Africa-Press – Senegal. Jamais ce dicton n’aura été aussi pertinent qu’appliqué à une découverte archéologique faite sur le site de Khirbat el-Masani, un ancien monastère byzantin situé à environ trois kilomètres de Jérusalem. Dans la crypte du bâtiment aujourd’hui disparu, sans doute actif entre 350 et 650 de notre ère, a été dégagé un squelette pour le moins inhabituel: celui d’un individu entravé par de lourds anneaux métalliques. Jambes, bras, poignets, cou et même cage thoracique… Aucun membre n’a été laissé libre de ses mouvements.
Depuis la fouille de la tombe en 2016, les archéologues pensaient qu’il s’agissait des restes d’un moine ayant pratiqué un ascétisme extrême, une pratique traditionnellement associée aux hommes à cette période de l’histoire. Mais une équipe de l’Institut Weizmann des sciences et de l’Autorité des antiquités d’Israël a découvert que la personne qui s’était infligée ces châtiments corporels était en réalité une femme. Les conclusions qui ont pris de cours les scientifiques ont fait l’objet d’une publication dans le Journal of Archaeological Science.
Une nouvelle liberté de culte
Le monastère où le tombeau a été découvert était stratégiquement situé le long de la route de pèlerinage chrétienne vers Jérusalem. Pendant la période byzantine, Jérusalem s’est épanouie pour devenir un centre religieux majeur, attirant des fidèles de tout l’Empire romain, qui fit du christianisme la religion d’État en 380 après J.-C. Dès lors, d’importants changements survinrent dans l’expression de la foi. « Ces évolutions, déclenchées par le rôle des martyrs et des moines chrétiens, ont généré une prolifération de monastères et de la pratique de l’ascétisme », explique dans son étude l’équipe menée par l’archéologue Elisabetta Boaretto. Après l’édit proclamant la liberté de religion, signé par Constantin le Grand en 337, « une nouvelle ère s’ouvrit avec l’accroissement de la liberté de culte, y compris l’acceptation de disciples par certains qui reconnaissent les anachorètes (dans la religion chrétienne, une personne qui se retire dans la solitude pour mener une vie de prière, ndlr). »
Crédits: Yoli Schwartz/Israel Antiquities Authority
Jérusalem devint alors un point de convergence pour les pèlerins venus se recueillir sur les lieux sacrés, qui trouvaient l’hospitalité dans les monastères. Celui de Khirbat el-Masani se situait sur l’une des routes principales menant de Jaffa et Lydda à Jérusalem et servait probablement de lieu d’accueil à ces voyageurs pieux.
Une surprenante dent
Au cours des fouilles de 2016-2017, deux cryptes ont été mises au jour, contenant les squelettes épars de plusieurs individus. D’après le mobilier funéraire et la stratigraphie, les tombes, parmi lesquelles celles de femmes et d’enfants, remonteraient au 5e siècle. C’est dans l’une de ces sépultures que reposaient les restes mal conservés de l’individu enveloppé dans des chaînes. « A cette époque, une pratique ascétique courante consistait à enrouler de lourdes chaînes métalliques autour du corps afin de limiter la mobilité », détaillent les chercheurs. D’autres pratiques étaient en vogue au même moment: celle qui consistait à vivre au sommet d’un pilier tout en prêchant, priant et jeûnant (les stylites), mais aussi l’auto-confinement dans de minuscules pièces isolées, voire dans des cages, sans aucun espace pour bouger, le jeûne prolongé, la privation de sommeil ou encore l’immolation par le feu.
Parce que les os de l’ascète s’étaient trop détériorés avec le temps, une analyse protéomique de l’émail dentaire obtenu à partir de la seule dent retrouvée a été effectuée par l’équipe. Grâce aux protéines amélogénines présentes dans l’émail, qui ont des gènes homologues sur les chromosomes X et Y, le sexe féminin du défunt a ainsi pu être déterminé. Le fait qu’il s’agisse d’une femme et non d’un homme a surpris les archéologues, les deux seuls autres cas connus d’auto-supplication extrême de l’époque, également découverts au Levant, étant associés à deux individus de sexe masculin.
Des pratiques documentées mais jusqu’ici jamais prouvées
Cette découverte constitue la première preuve archéologique de rituel d’autodiscipline sévère chez une femme. Pour l’équipe, celle qui s’est infligée ce supplice il y a près de 1600 ans devait être une religieuse d’importance, puisque l’emplacement de ses ossements correspondent à l’autel de l’église qui se dressait autrefois dans l’établissement monacal. « L’ascétisme chez les femmes dans l’Empire romain est connu depuis le 4e siècle après J.-C. comme faisant partie d’un processus spirituel qui a probablement commencé avec la noblesse », affirment les chercheurs. « Cette dernière cherchait un moyen de sortir de son style de vie somptueux et aspirait à la simplicité et à la connexion avec les lieux saints que Jérusalem pouvait offrir. De nombreuses institutions telles que des églises et des monastères ont été fondées dans cette ville par de riches femmes de l’aristocratie romaine venues à Jérusalem dans ce but. »
Les plus célèbres de ces moniales ascétiques étaient Mélanie l’Ancienne et sa petite-fille, Valeria Melania ou Mélanie la Jeune, qui ont établi des monastères dans la vallée du Cédron et sur le mont des Oliviers, à l’est et au sud de la vieille ville de Jérusalem. On sait par exemple que Mélanie la Jeune s’est à un moment de sa vie enfermée dans une boîte en bois qui ne lui permettait aucun mouvement. De son côté, Théodoret de Cyrrhus, éminent théologien du 5e siècle, a décrit des pratiques d’autoflagellation extrêmes chez les deux sexes dans son ouvrage Historia Religiosa. Outre des exemples de moines portant les fers, il cite notamment deux femmes – Marana et Cyra – qui se sont enchaînées tout le corps, y compris le cou, la taille et les membres, pendant 42 ans.
La découverte de la dépouille de cette femme enchaînée est en tout cas exceptionnelle: il faut remonter aux années 1990 pour trouver les deux seuls exemples de squelettes volontairement enchaînés. Celui de moines – des hommes, donc -, mis au jour sur le site de Khirbet Tabaliya, sur la route entre Jérusalem et Bethléem, et sur le site de Kellis, un ancien village romain situé dans l’oasis de Dakhla, dans le désert occidental égyptien.
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