre l’opposant, qui a été condamné le 1er juin à deux ans de prison ferme par contumace. Un dossier judiciaire vu comme un complot par une bonne partie de l’opposition. « On a détruit la politique avec l’affaire du salon Sweet Beauty. Trois ans qu’on nous parle de viol. Tout ça pour ça ? » s’indigne Mamadou Lamine Diallo, député de l’opposition.
Le pouvoir lui-même semble embarrassé par cette condamnation, laissant perdurer un statu quo difficilement tenable sur le long terme. « Je pense qu’ils n’osent pas l’arrêter. Ils savent que c’est la ligne rouge à ne pas dépasser », estime Waly Diouf Bodian. « Si l’État ne l’a pas encore arrêté, c’est soit par peur, soit par faiblesse. Mais voir une personne condamnée échapper à la justice est incompréhensible. Car la seule réponse à la force, c’est la force. Si vous répondez en reculant, vous avez déjà perdu », observe un responsable politique de premier rang.
Dans l’entourage d’Ousmane Sonko, il se chuchote que ce dernier pourrait se résigner à se porter prisonnier afin de rejouer son procès. « Personne n’a davantage intérêt à ce que ce jugement soit anéanti que lui, glisse l’un de ses avocats. Et si le procès recommençait, le calendrier pourrait jouer en notre faveur. »
Comment Macky Sall, à qui il revient in fine la décision de faire procéder à l’arrestation ou non de son premier opposant, va-t-il gérer ce dossier sensible ? Et avec quelle autorité, maintenant qu’il a permis aux uns et aux autres d’exprimer pleinement leurs ambitions ? « La bonne nouvelle, c’est qu’on va enfin pouvoir faire de la politique, se félicite Mamadou Lamine Diallo. Une dynamique neuve débute, qui nous permettra d’avoir un vrai débat sur les orientations de politique publique. » « C’est le piège dans lequel nous sommes tombés, admet un cadre de la majorité. Plus personne ne veut parler de notre bilan. Pourtant, nous avons beaucoup de vraies questions à nous poser sur le développement du pays, l’économie, l’écologie… Si l’on n’arrive pas à discuter de l’avenir de notre pays, les dérives recommenceront. »
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